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Harcèlement scolaire

Reportage sur le harcèlement, sur France 2. Je n’ai pu le voir, mais on peut en trouver des extraits sur le site Harcèlement scolaire. Des témoignages peuvent heurter.

Je n’ai jamais été harcelé au point décrit par ces témoignages. Ce n’est pas passé loin. J’ai toujours réussi à éviter le harcèlement physique. Et j’étais trop spécial, à part, lunaire et retiré pour que le harcèlement psychologique prenne. J’avais (très très) peu d’amis et faisait scrupuleusement attention à éviter les lieux et places où j’aurais pu rencontrer quelques tourmenteurs bien connus. Ce n’est pas allé sans sueurs froides, changements d’itinéraires, stratégie de disparition dans la foule des élèves. Bizarrement, à part quelques crachats, je n’ai jamais connu rien de grave et ai toujours trouvé des gens pour me défendre dans les cas qui auraient pu dégénérer. Tout ça s’est calmé au Lycée. Rétrospectivement, je mesure ma chance.

Mais…


j’ai participé à un harcèlement.
C’était en CEx (x=1 ou 2, je ne me souviens plus). Voici l’histoire telle que je m’en souviens – c’est flou, ma mémoire est terrible, certains détails peuvent être interpolés largement, mais l’essentiel, je n’ai pas oublié.

Nous étions quelques uns à être au ban de la Sale Petite Société des Merdeux (car les enfants en troupes sont des merdeux, autant que les adultes, je l’ai appris jeune et ne l’ai jamais oublié. Nos-chères-têtes-blondes, c’est aussi et très facilement Lord of the Flies). Je m’en prenais plein la tronche aux récrés. Je n’étais pas le seul. On réussissait à jouer ensemble, les timides et les sensibles, quelques uns, j’ai souvenir de quatre ou cinq, sans qu’on vienne trop souvent nous emmerder.

Il y avait parmi nous une petite fille aux cheveux en bataille, raides et mi-longs, et aux blouses à carreau ternes. Elle venait probablement d’un milieu assez pauvre. Elle n’était pas brillante intellectuellement, mais je me souviens de quelqu’un de très gentil. Ils l’appelaient “La Pouilleuse”. Nous étions quelques uns, peu, à prendre sa défendre, plus ou moins, on avait peur des voies de fait (c’est fou ce que c’est tendre, des gamins de 7-8 ans).

Et puis un jour, comme pour plaisanter (en fait au début pour plaisanter, parce que j’étais capable de m’affubler des noms dont on me dotait, ça me permettait de les exorciser), je me suis mis à user envers elle du même langage que ses tourmenteurs. Brièvement. Comme pour de rire. Et petit à petit à jouer à “je te traite, je m’excuse, je suis gentil un temps durant, je recommence, etc.”. A, oui, à y trouver un certain plaisir : je n’étais plus tout en bas de la chaîne alimentaire. Et elle, elle ne ruait pas dans les brancards, pas du tout : un mot d’elle, un pleur, quelque chose, m’auraient arrêté net ; mais il n’y avait qu’une forme de mutisme, ou des demande moins appuyées, et j’arrêtais alors un ou quelques jours pour recommencer le lendemain ou la semaine suivante. Bizarrement, mon empathie, pourtant déjà vive sur toutes ces situations de contraintes faites à autrui, était comme démobilisée – se remobilisait par à-coup, puis était éclipsée par le plaisir de ce nouveau jeu.

Dans ma tête, je m’excusais en me disant que c’était de l’humour. Et comme elle revenait vers moi, j’y ai cru – joli cas de “mauvaise conscience”. Au fil du temps, c’est devenu juste drôle de jouer avec ses réactions, outre que ça me défoulait de la tension sociale créée par les Gentilles Têtes Blondes sur nos existences pendant les récrés. Au fond, c’est comme si elle était pour moi dédoublée. Un souffre-douleur qui était aussi une “amie”, qui me rendait ce service d’être un souffre-douleur. Mais c’est moi qui l’était, dédoublé. Une sale schize. Une relation totalement perverse. J’avais une “amie”, que je pouvais tourmenter à demi, pensant me dédouaner à ses yeux et au regard de mes propres valeurs grâce à la pauvre défense que je lui offrais par à-coup quand les autres devenaient trop odieux – et s’ils l’étaient bien bien plus que moi, quand ça leur prenait, en pareille histoire, ce n’est pas la quantité qui compte. Elle n’avait pas la ressource, ni émotionnelle, ni intellectuelle, pour encaisser ça – et qui l’aurait eu ? c’était juste… profondément répugnant.

