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Harcèlement scolaire

Reportage sur le har­cèle­ment, sur France 2. Je n’ai pu le voir, mais on peut en trou­ver des extraits sur le site Har­cèle­ment sco­laire. Des témoignages peu­vent heurter.

Je n’ai jamais été harcelé au point décrit par ces témoignages. Ce n’est pas passé loin. J’ai tou­jours réus­si à éviter le har­cèle­ment physique. Et j’étais trop spé­cial, à part, lunaire et retiré pour que le har­cèle­ment psy­chologique prenne. J’avais (très très) peu d’amis et fai­sait scrupuleuse­ment atten­tion à éviter les lieux et places où j’aurais pu ren­con­tr­er quelques tour­menteurs bien con­nus. Ce n’est pas allé sans sueurs froides, change­ments d’itinéraires, stratégie de dis­pari­tion dans la foule des élèves. Bizarrement, à part quelques crachats, je n’ai jamais con­nu rien de grave et ai tou­jours trou­vé des gens pour me défendre dans les cas qui auraient pu dégénér­er. Tout ça s’est calmé au Lycée. Rétro­spec­tive­ment, je mesure ma chance.

Mais…


j’ai par­ticipé à un har­cèle­ment.
C’était en CEx (x=1 ou 2, je ne me sou­viens plus). Voici l’histoire telle que je m’en sou­viens — c’est flou, ma mémoire est ter­ri­ble, cer­tains détails peu­vent être inter­polés large­ment, mais l’essentiel, je n’ai pas oublié.

Nous étions quelques uns à être au ban de la Sale Petite Société des Merdeux (car les enfants en troupes sont des merdeux, autant que les adultes, je l’ai appris jeune et ne l’ai jamais oublié. Nos-chères-têtes-blondes, c’est aus­si et très facile­ment Lord of the Flies). Je m’en pre­nais plein la tronche aux récrés. Je n’étais pas le seul. On réus­sis­sait à jouer ensem­ble, les timides et les sen­si­bles, quelques uns, j’ai sou­venir de qua­tre ou cinq, sans qu’on vienne trop sou­vent nous emmerder. 

Il y avait par­mi nous une petite fille aux cheveux en bataille, raides et mi-longs, et aux blous­es à car­reau ternes. Elle venait prob­a­ble­ment d’un milieu assez pau­vre. Elle n’était pas bril­lante intel­lectuelle­ment, mais je me sou­viens de quelqu’un de très gen­til. Ils l’appelaient “La Pouilleuse”. Nous étions quelques uns, peu, à pren­dre sa défendre, plus ou moins, on avait peur des voies de fait (c’est fou ce que c’est ten­dre, des gamins de 7–8 ans).

Et puis un jour, comme pour plaisan­ter (en fait au début pour plaisan­ter, parce que j’étais capa­ble de m’affubler des noms dont on me dotait, ça me per­me­t­tait de les exor­cis­er), je me suis mis à user envers elle du même lan­gage que ses tour­menteurs. Briève­ment. Comme pour de rire. Et petit à petit à jouer à “je te traite, je m’excuse, je suis gen­til un temps durant, je recom­mence, etc.”. A, oui, à y trou­ver un cer­tain plaisir : je n’étais plus tout en bas de la chaîne ali­men­taire. Et elle, elle ne ruait pas dans les bran­car­ds, pas du tout : un mot d’elle, un pleur, quelque chose, m’auraient arrêté net ; mais il n’y avait qu’une forme de mutisme, ou des demande moins appuyées, et j’arrêtais alors un ou quelques jours pour recom­mencer le lende­main ou la semaine suiv­ante. Bizarrement, mon empathie, pour­tant déjà vive sur toutes ces sit­u­a­tions de con­traintes faites à autrui, était comme démo­bil­isée — se remo­bil­i­sait par à-coup, puis était éclip­sée par le plaisir de ce nou­veau jeu.

Dans ma tête, je m’excusais en me dis­ant que c’était de l’humour. Et comme elle reve­nait vers moi, j’y ai cru — joli cas de “mau­vaise con­science”. Au fil du temps, c’est devenu juste drôle de jouer avec ses réac­tions, out­re que ça me défoulait de la ten­sion sociale créée par les Gen­tilles Têtes Blondes sur nos exis­tences pen­dant les récrés. Au fond, c’est comme si elle était pour moi dédou­blée. Un souf­fre-douleur qui était aus­si une “amie”, qui me rendait ce ser­vice d’être un souf­fre-douleur. Mais c’est moi qui l’était, dédou­blé. Une sale schize. Une rela­tion totale­ment per­verse. J’avais une “amie”, que je pou­vais tour­menter à demi, pen­sant me dédouan­er à ses yeux et au regard de mes pro­pres valeurs grâce à la pau­vre défense que je lui offrais par à-coup quand les autres deve­naient trop odieux — et s’ils l’étaient bien bien plus que moi, quand ça leur pre­nait, en pareille his­toire, ce n’est pas la quan­tité qui compte. Elle n’avait pas la ressource, ni émo­tion­nelle, ni intel­lectuelle, pour encaiss­er ça — et qui l’aurait eu ? c’était juste… pro­fondé­ment répug­nant.

Je ne sais pas com­bi­en de temps ça a pu dur­er. Moins d’un an, je pense. La trahi­son a dû être mon­strueuse, pour elle. 

Je n’ai vrai­ment com­pris ce que je lui fai­sais qu’au jour où elle s’est finale­ment et pour de bon éloignée. Où elle s’est faite dis­tante. Où nous ne pou­vions plus jouer ensem­ble. Où il était trop tard. Où “Je m’excuse” ne mar­chait plus. L’année suiv­ante, elle n’est pas rev­enue. Les insti­tu­teurs ne nous ont rien dit. Je n’ai jamais su ce qu’elle était dev­enue.

