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D’un don

Je suis venu hier en aide à une amie d’une très forte somme d’argent.

Peut-être aurait-elle pu dépenser moins. Sur le moment, sous l’emprise des émo­tions d’une sit­u­a­tion d’urgence, son état de san­té, sa dif­fi­culté à gér­er les imprévus, ne lui per­me­t­taient pas d’envisager d’autres options sans grande souf­france ni un impor­tant désar­roi — de ceux qui au fond finis­sent par vous obér­er aus­si silen­cieuse­ment que sérieuse­ment l’espérance de vie. Je des­ti­nais à quelque futil­ité la somme dont elle avait très rapi­de­ment besoin. Je le lui con­sacrais. Son état financier rend improb­a­ble un quel­conque rem­bourse­ment — quant à un quel­conque retour, cela reste entre elle-même et elle-même.

Pour autant, je n’ai pu m’ôter cette somme de la tête. Le nom­bre, sans en être obsé­dant, ne ces­sait de faire retour. J’ai réal­isé ce matin que c’en était bien moins la valeur même qui me gênait, que le juge­ment pos­si­ble des tiers. “Déraisonnable”, “Impul­sif”, “Évitable”, “Et tes finances ?”. Je con­nais fort bien ces voix — elles sont prélevées sur celles d’autrui, ampli­fiées, stock­ées et reservies dans mon dia­logue intérieur. C’est tout le lot des jus­ti­fi­ca­tions que l’on exige sou­vent de qui sort des lieux com­muné­ment admis, muet­te­ment teintes ici de la dés­ap­pro­ba­tion frater­nelle — don­ner, oui, mais raisonnable­ment et de façon respon­s­able, en exigeant rai­son et garanties d’usage -, des inquié­tudes parentales — ne pas se retrou­ver sur la paille — et de mes pro­pres réflex­es à éviter les con­flits et me garder du rejet. Habité de tous ces petits per­son­nages cri­tiques, je me retrou­ve à ren­dre fiévreuse­ment la réplique aux sévérités que je leur prête : comédie servie dans un flot d’anxiété coléreuse assaison­né de jus­ti­fi­ca­tions et de réac­tions plus ou moins vio­lentes (forme de noli me tan­gere pour le moins réac­tion­nel[1] ).

Au fond, me gêne que, quoiqu’inscrit en marge des habi­tus con­sen­suels qui régis­sent les trans­ac­tions marchan­des et la ges­tion bour­geoise des biens matériels pro­pres, ce geste en emporte avec lui ce que j’ai intéri­or­isé de valeurs. Excep­tion à cet ordre, il char­rie ain­si à la fois une forme de vio­lence aux bonnes mœurs, ici économiques, et la réac­tion que cela sus­cite d’ordinaire (dont je ne suis pas totale­ment exempt, du coup), empa­que­tés dans mon vieux bagage de trop-atten­tif-aux-pos­si­bil­ités-de-rejet. Cela dis­tord ce que tout cela a de sim­ple et, je trou­ve, de morale­ment banal. Pour une rai­son qu’elle juge urgente, une amie a un pres­sant besoin d’argent, j’ai cette somme, je la lui donne, c’est tout. Peut-être mon seul vrai regret, ce qui m’ébranle assez pro­fondé­ment, est-il de me trou­ver directe­ment con­fron­té au régime d’injustice qui l’a menée à devoir engager pareille somme — société des charog­nards, dont l’assise se trou­ve dans cha­cun de nos dénis de la souf­france exprimée par autrui, dans l’indifférence à ses dif­fi­cultés et dans le refus de sa demande à n’être pas qu’un jou­et au ser­vice d’une machine com­pas­sion­nelle.

NOTES

  1. Parole du Christ lorsqu’il appa­raît à Marie-Madeleine après la Résur­rec­tion, noli me tan­gere (Jn 20, 11–18), “ne me touche pas”, con­naît des inter­pré­ta­tions divers­es, pour la plu­part exaltées, fort dif­férentes de la mise à dis­tance (n’entre pas dans ma sphère ! Dégage !) que j’indique ici. ^
Image : Hierony­mus Bosch, Le Jardin des Délices (détail), entre 1480 et 1505, huile sur pan­neau de bois, 220x390 cm, Musée du Pra­do.
Source : Medi­awi­ki Com­mons.