Je ne sais pas combien de temps ça a pu durer. Moins d’un an, je pense. La trahison a dû être monstrueuse, pour elle.

Je n’ai vraiment compris ce que je lui faisais qu’au jour où elle s’est finalement et pour de bon éloignée. Où elle s’est faite distante. Où nous ne pouvions plus jouer ensemble. Où il était trop tard. Où “Je m’excuse” ne marchait plus. L’année suivante, elle n’est pas revenue. Les instituteurs ne nous ont rien dit. Je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue.

Je n’ai jamais oublié. Très vite en est né un sentiment de culpabilité et de honte mêlées. Un temps sous le boisseau – ma vie à l’époque était assez pénible, en dehors de ma maison et des salles de classes -, il a vite resurgi dès que j’ai entendu parler de faits similaires. Je n’ai jamais pu minimiser rien de tout ça, et je ne suis jamais parvenu à me le pardonner à mesure que je comprenais mieux ce qui s’était passé. Il est possible que ma mémoire très sélective amplifie ces événements, mais je n’ose pas le croire.

Je suis plutôt un gentil – c’est ce qu’on dit. Mais j’ai appris tôt qu’un gentil, correctement conditionné, dans certaines circonstances, ça peut devenir une raclure.

D’après un mien commentaire posté sur FB le 11/02/2015.

Image : Source

Imbuvable

Les nuages sous le vent, vif, courent le ciel, le ventre des microcumulus plus rapides sous les algues longues des tout-là-haut-cirrus contre le bleu si-loin-si-lisse d’être si véloce.
Non loin de moi, un jeune homme à son amie – Les nuages ! vont si-vite, regarde ! Les deux couches, et ceux comme des cheveux là-haut, ils bougent, aussi !
Monte en moi le désir de préciser, cirrus-glace, cumulus-eau-liquide, réfraction de la lumière, force du vent si grande qu’on voit même se déplacer les premiers, alors qu’ils sont si loin.

Dans l’instant, je réalise que ce n’est pas l’histoire qu’ils se racontent. Que je ne leur apporterais ici que des informations inutiles encombrées de mon “je sais”. Je ne donne rien à personne en introduisant ainsi-brusquement ces autres modes narratifs et des nominations qui peuvent laisser croire qu’elles valent mieux que les leurs.

Cette histoire que je raconte, dans le battement entre le dit des sciences et les narrations du quotidien, n’appartient qu’à moi. Je ne l’ai pas encore dite. Jamais vraiment. Elle vibre au-dedans depuis les lustres des temps d’enfances. Elle est aussi vivante intérieurement que peu intégrée à ma vie quotidienne.

Je peux, oui, métaboliser dans un même et complexe mouvement l’intérêt des nuages pour les histoires du vent et la morphogénèse des cumulonimbus dans les ascendances. Sans savoir en faire encore récit – soit, une forme d’offrande.

Récit public : le discours soutenu de la science, celui de la plus grande certitude intersubjectivement aujourd’hui instituée, celui qui vient avec une rhétorique propre à clouer le bec aux adversaires, à emporter aussi l’adhésion par la cohérence rationnelle de ses récits.
Public aussi, le dit du philosophe et son idéal de clarté rationnelle, de vérité, sa pratique du soupçon, du “je ne m’en laisserai pas compter”.

Magma privé : l’élaboration imaginaire, le jeu des grands renvois analogiques, l’ivresse des anaphores, en ma main gauche le tissu filandreux de la matière noire, en ma droite le flot des cosmogonies analogiques.
J’ai pu l’exprimer parfois en philosophie, afin d’atteindre et suivre ceux de mes amis les plus prompts au romantisme, ou d’explorer encore certains des chemins les moins orthodoxes de la production contemporaine, mes mémoires de Master en témoignent.
Parfois, plus récemment, me sont advenus quelques pouèmes échevelés sans avant ni arrière, blocs d’émotions rythmiques, semi-hurlés, semi-ciselés[1] .