Je n’ai jamais oublié. Très vite en est né un sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité et de honte mêlées. Un temps sous le bois­seau — ma vie à l’époque était assez pénible, en dehors de ma mai­son et des salles de class­es -, il a vite resur­gi dès que j’ai enten­du par­ler de faits sim­i­laires. Je n’ai jamais pu min­imiser rien de tout ça, et je ne suis jamais par­venu à me le par­don­ner à mesure que je com­pre­nais mieux ce qui s’était passé. Il est pos­si­ble que ma mémoire très sélec­tive ampli­fie ces événe­ments, mais je n’ose pas le croire. 

Je suis plutôt un gen­til — c’est ce qu’on dit. Mais j’ai appris tôt qu’un gen­til, cor­recte­ment con­di­tion­né, dans cer­taines cir­con­stances, ça peut devenir une raclure. 

D’après un mien com­men­taire posté sur FB le 11/02/2015.

Image : Source

Imbuvable

Les nuages sous le vent, vif, courent le ciel, le ven­tre des microcu­mu­lus plus rapi­des sous les algues longues des tout-là-haut-cir­rus con­tre le bleu si-loin-si-lisse d’être si véloce.
Non loin de moi, un jeune homme à son amie — Les nuages ! vont si-vite, regarde ! Les deux couch­es, et ceux comme des cheveux là-haut, ils bougent, aus­si !
Monte en moi le désir de pré­cis­er, cir­rus-glace, cumu­lus-eau-liq­uide, réfrac­tion de la lumière, force du vent si grande qu’on voit même se déplac­er les pre­miers, alors qu’ils sont si loin.

Dans l’instant, je réalise que ce n’est pas l’histoire qu’ils se racon­tent. Que je ne leur apporterais ici que des infor­ma­tions inutiles encom­brées de mon “je sais”. Je ne donne rien à per­son­ne en intro­duisant ain­si-brusque­ment ces autres modes nar­rat­ifs et des nom­i­na­tions qui peu­vent laiss­er croire qu’elles valent mieux que les leurs.

Cette his­toire que je racon­te, dans le bat­te­ment entre le dit des sci­ences et les nar­ra­tions du quo­ti­di­en, n’appartient qu’à moi. Je ne l’ai pas encore dite. Jamais vrai­ment. Elle vibre au-dedans depuis les lus­tres des temps d’enfances. Elle est aus­si vivante intérieure­ment que peu inté­grée à ma vie quo­ti­di­enne.

Je peux, oui, métabolis­er dans un même et com­plexe mou­ve­ment l’intérêt des nuages pour les his­toires du vent et la mor­phogénèse des cumu­lonim­bus dans les ascen­dances. Sans savoir en faire encore réc­it — soit, une forme d’offrande.

Réc­it pub­lic : le dis­cours soutenu de la sci­ence, celui de la plus grande cer­ti­tude inter­sub­jec­tive­ment aujourd’hui insti­tuée, celui qui vient avec une rhé­torique pro­pre à clouer le bec aux adver­saires, à emporter aus­si l’adhésion par la cohérence rationnelle de ses réc­its.
Pub­lic aus­si, le dit du philosophe et son idéal de clarté rationnelle, de vérité, sa pra­tique du soupçon, du “je ne m’en lais­serai pas compter”.

Mag­ma privé : l’élaboration imag­i­naire, le jeu des grands ren­vois analogiques, l’ivresse des anaphores, en ma main gauche le tis­su filan­dreux de la matière noire, en ma droite le flot des cos­mogo­nies analogiques.
J’ai pu l’exprimer par­fois en philoso­phie, afin d’atteindre et suiv­re ceux de mes amis les plus prompts au roman­tisme, ou d’explorer encore cer­tains des chemins les moins ortho­dox­es de la pro­duc­tion con­tem­po­raine, mes mémoires de Mas­ter en témoignent.
Par­fois, plus récem­ment, me sont advenus quelques pouèmes échevelés sans avant ni arrière, blocs d’émotions ryth­miques, semi-hurlés, semi-ciselés[1] .

Les accès ménagés à autrui sont ici bien étroits. Non que tout cela soit trop per­son­nel. Surtout que ça ne l’est pas assez. Pro­duc­tion clivée. Imag­i­naire bridé par la cod­i­fi­ca­tion de ses chemins et pro­duc­tions dans les manières publiques des savoirs rationnels[2] . Il faut être déjà bien intrigué par les objets impos­si­ble­ment com­pliqués, dont je suis, pour y venir voir de plus près. Nul doute qu’on m’ait trou­vé imbuvable. Nul dif­fi­culté à com­pren­dre, désor­mais, pourquoi tant mon­trèrent si peu d’enthousiasme à rechercher le bien trop dif­fi­cile à ouvrir bon­homme privé. Ses hypothé­tiques mer­veilles, si même on les dev­inaient, se payaient d’un trop haut prix. L’étrange banal­ité, une fois encore, est le temps qu’il m’a fal­lu pour le voir.

Je n’imaginais pas moi-même faire jamais cohab­iter l’émerveille des explo­sions intérieures avec le dis­cours pub­lic. Me pro­tégeant des intru­sions, je définis­sais une clô­ture entre mou­ve­ments intérieurs et expres­sion, cher­chant dés­espéré­ment le lieu où j’aurais pu leur don­ner la seule forme publique que je croy­ais légitime.

Que faire de tout de fatrs ? Rien sans doute. Rien à faire. Laiss­er se déten­dre. De mes mutismes récents et d’un dégoût ren­for­cé pour l’usage guer­ri­er de mes images-réc­its-con­cepts, j’écris encore des notes nom­brilistes au long court — et je me vois tou­jours des réflex­es d’imbuvable, des réac­tions si fauss­es, si con­tournées, si étrangères à mon désir de clarté et de paix, que… que je ne sais pas quoi, juste­ment, mais pas du bien. Vivre avec cela, oui, m’en laiss­er aller à l’inconfort, ne pas rejeter les juge­ments au vit­ri­ol et au scalpel qui m’en vien­nent, les laiss­er eux aus­si naître, rager et s’en retourn­er.

