Où la vue est vision

On ne renaît que de mourir, la mort est le pas­sage de la vie à la Vie, et le corps péni­tent est aus­si le corps pèlerin, un pèlerin spir­ituel, qui cherche à dépass­er sa pro­pre fini­tude dans cette fini­tude affir­mée, pour attein­dre l’infini où la vue est vision, le touch­er embrasse­ment, le goût eucharistie.  

Michel Cazenave, évo­quant les pra­tiques de péni­tence au Bas Moyen-Age, in : Angèle de Folig­no. — Paris : Albin Michel, 2007 (coll. Spir­i­tu­al­ités vivantes, 226). — p. 45.


Image : Marie de Mag­dala embras­sant les pieds du Cru­ci­fié, début du 14ème siè­cle, Cap­pel­lone di San Nico­la, Basil­i­ca di San Nico­la da Tolenti­no, Tolenti­no, Italy. Source : Wiki­me­dia Com­mons.

Anniversaire

Depuis deux ou trois ans, j’ai un réel prob­lème avec la célébra­tion de mon anniver­saire. Rien à voir avec l’âge — vieil­lir est pour le moment un proces­sus plutôt rigo­lo. Mais je sup­porte de moins en moins d’avoir à me couler dans l’espace de normes qui en accom­pa­gne l’occasion, que ce soit la pres­sion sociale qui exige de m’encombrer d’un sur­croît de biens matériels qu’elle appelle “cadeaux”, ou les témoignages d’une affec­tion le plus sou­vent de cir­con­stance, sur les réseau soci­aux, au tra­vail, lors des dîn­ers et que sais-je encore. J’accueille avec un malaise gran­dis­sant un fête qui se présente avec les atours de la célébra­tion alors qu’elle n’est qu’un point de pas­sage obligé et rel­a­tive­ment vide de sens de la rela­tion sociale.

Certes, c’est l’occasion de recevoir en une grosse bonne rob­o­ra­tive fois des expres­sions d’I for­get you not ; et c’est peut-être aus­si, pour ceux et celles qui m’aiment, un moment choisi pour ren­dre hom­mage et affec­tion à une par­tie priv­ilégiée de leur monde ; voire pour moi encore l’occasion de célébr­er leur présence et, plus pro­fondé­ment, l’occasion de me rap­pel­er cette étrange chose que même il y ait “monde”[1] .

Mais pour le moment, l’émotion qui domine est l’agacement. Que fête-t-on là, au juste ? Et qu’attend-on en retour ? Mon plaisir ? Je dois encore me bat­tre pour que l’on entende qu’il ne me plait pas de me pli­er à ce rit­uel à date fixe.

Le pre­mier fond en est très égo­cen­trique, bien sûr. Il ne me gêne pas en soi d’être célébré. Je suis surtout dérangé par l’aspect con­ven­tion­nel de l’occasion et son déluge de con­ven­tions, définies par l’un de ces scripts qui nous dictent encore com­ment accueil­lir son col­lègue le matin ou ne pas aller trop loin dans les con­ver­sa­tions mondaines. Souhaiter un anniver­saire relève le plus sou­vent de la fonc­tion pha­tique de la com­mu­ni­ca­tion. Il y a là, pour le moment, quelque chose que je ressens comme intrusif, dans la mesure où un anniver­saire ne se résume pas qu’à cela, du moins est-ce l’impression que j’en ai. Je me rends compte à l’écrire que j’en éprou­ve tout autant pour Noël, dont le côté moins per­son­nel m’en rend la pilule pos­si­ble­ment moins désagréable (égo­cen­trique, disais-je).

Il y a quelques années, n’existait que le rit­uel social et l’extrême dépen­dance psy­choso­ci­ologique où j’étais à son égard, indépen­dam­ment de besoins que j’aurais alors été bien en peine d’exprimer. Depuis quelques années — il faut croire que je mue-, je renâ­cle à sac­ri­fi­er aux dieux de la cité. Si j’écoute mon désir, me souhaiter mon anniver­saire, ce serait me per­me­t­tre de m’inscrire dans l’espace affec­tif du célébrant et me laiss­er un chemin pour m’inscrire en le sien. Une occa­sion amoureuse, somme toute, plus qu’un rit­uel social.

C’est orgueilleux et sociale­ment idiot, bien sûr, et j’ai lancé déjà les travaux de métaboli­sa­tion de ces émo­tions — les laiss­er pass­er, cess­er de croire qu’”anniversaire” serait quelque chose qui me con­cerne au point d’avoir à en priv­er de l’occasion ceux et celles à qui prend l’envie de me le souhaiter, qu’elle qu’en soit même la rai­son. Demain, je voudrais juste que cela devi­enne le non-événe­ment de la célébra­tion sim­ple de ce qu’il y ait un monde. 