Les accès ménagés à autrui sont ici bien étroits. Non que tout cela soit trop personnel. Surtout que ça ne l’est pas assez. Production clivée. Imaginaire bridé par la codification de ses chemins et productions dans les manières publiques des savoirs rationnels[2] . Il faut être déjà bien intrigué par les objets impossiblement compliqués, dont je suis, pour y venir voir de plus près. Nul doute qu’on m’ait trouvé imbuvable. Nul difficulté à comprendre, désormais, pourquoi tant montrèrent si peu d’enthousiasme à rechercher le bien trop difficile à ouvrir bonhomme privé. Ses hypothétiques merveilles, si même on les devinaient, se payaient d’un trop haut prix. L’étrange banalité, une fois encore, est le temps qu’il m’a fallu pour le voir.

Je n’imaginais pas moi-même faire jamais cohabiter l’émerveille des explosions intérieures avec le discours public. Me protégeant des intrusions, je définissais une clôture entre mouvements intérieurs et expression, cherchant désespérément le lieu où j’aurais pu leur donner la seule forme publique que je croyais légitime.

Que faire de tout de fatrs ? Rien sans doute. Rien à faire. Laisser se détendre. De mes mutismes récents et d’un dégoût renforcé pour l’usage guerrier de mes images-récits-concepts, j’écris encore des notes nombrilistes au long court – et je me vois toujours des réflexes d’imbuvable, des réactions si fausses, si contournées, si étrangères à mon désir de clarté et de paix, que… que je ne sais pas quoi, justement, mais pas du bien. Vivre avec cela, oui, m’en laisser aller à l’inconfort, ne pas rejeter les jugements au vitriol et au scalpel qui m’en viennent, les laisser eux aussi naître, rager et s’en retourner.

Je ne sais en quels termes tout cela va changer.
Le vent pousse les nuages à bien d’étranges formes.

Notes

  1. Un début d’autorisation à exprimer quelque chose des émotions qui ne savaient se dire jusque là sinon sous le mode public, seul autorisé, de la distance analytique. L’on me croyait mûr, j’étais emmuré. ^
  2. Avoir raison en dépit du poète et malgré l’expérience de notre très-profonde et très-fondamentale ignorance : c’est l’ethos de la caverne – croire à la répétition comme au lieu fondamental de la vérité et au le pouvoir de la prédiction de ses occurrences pour de la science. ^

Image : Ciel de septembre, Paris. Photographie personnelle. Libre de droits.

Si vis pacem…

J’ai cru longtemps, sans la concevoir explicitement en ces termes, en la possibilité d’un récit, ou d’un mode du récit, qui soit universellement, inclusivement, facteur de paix.

Les sciences étaient une bonne base, quoique insuffisante du fait d’une histoire les rendant idéologiquement inaptes à rendre compte inclusivement du donné issu de toute la gamme de l’expérience individuelle. Disons alors&nbsp: un discours rationnel qui serait fondamentalement empiriste dans ses attentes, empathiquement à l’écoute des vécus, non réductionniste dans ses comptes-rendus, pluraliste dans sa grammaire et dialogique dans sa démarche.

Si on le veut inclusif, un tel univers de discours suppose qu’au fond tous les hommes puissent s’entendre sur quelques éléments minimaux – la pluralité légitime des représentations, la possibilité et l’importance du dialogue, la recherche d’un sol commun où vivre et penser en paix. Et c’est bien ce que je croyais, obscurément, ou voulais croire, malgré tous les exemples assez massifs du contraire.

Implicitement, mon idée était que la peur et une forme de mésinformation nous empêchaient de nous retrouver en terrain de paix, celui-là même où je m’émerveillais, moi, de ces merveilles de récits que l’univers suscite aux hommes. Il suffisait de tenter d’installer les conditions de production de ce type de récit pour que la coopération autour du savoir, ou d’un savoir élargi, ouvert, puisse s’installer, au moins inchoativement. Nul angélisme : je savais le conflit aisé à engendrer, mais croyais en la possibilité d’un accord de long terme sur les fondamentaux d’une culture désirable, c’est-à-dire inclusive. Je croyais vraiment que les hommes recherchaient la paix – que les guerres ne sont qu’un effet désastreux des désirs de pouvoir, désirs que l’on pouvait juguler via la connaissance des désirs multiples qui animent les hommes, laquelle devait, mécaniquement, entraîner un désir de coopération et de consensus[1] .