Je ne sais en quels ter­mes tout cela va chang­er.
Le vent pousse les nuages à bien d’étranges formes.

Notes

  1. Un début d’autorisation à exprimer quelque chose des émo­tions qui ne savaient se dire jusque là sinon sous le mode pub­lic, seul autorisé, de la dis­tance ana­ly­tique. L’on me croy­ait mûr, j’étais emmuré. ^
  2. Avoir rai­son en dépit du poète et mal­gré l’expérience de notre très-pro­fonde et très-fon­da­men­tale igno­rance : c’est l’ethos de la cav­erne — croire à la répéti­tion comme au lieu fon­da­men­tal de la vérité et au le pou­voir de la pré­dic­tion de ses occur­rences pour de la sci­ence. ^
Image : Ciel de sep­tem­bre, Paris. Pho­togra­phie per­son­nelle. Libre de droits.

Si vis pacem…

J’ai cru longtemps, sans la con­cevoir explicite­ment en ces ter­mes, en la pos­si­bil­ité d’un réc­it, ou d’un mode du réc­it, qui soit uni­verselle­ment, inclu­sive­ment, fac­teur de paix.

Les sci­ences étaient une bonne base, quoique insuff­isante du fait d’une his­toire les ren­dant idéologique­ment inaptes à ren­dre compte inclu­sive­ment du don­né issu de toute la gamme de l’expérience indi­vidu­elle. Dis­ons alors&nbsp: un dis­cours rationnel qui serait fon­da­men­tale­ment empiriste dans ses attentes, empathique­ment à l’écoute des vécus, non réduc­tion­niste dans ses comptes-ren­dus, plu­ral­iste dans sa gram­maire et dialogique dans sa démarche.

Si on le veut inclusif, un tel univers de dis­cours sup­pose qu’au fond tous les hommes puis­sent s’entendre sur quelques élé­ments min­i­maux — la plu­ral­ité légitime des représen­ta­tions, la pos­si­bil­ité et l’importance du dia­logue, la recherche d’un sol com­mun où vivre et penser en paix. Et c’est bien ce que je croy­ais, obscuré­ment, ou voulais croire, mal­gré tous les exem­ples assez mas­sifs du con­traire.

Implicite­ment, mon idée était que la peur et une forme de més­in­for­ma­tion nous empêchaient de nous retrou­ver en ter­rain de paix, celui-là même où je m’émerveillais, moi, de ces mer­veilles de réc­its que l’univers sus­cite aux hommes. Il suff­i­sait de ten­ter d’installer les con­di­tions de pro­duc­tion de ce type de réc­it pour que la coopéra­tion autour du savoir, ou d’un savoir élar­gi, ouvert, puisse s’installer, au moins inchoa­t­ive­ment. Nul angélisme : je savais le con­flit aisé à engen­dr­er, mais croy­ais en la pos­si­bil­ité d’un accord de long terme sur les fon­da­men­taux d’une cul­ture désir­able, c’est-à-dire inclu­sive. Je croy­ais vrai­ment que les hommes recher­chaient la paix — que les guer­res ne sont qu’un effet désas­treux des désirs de pou­voir, désirs que l’on pou­vait juguler via la con­nais­sance des désirs mul­ti­ples qui ani­ment les hommes, laque­lle devait, mécanique­ment, entraîn­er un désir de coopéra­tion et de con­sen­sus[1] .

Tout ça est faux.

Non que hommes cherchent par­ti­c­ulière­ment la guerre ; mais que la quête de paix est moins valeur suprême que vari­able d’ajustement axi­ologique fluc­tu­ant au gré des péri­odes.

Mais c’est là presque un détail. Le point essen­tiel reste que, dans ma recherche d’une paix qui soit accordée au déploiement de mon émer­veille­ment, il y avait, il y a la vio­lence de la défense de mon pro­pre espace de con­fort. Lorsque les con­di­tions de mise en place d’un espace de dia­logue coopératif et inclusif sont mise à mal ou ren­dues impos­si­bles… il m’arrivait, rarement, de me met­tre en colère[2]  ; plus sou­vent, cela m’était l’occasion de déploy­er l’attirail guer­ri­er du philosophe dans le seul but de réduire mon inter­locu­teur a quia, mais surtout je finis­sais sou­vent par me repli­er dans une peine dou­blée d’une très pro­fonde incom­préhen­sion qui pour­rait bien man­i­fester une forme de mépris supérieur, et n’est pas sans sus­citer les réflex­es de la pitié, et, au fond, de la peur ;

Non seule­ment, donc, les hommes en dépit de tout ne cherchent effec­tive­ment pas la paix — mais bien l’instauration d’un espace de con­fort dont l’inclusivité n’est pas une valeur sys­té­ma­tique­ment asso­ciée -, mais encore suis-je moi-même pris dans une quête sim­i­laire, prêt à la guerre con­tre ceux qui refuseraient ce cadre — je pen­sais jusqu’à peu ce type de refus con­jonc­turel, donc sus­cep­ti­ble de réversibil­ité ou d’amendement, sous cou­vert des bonnes con­di­tions, et je n’étais pas du tout prêt à l’accueil de ceux pour qui la colère et l’agression sont des répons­es adéquates à toutes ten­ta­tive de ce qu’ils con­sid­ère comme une ten­ta­tive de leur impos­er un cadre exogène.

Tout cela s’effondre. Il n’y a pas de réc­it des réc­its qui en détiendrait le vérité. Il n’y a pas de sauveur du monde. Pas de héros. Aucun prince ne vien­dra. Aucune panacée. Aucune pen­sée ne peut con­tenir l’univers et tout l’amour qu’il y faudrait pour que, sur cet atome de planète, ce rien boueux plein de bruit et de fureur, advi­enne quelque chose comme la réal­i­sa­tion pleine et entière du par­adis ter­restre.