Juste là, pour­tant, tous ces sen­ti­ments pleins de moi-moi-moi sont très act­ifs, et je me laisse agac­er par ce que je ressens net­te­ment comme autant de demande intru­sives de remer­ciement des gen­til­less­es que l’on s’imagine me faire. Le plus sou­vent, j’ai fait bonne fig­ure, his­toire de ne pas trop froiss­er, mais j’ai peiné quelques proches et oublié, cette année comme la dernière, de fêter l’occasion avec mon cousin, né le même jour. Tout cela est dérisoire, pénible et intéres­sant tout à la fois. Je me demande quelles lubies vont encore me pren­dre, dans les temps qui viennent.


  1. Nonob­stant Hei­di, je me sens et me crois de moins en moins jeté au monde. C’est plutôt le monde qui, comme monde, est déplié en, pour et par (moi), et con­tient un “moi” Kliban totale­ment con­tin­gent, de la nature des reflets et des moirées. Ce que (je) suis là-dedans relève, stric­to sen­su, du mys­tère. ^

Image : Fer­nand Khnopff, I lock my door upon myself, 1891, Huile sur toile, 72x140 cm, Neue Pinakothek Munich. Source : Wiki­me­dia Commons

La Môme Saison

She’s back, la drô­lesse, la ghoulette à bicy­clique, la petite ogresse des seuils saison­niers et des fronts chauds-et-froids intimes qui me fait pénible­ment tourn­er sur mes gonds le long des charnières grinçantes de l’hiver.

Remar­que, elle n’a pas la même guise au print­emps qu’en automne. Elle vient deux fois l’an, dans l’ivresse des feuil­lages. Sous la bon­homie des frondaisons rouss­es, c’est une faiseuse de zom­bies. Fille des lumières mourantes, elle se nour­rit des espoirs de coin du feu dans la mor­sure des pre­mières fraicheurs. La crois­sance de l’aboulie n’est mise en défaut que par excès réguli­er de lumière, d’octobre à févri­er. Je m’y con­trains à luminothérapie — et c’est souverain.

Mais au print­emps s’annonçant, début mars bour­geon­nant, elle me sus­cite des sen­sa­tions d’énergie ren­fer­mée, élec­trique, zébrée de ver­tiges et impuis­sante à trou­ver chemin de sor­tie, des sen­ti­ments d’à quoi bon et de vers quoi d’autre encore, un esseule­ment par­fois intense, que seule pour­rait combler la magie organique de mir­a­cles orgas­miques dont je sais inca­pables la plu­part de mes con­tem­po­rains, moi com­pris — tu sais, quand l’orgasme est une chose sérieuse, répéti­tive, scrip­tée, et par­faite­ment ennuyeuse. “La chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres”. Tout ça. Je dors plus mal encore qu’à l’habitude mal­gré des journées épuisantes. Je tombe malade. Plus jeune, rhumes et angines à répéti­tion. Avec l’âge : grippe et bron­chites. Allez. M’astreindre à sor­tir marcher. Entre dri­ve créole et pro­phy­lax­ie hygiénique. 

La drô­lesse rythme ain­si mes années, depuis l’enfance. D’autres lui résis­tent mieux, dirait-on. On la con­naît mal. La garce s’avance masquée. Je ne l’ai recon­nue que tar­di­ve­ment. J’en ai laborieuse­ment attribué tout d’abord les symp­tômes à la névrose — elle fut réelle, mais de quelques ordres de grandeur moin­dre que ce que je pen­sais : les soignants que j’ai lus et ren­con­trés cul­ti­vaient une igno­rance cer­taine des déter­mi­nants organiques du mal-être, et n’auraient jamais accordé d’intérêt, sinon de plate psy­ch­analyse, à l’insistance de la Môme Sai­son à réclamer leur écot aux vital­ités des plus trom­bones-à-ressort d’entre nous.

En atten­dant. Bor­del de piano à queue. A l’automne, c’est no man’s land. Au print­emps, waste lands. Je ne vis plus que sur mes habi­tudes. Et elles sont vides.

[su_spoiler title=”…”]De tout cela — il n’y a rien à faire. Mais comme je crois que cela m’arrive encore à moi… je m’imagine que je devrais en faire quelque chose. Une bonne par­tie du désagré­ment vient de là. Le reste est issu de l’idée que ces choses, d’être incon­fort­a­bles, sont désagréables. Je parviens un peu mieux à m’en sou­venir, désormais.


[/su_spoiler]

Gus­tav Klimt, Oberöster­re­ichis­ches Bauern­haus, 1911, huile sur toile, 110 x 110 cm. Source : Wiki­me­dia Com­mons.