Tout ça est faux.

Non que hommes cherchent particulièrement la guerre ; mais que la quête de paix est moins valeur suprême que variable d’ajustement axiologique fluctuant au gré des périodes.

Mais c’est là presque un détail. Le point essentiel reste que, dans ma recherche d’une paix qui soit accordée au déploiement de mon émerveillement, il y avait, il y a la violence de la défense de mon propre espace de confort. Lorsque les conditions de mise en place d’un espace de dialogue coopératif et inclusif sont mise à mal ou rendues impossibles… il m’arrivait, rarement, de me mettre en colère[2]  ; plus souvent, cela m’était l’occasion de déployer l’attirail guerrier du philosophe dans le seul but de réduire mon interlocuteur a quia, mais surtout je finissais souvent par me replier dans une peine doublée d’une très profonde incompréhension qui pourrait bien manifester une forme de mépris supérieur, et n’est pas sans susciter les réflexes de la pitié, et, au fond, de la peur ;

Non seulement, donc, les hommes en dépit de tout ne cherchent effectivement pas la paix – mais bien l’instauration d’un espace de confort dont l’inclusivité n’est pas une valeur systématiquement associée -, mais encore suis-je moi-même pris dans une quête similaire, prêt à la guerre contre ceux qui refuseraient ce cadre – je pensais jusqu’à peu ce type de refus conjoncturel, donc susceptible de réversibilité ou d’amendement, sous couvert des bonnes conditions, et je n’étais pas du tout prêt à l’accueil de ceux pour qui la colère et l’agression sont des réponses adéquates à toutes tentative de ce qu’ils considère comme une tentative de leur imposer un cadre exogène.

Tout cela s’effondre. Il n’y a pas de récit des récits qui en détiendrait le vérité. Il n’y a pas de sauveur du monde. Pas de héros. Aucun prince ne viendra. Aucune panacée. Aucune pensée ne peut contenir l’univers et tout l’amour qu’il y faudrait pour que, sur cet atome de planète, ce rien boueux plein de bruit et de fureur, advienne quelque chose comme la réalisation pleine et entière du paradis terrestre.

C’est douloureux à réaliser. Le Père Noël n’existe pas[3] . Il n’y a pas de paix dans le monde. Il n’y a pas de vérité dans le langage.

Et, à y regarder de plus près, je suis aussi la guerre.

Je suis la guerre que je ne veux pas.
Je veux la guerre, comme tout le monde.
Et mon désir de paix doit traverser la guerre que je veux.

Notes

  1. Qui connaît un peu l’ennéagramme reconnaîtra les tendances d’une base 9, avec, on le verra, une aile probable en 1. ^
  2. L’imparfait est ici de mise, mon rapport à l’expression de la colère est en train de changer. ^
  3. Mais les elfes, si. Promis. On les entend chanter dans les arbres par jour de vent. ^

image : Albrecht Altdorfer (1480–1538), Schlacht bei Issus (La bataille de l’Issus – bataille d’Alexandre le Grand contre le roi perse Darius), 1529, bois de tilleul, 158.4 x 120.3 cm, Alte Pinakothek, München. Source Wikimedia Commons.

Fragments d’éros – Nope, pas de pornographie

Remplissez-moi ! C’est ainsi souvent qu’à vingt ans l’on désire. Remplissez-moi. Dîtes-moi, non, montrez-moi que je suis l’objet de votre désir. Prouvez-le moi. Prouvez-moi ! prouve-moi que tu peux être le dieu qui me donnera à moi-même, la divinité qui me laissera enfin achever cette pénible construction d’enfance et d’adolescence – c’est tout comme –, celui qui me complètera, acceptant enfin sans restriction que je l’aime, absorbant avec bienveillance et amour ces mégatonnes d’amour que je ne parviens pas à déverser, qui n’ont jamais été reçues, ou si mal, et que j’ai besoin de déverser, oh,tant !, et d’offrir à nouveau, et de voir acceptées, pour me sentir entier, allez, laisse-toi aimer !

À vingt ans, oui, souvent, l’on désire ainsi. Longtemps après aussi, parfois.