C’est douloureux à réalis­er. Le Père Noël n’existe pas[3] . Il n’y a pas de paix dans le monde. Il n’y a pas de vérité dans le lan­gage.

Et, à y regarder de plus près, je suis aus­si la guerre.
[su_spoil­er title=” ”]Au dedans de moi, ce ne sont que défens­es, attaques, coali­tions, buts et objec­tifs, ter­ri­toires à pro­téger… Toute une masse de réac­tions à des injonc­tions anci­ennes. “Le monde est fait comme ça.”, “Il faut faire atten­tion aux autres !”, “Ce n’est pas raisonnables !”, “Ne met pas tes doigts dans ton nez !”, … — qui me con­naît, cela dit, sait que, celle-là, il y a longtemps que je l’ai jetée aux orties, de même que je m’autorise à ne pas finir mon assi­ette, je suis un rebaile.

Le délice et l’émerveille des réc­its sont loins quand il s’agit de les partager : trop de juge­ments, trop de refus m’ont fait me repli­er dans ma coquille et adapter mes modes à l’anticipation des tirs de riposte et autres deman­des de jus­ti­fi­ca­tion. Soyons clairs, si les répons­es furent rudes, c’est qu’elles furent rude­ment ressen­ties, par­venant, d’une part, sur un ter­rain hyper­sen­si­ble ; mais aus­si prob­a­ble­ment qu’elle réagis­saient à mon inca­pac­ité à entr­er en con­tact autrement qu’en mon­trant à autrui que je maîtri­sais mieux que lui ou elle l’espace théorique de son pro­pre savoir, voire savoir-faire… Le plus éton­nant étant sans doute qu’il m’ait fal­lu près de deux décen­nies pour m’apercevoir que c’était une méth­ode désas­treuse, et une de plus pour com­mencer à m’en débar­rass­er. Je ne sais tou­jours pas trop pourquoi cette méth­ode fut favorisée en dépit de tout, et très tôt — grande sec­tion de Mater­nelle au moins. Ah, les espaces de con­fort…[/su_spoiler]

Je suis la guerre que je ne veux pas.
Je veux la guerre, comme tout le monde.
Et mon désir de paix doit tra­vers­er la guerre que je veux.

Notes

  1. Qui con­naît un peu l’ennéagramme recon­naî­tra les ten­dances d’une base 9, avec, on le ver­ra, une aile prob­a­ble en 1. ^
  2. L’imparfait est ici de mise, mon rap­port à l’expression de la colère est en train de chang­er. ^
  3. Mais les elfes, si. Promis. On les entend chanter dans les arbres par jour de vent. ^

image : Albrecht Alt­dor­fer (1480–1538), Schlacht bei Issus (La bataille de l’Issus — bataille d’Alexandre le Grand con­tre le roi perse Dar­ius), 1529, bois de tilleul, 158.4 x 120.3 cm, Alte Pinakothek, München. Source Wiki­me­dia Com­mons.

Fragments d’éros – Nope, pas de pornographie

Rem­plis­sez-moi ! C’est ain­si sou­vent qu’à vingt ans l’on désire. Rem­plis­sez-moi. Dîtes-moi, non, mon­trez-moi que je suis l’objet de votre désir. Prou­vez-le moi. Prou­vez-moi ! prou­ve-moi que tu peux être le dieu qui me don­nera à moi-même, la divinité qui me lais­sera enfin achev­er cette pénible con­struc­tion d’enfance et d’adolescence – c’est tout comme –, celui qui me com­plètera, accep­tant enfin sans restric­tion que je l’aime, absorbant avec bien­veil­lance et amour ces méga­tonnes d’amour que je ne parviens pas à dévers­er, qui n’ont jamais été reçues, ou si mal, et que j’ai besoin de dévers­er, oh,tant !, et d’offrir à nou­veau, et de voir accep­tées, pour me sen­tir entier, allez, laisse-toi aimer !

À vingt ans, oui, sou­vent, l’on désire ain­si. Longtemps après aus­si, par­fois.

À par­tir de 25 ans, lorsque l’influence de la pas­sion-JCh s’est faite un peu plus dis­crète, je me suis trou­vé con­fron­té, mas­sive­ment, à ce désir-là. C’est avec B. que je l’ai exploré. Com­plexe de Pyg­malion inver­sé[1] , je l’appelais alors : je voulais être la stat­ue que l’on mod­èle, je croy­ais vouloir appren­dre, je désir­ais accéder aux plus hautes sphères de la con­nais­sance et de la maîtrise. Mais au fond, je résis­tais ferme à toute espèce en mise en forme, n’étant de tout façon pas dans la con­di­tion pour réelle­ment appren­dre. Pour cela, il aurait fal­lu que je parvi­enne à m’oublier un peu moi-même. 

Je me vivais de trop con­fuse et pénible façon pour cela ; à rechercher la clef de la toute-puis­sance, on se coupe du cœur de tout appren­tis­sage authen­tique : la pos­si­bil­ité de devenir autre. Non que je ne l’aie voulu ! C’était tout sim­ple­ment impos­si­ble, tant mes fonc­tion­nements men­taux et émo­tion­nels étaient coincés dans une dynamique de défense, qui avait pu avoir son rôle, jadis, mais n’était plus qu’une gêne alors même que les stim­uli qui l’avaient déclenchée avaient depuis longtemps dis­paru. Entre tant d’autres choses, je recon­nais à B. d’avoir sou­ple­ment résisté à cela durant trois longues et belles années. D’avoir con­tenu par­fois douloureuse­ment pour nous deux ma soif de signes d’amour et de ten­dresse – soif exigeante, traduite en deman­des per­ma­nentes, dont le prin­ci­pal résul­tat est en général d’obtenir le con­traire de l’objet req­uis — surtout avec ce zozo-là ! 

De mon côté, il m’aura fal­lu notre assez boulever­sante rup­ture pour com­mencer à saisir quelque chose de la pos­si­bil­ité d’une toute autre façon de ressen­tir les choses – j’avais 28 ans. C’est le point d’entrée d’une évo­lu­tion dont je n’ai pas encore achevé l’histoire, je pense. Elle se jalonne notam­ment d’une série d’essais psy­chothérapeu­tiques, qui n’ont abouti qu’en 2007 avec T., au terme d’une fort belle tranche – et « l’Inde » en dif­fi­cile toile de fond – pour enfin com­mencer à me sor­tir de la con­fu­sion émo­tion­nelle et affec­tive par­fois extrême de toutes ces années. 

Désor­mais, je n’attends pas d’une rela­tion qu’elle s’inscrive dans le cadre du Pyg­malion, en un sens ou en l’autre – ce qui exclut tout lien du type éraste/éromène, tel qu’il fut au cen­tre de la for­ma­tion psy­cho-socio-poli­tique du jeune homme grec… ces choses-là demeu­rant cepen­dant claire­ment encore de l’ordre du matéri­au fan­tas­ma­tique. Je n’attends d’ailleurs pas d’une rela­tion amoureuse qu’elle comble toutes mes attentes, comme pour­rait le faire l’apparition d’un dieu, le Graal, l’Esprit Saint ou le retour dans le ven­tre et l’amour de ma mère – pour autant, mal­gré moi, quelque chose d’une telle envie se man­i­feste tou­jours dans le jeu des désirs, par temps de grande fatigue, ou de déprime, ou encore lorsque cer­taines choses d’enfance affleurent ; alors se fait évi­dente la qual­ité de cette énergie que l’on ren­con­tre dans le désir pas­sion­né pour un (ou une) autre, de con­quête de soi tout autant que d’égarement. Je le sais, désor­mais : les méan­dres de la rela­tion amoureuse font par­tie inté­grante de l’existence, et ne sont pas plus à rechercher qu’à rejeter. La ques­tion n’est pas de savoir si mes attentes seront comblées ou non, mais bien plutôt de con­tin­uer à me libér­er de la néces­sité d’avoir à m’inquiéter de leur comble­ment. Comme le reste, cela peut être util­isé pour grandir – ou se détru­ire. Je sais aus­si qu’on n’aime bien qu’à s’oublier soi – atten­tion : s’oublier, ça n’est pas se renier ou revendi­quer un sac­ri­fice, rien de plus égo­cen­tré que cette volon­té de sac­ri­fice revendiquée dans l’amour, sauf à la ren­dre aus­si extrême que celle d’une Simone Weil (la philosophe). Et que je ne sais pas encore vrai­ment bien aimer. Mais je ne m’en cul­pa­bilise pas. J’y reste atten­tif.

—–

  1. On pour­rait dire aus­si qu’il y va d’un aléa dans la for­ma­tion du nar­cis­sisme sec­ondaire. Berg­eret m’a beau­coup aidé à rec­oller quelque chose du savoir psy­ch­an­a­ly­tique sur mon pro­pre cas, toute détes­ta­tion de cette mal­hon­nêteté intel­lectuelle et morale insigne mise à part, qui lui laisse étay­er de façon cryp­to-catholique-rance les posi­tions vat­i­canes sur ce qu’il appelle le pré­con­scient génial de Freud – dans un dis­cours dont la struc­ture con­ceptuelle est éminem­ment plus théologique que psy­ch­an­a­ly­tique dès lors qu’on en arrive à ses jus­ti­fi­ca­tions ultimes. ^

Premiers onanismes

Aver­tisse­ment : Ce post auto­bi­ographique con­tient des descrip­tions d’actes sex­uels me con­cer­nant. Je ne le pense pas pornographique (mais c’est affaire très très rel­a­tive), mais il est décon­seil­lé à quiconque n’est pas à l’aise avec sa sex­u­al­ité ni celle des autres. Et je ne le recom­mande cer­taine­ment pas à ma famille — il est peu prob­a­ble qu’elle me lise mais sait-on jamais. Je suis assez con­tent de l’avoir écrit : 7 ans plus tard, je réalise que cer­taines des choses que j’y évoque ne sont plus aus­si fraîch­es — un peu d’eau a dû couler sous les ponts.

[su_spoil­er title=“Premiers onanismes”]Ma sex­u­al­ité a été pré­coce. Le corps a ses raisons, etc. Bien sûr, au vu de ce que j’ai rap­porté plus tôt, elle est longtemps restée con­finée à l’autoérotisme. Le reste est sans doute banal, je ne sais pas — j’ai longtemps eu l’intelligence cor­porelle d’un mel­on : en tranch­es pour être dégusté en famille. 

J’ai été ce qu’on appelle un enfant bal­anceur : durant toute mon enfance, et jusqu’à la fin de l’adolescence, il m’a été impos­si­ble de trou­ver le som­meil sans osciller plus moins vio­lem­ment de côté dans mon lit – côté droit essen­tielle­ment. Du coup, j’ai naturelle­ment trou­vé mes pre­miers plaisirs par frot­te­ment de bas ven­tre sur le drap de dessous. Tout ça a com­mencé vers 10 ans, je pense, bien avant ma pre­mière érec­tion. La sen­sa­tion en est assez voluptueuse, dif­férente de ce qu’on obtient avec la main, et l’évoquer n’est pas sans en réveiller l’excitation, assez dif­férente de celle qui me prend lorsque sur­git tel ou tel fan­tasme.