À partir de 25 ans, lorsque l’influence de la passion-JCh s’est faite un peu plus discrète, je me suis trouvé confronté, massivement, à ce désir-là. C’est avec B. que je l’ai exploré. Complexe de Pygmalion inversé[1] , je l’appelais alors : je voulais être la statue que l’on modèle, je croyais vouloir apprendre, je désirais accéder aux plus hautes sphères de la connaissance et de la maîtrise. Mais au fond, je résistais ferme à toute espèce en mise en forme, n’étant de tout façon pas dans la condition pour réellement apprendre. Pour cela, il aurait fallu que je parvienne à m’oublier un peu moi-même.

Je me vivais de trop confuse et pénible façon pour cela ; à rechercher la clef de la toute-puissance, on se coupe du cœur de tout apprentissage authentique : la possibilité de devenir autre. Non que je ne l’aie voulu ! C’était tout simplement impossible, tant mes fonctionnements mentaux et émotionnels étaient coincés dans une dynamique de défense, qui avait pu avoir son rôle, jadis, mais n’était plus qu’une gêne alors même que les stimuli qui l’avaient déclenchée avaient depuis longtemps disparu. Entre tant d’autres choses, je reconnais à B. d’avoir souplement résisté à cela durant trois longues et belles années. D’avoir contenu parfois douloureusement pour nous deux ma soif de signes d’amour et de tendresse – soif exigeante, traduite en demandes permanentes, dont le principal résultat est en général d’obtenir le contraire de l’objet requis – surtout avec ce zozo-là !

De mon côté, il m’aura fallu notre assez bouleversante rupture pour commencer à saisir quelque chose de la possibilité d’une toute autre façon de ressentir les choses – j’avais 28 ans. C’est le point d’entrée d’une évolution dont je n’ai pas encore achevé l’histoire, je pense. Elle se jalonne notamment d’une série d’essais psychothérapeutiques, qui n’ont abouti qu’en 2007 avec T., au terme d’une fort belle tranche – et « l’Inde » en difficile toile de fond – pour enfin commencer à me sortir de la confusion émotionnelle et affective parfois extrême de toutes ces années.

Désormais, je n’attends pas d’une relation qu’elle s’inscrive dans le cadre du Pygmalion, en un sens ou en l’autre – ce qui exclut tout lien du type éraste/éromène, tel qu’il fut au centre de la formation psycho-socio-politique du jeune homme grec… ces choses-là demeurant cependant clairement encore de l’ordre du matériau fantasmatique. Je n’attends d’ailleurs pas d’une relation amoureuse qu’elle comble toutes mes attentes, comme pourrait le faire l’apparition d’un dieu, le Graal, l’Esprit Saint ou le retour dans le ventre et l’amour de ma mère – pour autant, malgré moi, quelque chose d’une telle envie se manifeste toujours dans le jeu des désirs, par temps de grande fatigue, ou de déprime, ou encore lorsque certaines choses d’enfance affleurent ; alors se fait évidente la qualité de cette énergie que l’on rencontre dans le désir passionné pour un (ou une) autre, de conquête de soi tout autant que d’égarement. Je le sais, désormais : les méandres de la relation amoureuse font partie intégrante de l’existence, et ne sont pas plus à rechercher qu’à rejeter. La question n’est pas de savoir si mes attentes seront comblées ou non, mais bien plutôt de continuer à me libérer de la nécessité d’avoir à m’inquiéter de leur comblement. Comme le reste, cela peut être utilisé pour grandir – ou se détruire. Je sais aussi qu’on n’aime bien qu’à s’oublier soi – attention : s’oublier, ça n’est pas se renier ou revendiquer un sacrifice, rien de plus égocentré que cette volonté de sacrifice revendiquée dans l’amour, sauf à la rendre aussi extrême que celle d’une Simone Weil (la philosophe). Et que je ne sais pas encore vraiment bien aimer. Mais je ne m’en culpabilise pas. J’y reste attentif.