Je me frot­tais donc avant de m’endormir, quo­ti­di­en­nement, sans avoir au départ la moin­dre con­science que je me procu­rait ain­si un plaisir sex­uel : c’était agréable, voilà tout. Puis, à voir sur­gir les pre­mières érec­tions, le pre­mier orgasme – vers 12–13 ans – la nature du type d’activité dans lequel j’étais engagé s’est pour le moins éclair­cie – non sans quelque cul­pa­bil­ité, ou pudeur, tout était déjà con­fus. Mais ce frot­ti-frot­ta était pour le moins suc­cu­lent, et je n’aurais pu, ni voulu, renon­cer à ma séance quo­ti­di­enne !

La pre­mière éjac­u­la­tion fut plus tar­dive – tout comme ma puberté, vers 14 ans révo­lus – ; j’en garde un sou­venir… qua­si-sci­en­tifique ! C’est arrivé pen­dant une mas­tur­ba­tion en bonne et due forme, cette fois, à la main, donc. Cela n’a pas changé grand’ chose à la sen­sa­tion ; s’y ajoutaient sim­ple­ment quelques ml de sperme. Ah ! tiens, c’est ça !, j’ai pen­sé, sans plus, et avec le désagré­ment, désor­mais, d’avoir à pro­téger mes draps lors de mes séances de frot­te­ments – neces­si­ty makes inven­tion, je m’inventais toutes com­bi­naisons de mou­choirs en papi­er, dont j’étais fourni en abon­dance, en bon enrhumé chronique de 4 à 17 ans.

Toutes ces activ­ités noc­turnes furent bien­tôt tra­ver­sées d’images. Pas grand-chose de net, au départ. Un homme et une femme, une péné­tra­tion – je con­nais­sais l’anatomie du coït sur le bout des doigts, si je puis dire (même si j’ai longtemps cru qu’on ren­trait, qu’on s’installait, et qu’on attendait que ça se passe :o)). Ce n’est que bien plus tard – après JC pour tout dire, voir post précé­dent – que j’ai pu remar­quer à quel point ces images fai­saient porter l’accent sur la péné­tra­tion, well, surtout sur la rigid­ité mas­cu­line, solide érigé s’implantant en corps de femme, tout au plus faire-val­oir et récep­ta­cle plus ou moins trans­par­ent – sans par ailleurs de dégoût, de mépris ou d’idolâtrie pour les femmes en général : elles exis­taient tout sim­ple­ment peu dans mes fan­tasmes. Je me suis… nour­ri, comme beau­coup, de ce qu’on trou­vait dans les films – cer­taines scènes d’Excalibur m’avaient par­ti­c­ulière­ment mar­quées. Mais tout aus­si impor­tants furent ces réc­its qu’on se fait entre copains, des années col­lèges au début, des années lycées ensuite. Pre­miers bais­ers yeurk avec la langue, pelotages, puis, pour les plus avancés, dès leurs 14 ans, pre­miers actes sex­uels – j’ai eu du mal à les croire, je pense même que je ne les ai pas vrai­ment cru, c’était trop loin de ce qui m’était acces­si­ble, je les pen­sais trop jeunes, fal­lait avoir au moins 18 ans, ou 16 ; mais le fait est cela m’excitait foutrement.

Plus tard, 16–17 ans (1 après JC, le Mot était entré dans mon exis­tence), décou­verte de ce bouquin d’initiation ses­suelle chez mes par­ents. Mais, à cette époque au moins, jamais de porno ni à la mai­son, ni chez les copains que je fréquen­tais – ou ils ne m’invitaient pas (faut dire que je pas­sais pour prude). De grands moments d’excitation s’attachent à ce vol­ume, qui ne me ferait sans doute ni chaud ni froid, aujourd’hui – et pis bon, c’était tout de même par­faite­ment hétéro. Pre­mière lit­téra­ture homo, plus ou moins éro­tique. Puis mes pre­miers Gai Pied. Et pre­mières revues porno. Etc. Mais là, j’avais déjà quit­té Saint-Nazaire pour Nantes et les class­es pré­pas.

Par­lant ici de ma décou­verte pro­gres­sive du sexe, je ne causerai pas de Mau­rice, le film d’Ivory, choc qui vint m’indiquer qu’assurément le Mot n’était pas un invité de pas­sage – c’est avec ce film que j’ai réelle­ment com­mencé à me dire que c’était ça que je voulais, ce type d’amour-là : ça son­nait comme une telle évi­dence — Mandieu ce bais­er ! Mais je dévie, mon sujet est résol­u­ment moins sen­ti­men­tal.

Ma fan­tas­ma­tique fut donc assez riche­ment ali­men­tée. Elle était de nature qua­si exclu­sive­ment scopique : je n’apparaissais pas dans mes fan­tasmes, sinon comme regard dés­in­car­né assis­tant à une scène – par­al­lèle assez étroit avec la façon dont j’existais en spec­ta­teur de la vie des autres.

Cela dit, ain­si accom­pa­g­né, j’ai eu des mas­tur­ba­tions épiques, à peu près partout dans la mai­son, à l’extérieur, en voiture caché sous une cou­ver­ture, dans le train couchette, etc. Thème et vari­a­tions autour de cer­tains posi­tions – m’éjaculer dans la bouche, cul par-dessus tête est un plaisir que j’ai dû décou­vrir vers 18 ans, qui m’excitait beau­coup, surtout lorsque je par­ve­nais à faire tenir un miroir sur mes cuiss­es : voir, voir, voir, l’excitation de voir ! Jeu avec des miroirs, donc, devant des fenêtres ouvertes, dans des couloirs. Jeu avec des lacets aus­si, pour gon­fler les érec­tions, tir­er les couilles. Même essayé pince à linge sur tétons, mais zone si sen­si­ble chez moi que c’est plus désagréable qu’autre chose. Oh ! et puis les godes impro­visés : papi­er alu frois­sé com­pacté (je décon­seille lol), bout de bois sculp­té (oui, oui : un reste de vieux manche à bal­ais !), envelop­pé dans chif­fons et sac plas­tique, attaché à mes pieds par planchette et cor­don, pour sup­port­er les allers retours quand je m’asseyais dessus, con­com­bre, trop gros, carotte, pas mal ! Je dois en oubli­er… Et les trucs pour imiter un ori­fice à pénétr­er ! Ha ! Oui, je me sou­viens : coussins repliées, chif­fons enfournés dans – encore ! – sac plas­tique, et pomme évidée – sans intérêt.

Puis, plus tard, en salle infor­ma­tique à Télé­com, des nuits entières de cyber­sex – irc sous Unix en mode com­mande en ligne, voui Msieurs Dames, époque de pio­nniers, haha ! –, achevées sur mon­strueuses jouis­sances ivres épuisées, par­fois alors même que les infor­mati­ciens du matin s’étaient instal­lés devant leurs ter­minaux. Mais là j’avais 20–23 ans, et j’avais déjà con­nu le loup comme on eut dit, pudique­ment, dans ma famille pas pudique pour autant. 

Ni sauna ni boitac­ul encore : je détes­tais mon corps et serais mort de peur et de honte d’aller le con­fron­ter au désir brut de autres ; en out­re, on était en 1990, le cœur noir des années SIDA, années Piano Zinc, aus­si, et pour moi triste ving­taine, dont je par­lerai peut-être une autre fois. Tout ça m’a passé en fait, pro­gres­sive­ment, de 25 à 30 ans, en gros, dif­férem­ment selon les pra­tiques et leur rem­place­ment suc­ces­sif. C’était exci­tant tant pour la trans­gres­sion que pour la sen­sa­tion – sou­vent plus, même. Il y avait assuré­ment du libéra­toire là-dedans – et des orgasmes qu’en inten­sité sinon en félic­ité seuls ceux sous pop­pers ont pu sur­pass­er par la suite – mais beau­coup d’obsession : la jouis­sance mas­tur­ba­toire m’a accom­pa­g­née, de façon com­pul­sive par­fois, jour­nal­ière­ment sans dis­con­tin­uer au moins depuis mes 10 ans jusqu’à aujourd’hui. Je ne me sou­viens pas m’être jamais arrêté plus d’un mois, la moyenne de mes orgasmes étant de plus d’un par jour sur toute cette péri­ode – ce qui sig­ni­fie qu’il y eut des jours par­ti­c­ulière­ment fastes – et je ne par­le que des mas­tur­ba­tions…

C’est encore un peu envahissant. Mais les choses sont lente­ment en train de chang­er. Faut juste que je me dés­in­tox­ique de la pornogra­phie. J’en repar­lerai sans doute.[/su_spoiler]

J.-Ch.

Le mot homo­sex­uel est entré dans ma vie, j’avais 16 ans.
Je m’en sou­viens plutôt bien, ce qui est plutôt rare – ma mémoire des événe­ments est déplorable, inverse­ment pro­por­tion­nelle à celles de machins très éloignés de la vie de tous les jours, en fait. 

C’était l’été. Juin avait trans­for­mé les cours de langue en grands goûters de fin d’année, pour le plus grand plaisir d’à peu près tout le monde, pro­fesseurs y com­pris. J’étais amoureux de lui. Ca fai­sait un an, oui, que ça durait. Grande gueule aux cheveux en rogne, la tronche mobile de ceux qui souri­ent aus­si vite qu’ils s’emportent, et une sen­si­bil­ité bien plan­quée — mais ça, on a rarement pu me le cacher :o)

J’en étais amoureux, voui. Mais je ne le savais pas. Ca m’était tombé dessus comme une fièvre indé­cise, en Sec­onde, je crois, je ne sais plus trop. À l’époque, c’était juste une atti­rance vague, mon regard aiman­té, une envie de rester dans son sil­lage. J’étais telle­ment esseulé, et per­suadé que ça ne pour­rait pas chang­er, que je lais­sais ce sen­ti­ment se noy­er dans tous les autres, sans lui accorder d’importance – c’était à peu près du même ordre que ce que j’éprouvais au col­lège en regar­dant les mecs courir et se bat­tre dans les cours de récré : fasci­nants et totale­ment inac­ces­si­bles. À cette époque, j’avais déjà une sex­u­al­ité mas­tur­ba­toire assez intense, mais aucun fan­tasme explicite­ment homo. Notre his­toire sco­laire com­mune nous a rap­prochés. Je partageais la tête de classe avec un petit groupe, dont il fai­sait par­tie. Pre­mier groupe où je me retrou­vais inté­gré.

Dès la 1èS, nous nous étions rap­prochés, tis­sage d’une ami­tié à mes yeux totale­ment improb­a­ble mais dont je me lais­sais gris­er. Je n’avais pas vrai­ment de désir physique, et aucune idée de la nature du sen­ti­ment qui me pous­sait vers lui : ami­tié pla­tonique, je me dis­ais, inno­cem­ment, vrai­ment. Je crois que je l’ai rac­com­pa­g­né chez lui pra­tique­ment tous les soirs, peu s’en faut. Je me sou­viens de ces con­ver­sa­tions qui pou­vaient s’éterniser au pas de sa porte. Je me sou­viens aus­si de ces silences, si longs, dont je n’ai jamais com­pris pourquoi il les fai­saient dur­er, alors qu’il lui aurait suf­fit d’un “ben, bon­soir !” pour ren­tr­er chez lui. Je me sou­viens de cette fin d’après-midi, au pas de sa porte, où je lui fis une déc­la­ra­tion d’amitié. Je me sou­viens qu’il accep­ta, et com­ment je volais, à vélo, en ren­trant à la mai­son le cœur plus large que toute poitrine. Je me sou­viens de ces après-midi chez moi, malade d’un télé­phone qui ne son­nait pas, qui son­nait par­fois. Je me sou­viens recueil­lant avec fierté — il se con­fi­ait à moi ! — l’évolution de ses his­toires amoureuses. Je me sou­viens aus­si que j’aurais bien aimé une acco­lade de lui, juste ça, repos­er dans ses bras – mais ce n’était pas un tac­tile, plutôt un garçon pudique, jusqu’à ses sen­ti­ments.