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  1. On pourrait dire aussi qu’il y va d’un aléa dans la formation du narcissisme secondaire. Bergeret m’a beaucoup aidé à recoller quelque chose du savoir psychanalytique sur mon propre cas, toute détestation de cette malhonnêteté intellectuelle et morale insigne mise à part, qui lui laisse étayer de façon crypto-catholique-rance les positions vaticanes sur ce qu’il appelle le préconscient génial de Freud – dans un discours dont la structure conceptuelle est éminemment plus théologique que psychanalytique dès lors qu’on en arrive à ses justifications ultimes. ^

Premiers onanismes

Avertissement : Ce post autobiographique contient des descriptions d’actes sexuels me concernant. Je ne le pense pas pornographique (mais c’est affaire très très relative), mais il est déconseillé à quiconque n’est pas à l’aise avec sa sexualité ni celle des autres. Et je ne le recommande certainement pas à ma famille – il est peu probable qu’elle me lise mais sait-on jamais. Je suis assez content de l’avoir écrit : 7 ans plus tard, je réalise que certaines des choses que j’y évoque ne sont plus aussi fraîches – un peu d’eau a dû couler sous les ponts.

Premiers onanismes

J.-Ch.

Le mot homosexuel est entré dans ma vie, j’avais 16 ans.
Je m’en souviens plutôt bien, ce qui est plutôt rare – ma mémoire des événements est déplorable, inversement proportionnelle à celles de machins très éloignés de la vie de tous les jours, en fait.

C’était l’été. Juin avait transformé les cours de langue en grands goûters de fin d’année, pour le plus grand plaisir d’à peu près tout le monde, professeurs y compris. J’étais amoureux de lui. Ca faisait un an, oui, que ça durait. Grande gueule aux cheveux en rogne, la tronche mobile de ceux qui sourient aussi vite qu’ils s’emportent, et une sensibilité bien planquée – mais ça, on a rarement pu me le cacher :o)

J’en étais amoureux, voui. Mais je ne le savais pas. Ca m’était tombé dessus comme une fièvre indécise, en Seconde, je crois, je ne sais plus trop. À l’époque, c’était juste une attirance vague, mon regard aimanté, une envie de rester dans son sillage. J’étais tellement esseulé, et persuadé que ça ne pourrait pas changer, que je laissais ce sentiment se noyer dans tous les autres, sans lui accorder d’importance – c’était à peu près du même ordre que ce que j’éprouvais au collège en regardant les mecs courir et se battre dans les cours de récré : fascinants et totalement inaccessibles. À cette époque, j’avais déjà une sexualité masturbatoire assez intense, mais aucun fantasme explicitement homo. Notre histoire scolaire commune nous a rapprochés. Je partageais la tête de classe avec un petit groupe, dont il faisait partie. Premier groupe où je me retrouvais intégré.

Dès la 1èS, nous nous étions rapprochés, tissage d’une amitié à mes yeux totalement improbable mais dont je me laissais griser. Je n’avais pas vraiment de désir physique, et aucune idée de la nature du sentiment qui me poussait vers lui : amitié platonique, je me disais, innocemment, vraiment. Je crois que je l’ai raccompagné chez lui pratiquement tous les soirs, peu s’en faut. Je me souviens de ces conversations qui pouvaient s’éterniser au pas de sa porte. Je me souviens aussi de ces silences, si longs, dont je n’ai jamais compris pourquoi il les faisaient durer, alors qu’il lui aurait suffit d’un “ben, bonsoir !” pour rentrer chez lui. Je me souviens de cette fin d’après-midi, au pas de sa porte, où je lui fis une déclaration d’amitié. Je me souviens qu’il accepta, et comment je volais, à vélo, en rentrant à la maison le cœur plus large que toute poitrine. Je me souviens de ces après-midi chez moi, malade d’un téléphone qui ne sonnait pas, qui sonnait parfois. Je me souviens recueillant avec fierté – il se confiait à moi ! – l’évolution de ses histoires amoureuses. Je me souviens aussi que j’aurais bien aimé une accolade de lui, juste ça, reposer dans ses bras – mais ce n’était pas un tactile, plutôt un garçon pudique, jusqu’à ses sentiments.

Et puis je me souviens de cette petite note que je lui laissais pendant un de ces fameux goûters de salle de classe, en juin 1986, lui demandant en substance de passer un peu plus de temps avec moi, que c’est pas parce qu’il avait une copine qu’il fallait me négliger. Et jusque là, je me sentais totalement légitime. Un ami qui cause à son ami. Ce n’est que lorsqu’un copain commun est venu me demander Mais qu’est-ce que t’as dit à JC, il est furax ! Il est parti dans le couloir flanquer des coups de pied dans le mur !?, ce n’est que là, précisément, que je me suis dit quelque chose ne va pas, que je me suis dit c’est de la jalousie que je lui fais, que je me suis dit c’est pas de l’amitié, c’est de l’amour, et que j’ai vu que lui l’avait compris, bien avant moi, depuis je sais pas quand. Je suis rentré à la maison. Je l’ai pas attendu. Je suis rentré tout seul. Foudroyé. Tout trouvait sa place. Les engouements. Les désespoirs. La tristesse. Le plaisir de son contact. Les jours passés à penser à lui.