Et puis je me sou­viens de cette petite note que je lui lais­sais pen­dant un de ces fameux goûters de salle de classe, en juin 1986, lui deman­dant en sub­stance de pass­er un peu plus de temps avec moi, que c’est pas parce qu’il avait une copine qu’il fal­lait me nég­liger. Et jusque là, je me sen­tais totale­ment légitime. Un ami qui cause à son ami. Ce n’est que lorsqu’un copain com­mun est venu me deman­der Mais qu’est-ce que t’as dit à JC, il est furax ! Il est par­ti dans le couloir flan­quer des coups de pied dans le mur !?, ce n’est que là, pré­cisé­ment, que je me suis dit quelque chose ne va pas, que je me suis dit c’est de la jalousie que je lui fais, que je me suis dit c’est pas de l’amitié, c’est de l’amour, et que j’ai vu que lui l’avait com­pris, bien avant moi, depuis je sais pas quand. Je suis ren­tré à la mai­son. Je l’ai pas atten­du. Je suis ren­tré tout seul. Foudroyé. Tout trou­vait sa place. Les engoue­ments. Les dés­espoirs. La tristesse. Le plaisir de son con­tact. Les jours passés à penser à lui.

Je suis resté bien une heure assis dans un fau­teuil du salon, à regarder le planch­er et mes idées qui se réor­gan­i­saient enfin. C’est alors que le mot est entré dans mon exis­tence. A ce moment-là. Homo­sex­uel. Ca ne m’a pas fait mal, ça m’a juste anéan­ti et aus­si, quoique plus secrète­ment, ça m’a excité – c’était ça en plus du reste, mais ça, c’était quelque chose, quelque chose de dif­férent, de pas banal, et dont je pou­vais me pré­val­oir, alba­tros mal­mené par les marins : une vraie orig­i­nal­ité.

J’avais quand même aus­si assez lu pour savoir que cer­taines amours ado­les­centes peu­vent suiv­re cette voie, puis évoluer vers un choix d’objet plus con­forme aux attentes sociales. Mes par­ents n’avaient pas de malveil­lance – ni non plus de bien­veil­lance par­ti­c­ulière – envers ça. Ca ne les con­cer­nait sim­ple­ment pas — ils avaient juste aver­tis leurs enfants de pren­dre garde aux vieux Messieurs qui ne rêvent que sodomie sur chair fraîche (si, si, z’avaient dit ça, pas dans ces ter­mes-là, mais l’esprit y était , y peut met­tre son zizi dans ton der­rière et ça fait pas du bien !!). Pas de cli­mat appuyé d’homophobie. Et par ailleurs, de façon réitérée, la promesse qu’ils seraient là en cas de coup dur – promesse tenue. Je ne leur ai de toute façon pas par­lé de tout ça tout de suite. J’ai atten­du de voir com­ment évolueraient ces euh amours ado­les­centes.

Il y eut les grandes vacances. Plutôt mal­heureuses. Puis la ren­trée. Je le retrou­vais. Nous étions tou­jours amis. Je savais désor­mais ce qui m’animait, ce fut plus facile d’en con­trôler les débor­de­ments émo­tion­nels. Il n’en fut pas ques­tion, d’ailleurs. Mais cela ne me ren­dit pas heureux pour autant. Je me mis à explor­er mes fan­tasmes, décou­vrant tou­jours un peu plus à quel point ils pou­vaient me pouss­er vers un corps de garçon, et vers le sien. Je me sou­viens de ce Nou­v­el An passé à dormir le nez dans un de ses pulls — il avait une odeur cor­porelle qui imprég­nait tous ses vête­ments et qui me rendait fou. Je me sou­viens de ce voy­age sco­laire en Hol­lande, où je m’enivrais de cul­ture pour oubli­er à quel point j’étais mal­heureux, mal­heureux, mal­heureux, comme on peut l’être à 17 ans paumés quand le type qu’on aime vous accom­pa­gne… avec sa copine. Je me sou­viens que j’écoutais le Te Deum de Berlioz, en boucle. Et Sting, Dream of the Blue Tur­tle, qu’il m’avait fait décou­vrir, tout comme Depeche Mode, et quelques autres, alors que je n’écoutais que du clas­sique. Je me sou­viens de nos longues prom­e­nades le long du Chemin des Douaniers et sur la plage, à débrouiller ses dif­fi­cultés psy­chologiques, avec ses par­ents, ses amies — j’étais une excel­lente oreille, au fond. Et il y eut un soir, et un matin. Mais ce n’était tou­jours pas bon. 

Bac­calau­réat, vacances, puis his­toires diver­gentes. Il m’a fal­lu 8 ans, jusqu’à 25 ans en gros, pour me sor­tir, non, pas JC de la peau, mais de la souf­france que son pas­sage avait lais­sée. Il m’a été totale­ment impos­si­ble de tomber amoureux pen­dant tout ce temps-là. Non qu’il n’y ait eu des aven­tures, à par­tir de 19 ans. Toutes furent de cour­tes durées, sou­vent expédi­tives. J’ai largué, mal­gré moi, tous ceux qui m’ont abor­dés : une rela­tion qui s’annonçait durable me fai­sait très rapi­de­ment tomber en désamour, au point de ne plus sup­port­er le corps de l’autre à mes côtés. Et je ne savais pas anticiper ça. Je croy­ais tou­jours que ça passerait, que ce n’était pas le bon. Répéti­tions sur répéti­tions. Juste le fan­tôme de JC : la douleur et l’inaccompli. Je ne l’ai com­pris que lorsque les choses ont com­mencé à cica­tris­er. Et alors j’ai ren­con­tré B.