Je suis resté bien une heure assis dans un fauteuil du salon, à regarder le plancher et mes idées qui se réorganisaient enfin. C’est alors que le mot est entré dans mon existence. A ce moment-là. Homosexuel. Ca ne m’a pas fait mal, ça m’a juste anéanti et aussi, quoique plus secrètement, ça m’a excité – c’était ça en plus du reste, mais ça, c’était quelque chose, quelque chose de différent, de pas banal, et dont je pouvais me prévaloir, albatros malmené par les marins : une vraie originalité.

J’avais quand même aussi assez lu pour savoir que certaines amours adolescentes peuvent suivre cette voie, puis évoluer vers un choix d’objet plus conforme aux attentes sociales. Mes parents n’avaient pas de malveillance – ni non plus de bienveillance particulière – envers ça. Ca ne les concernait simplement pas – ils avaient juste avertis leurs enfants de prendre garde aux vieux Messieurs qui ne rêvent que sodomie sur chair fraîche (si, si, z’avaient dit ça, pas dans ces termes-là, mais l’esprit y était , y peut mettre son zizi dans ton derrière et ça fait pas du bien !!). Pas de climat appuyé d’homophobie. Et par ailleurs, de façon réitérée, la promesse qu’ils seraient là en cas de coup dur – promesse tenue. Je ne leur ai de toute façon pas parlé de tout ça tout de suite. J’ai attendu de voir comment évolueraient ces euh amours adolescentes.

Il y eut les grandes vacances. Plutôt malheureuses. Puis la rentrée. Je le retrouvais. Nous étions toujours amis. Je savais désormais ce qui m’animait, ce fut plus facile d’en contrôler les débordements émotionnels. Il n’en fut pas question, d’ailleurs. Mais cela ne me rendit pas heureux pour autant. Je me mis à explorer mes fantasmes, découvrant toujours un peu plus à quel point ils pouvaient me pousser vers un corps de garçon, et vers le sien. Je me souviens de ce Nouvel An passé à dormir le nez dans un de ses pulls – il avait une odeur corporelle qui imprégnait tous ses vêtements et qui me rendait fou. Je me souviens de ce voyage scolaire en Hollande, où je m’enivrais de culture pour oublier à quel point j’étais malheureux, malheureux, malheureux, comme on peut l’être à 17 ans paumés quand le type qu’on aime vous accompagne… avec sa copine. Je me souviens que j’écoutais le Te Deum de Berlioz, en boucle. Et Sting, Dream of the Blue Turtle, qu’il m’avait fait découvrir, tout comme Depeche Mode, et quelques autres, alors que je n’écoutais que du classique. Je me souviens de nos longues promenades le long du Chemin des Douaniers et sur la plage, à débrouiller ses difficultés psychologiques, avec ses parents, ses amies – j’étais une excellente oreille, au fond. Et il y eut un soir, et un matin. Mais ce n’était toujours pas bon.

Baccalauréat, vacances, puis histoires divergentes. Il m’a fallu 8 ans, jusqu’à 25 ans en gros, pour me sortir, non, pas JC de la peau, mais de la souffrance que son passage avait laissée. Il m’a été totalement impossible de tomber amoureux pendant tout ce temps-là. Non qu’il n’y ait eu des aventures, à partir de 19 ans. Toutes furent de courtes durées, souvent expéditives. J’ai largué, malgré moi, tous ceux qui m’ont abordés : une relation qui s’annonçait durable me faisait très rapidement tomber en désamour, au point de ne plus supporter le corps de l’autre à mes côtés. Et je ne savais pas anticiper ça. Je croyais toujours que ça passerait, que ce n’était pas le bon. Répétitions sur répétitions. Juste le fantôme de JC : la douleur et l’inaccompli. Je ne l’ai compris que lorsque les choses ont commencé à cicatriser. Et alors j’ai rencontré B.