Adultes surdoués, S’épanouir dans son univers professionnel” — Dr Valérie Foussier

La lit­téra­ture sur l’adulte sur­doué a le vent en poupe, con­séquence peut-être d’une récente prise de con­science dans notre ban­lieue hexag­o­nale d’un phénomène qui est plus large­ment con­nu ailleurs. Cela dit, le peu de savoir dont on dis­pose sur la ques­tion rend assez aléa­toire la plu­part des pro­duc­tions sur un sujet que seuls quelques grands noms balisent, issus pour l’essentiel du monde des psy­chothérapies, et ne pro­posant essen­tielle­ment que des phénoménolo­gies du “sur­doué souf­frant”. A ma con­nais­sance, il n’est que l’excellent ouvrage de Nico­las Gau­vrit sur les “sur­doués ordi­naires” pour met­tre en per­spec­tive un phénomène qui ne saurait se mesur­er à la seule plainte de leurs patients que les prati­ciens éla­borent en heuris­tiques divers­es et de qual­ité assez variable.

Foussier - surdoué s'épanouir au travail
Dr Valérie Foussier. Adultes sur­doués, S’épanouir dans son univers pro­fes­sion­nel. Paris : Edi­tions Josette Lyon, 2014. 190 p.

Dans ce cadre assez lâche, on voit depuis peu appa­raître quelques ouvrages se pen­chant plus spé­ci­fique­ment sur les sur­doués au tra­vail. Le présent petit livre en fait par­tie, qui se pro­pose, sur un diag­nos­tic lim­i­naire de Grande Méchanceté porté sur le fonc­tion­nement l’entreprise mod­erne, de pro­pos­er quelques con­seils aux sujets à Haut Poten­tiels. L’auteure en est endocrino­logue, spé­cial­iste des enfants pré­co­ces et artiste.

C’est pour moi un texte assez brouil­lon qui mélange les niveaux, et pro­pose une vision plus ou moins cohérente de son sujet, mais con­ceptuelle­ment assez floue, même si s’en dégage une ligne d’action qui pour­rait être : ralen­tis­sez, retrou­vez vos valeurs, recon­stru­isez votre espace intérieur, faites con­fi­ance à votre intu­ition, lais­sez jail­lir votre créa­tiv­ité (spon­tané­ment forte chez les HP), ray­on­nez. Plus un texte man­i­feste que le manuel annon­cé par son titre.

L’on décou­vre le plan au fur et à mesure. Après un état des lieux sur l’entreprise (1è par­tie), quelques con­seils sur la vie pro­fes­sion­nelle (2è par­tie), la 3e par­tie sem­ble con­sacrée à quelques élé­ments de développe­ment per­son­nel. L’absence de coor­di­na­tion n’est pas un prob­lème pour un pub­lic de HP — mais cela ne fait pas un livre, et choque assez irrémé­di­a­ble­ment mon sens de l’architecture d’un texte, tout comme est frois­sé mon soucis du détail par quelques coquilles, défail­lances de ponc­tu­a­tion, fautes de gram­maire, con­struc­tions en para­graphes paratax­iques et autres impré­ci­sions con­ceptuelles (non, les neu­ro­sciences ne sont pas appelées aus­si sci­ences cog­ni­tives, mais les neu­ro­sciences cog­ni­tives sont bien le nou­v­el avatar des neu­ro­sciences dans leur fusion avec les sci­ences cognitives). 

Mais l’ouvrage a au moins l’avantage de me con­firmer dans les ori­en­ta­tions que je suis en train de pren­dre en ce moment, ne m’apporterait-il con­crète­ment qu’assez peu. Et, éton­nam­ment, j’éprouve pas mal de sym­pa­thie pour son auteure, n’aurais-je pas plus que cela d’entrain pour le pro­duit qu’elle nous livre.

On trou­vera, si on en a le courage, quelques com­plé­ments sur le con­tenu dans les lignes qui suivent.


La pre­mière par­tie fait état de la détéri­o­ra­tion des con­di­tions du tra­vail en entre­prise. Elle me laisse sur ma faim. On ne sait guère d’où l’auteure tire ses con­clu­sions. Elle oscille entre recon­nais­sance des con­traintes aux­quelles sont soumis­es ces struc­tures aujourd’hui majeures de l’économie, et con­damna­tion sans appel des modes de man­age­ment, réduits à n’être que des relais de men­songes (manip­u­la­tion via coach­ing ou PNL) et de con­traintes con­tra­dic­toires (autonomie vs con­for­mité aux règles, par exem­ple) ou d’une com­péti­tion forcenée entre employés. Il est assez dif­fi­cile de sor­tir de ce brou­et une quel­conque idée claire — il est certes con­fir­mé dans ses très grandes lignes par nom­bre d’articles de jour­naux et études soci­ologiques, mais je puis témoign­er d’expérience qu’il n’est assuré­ment pas applic­a­ble à tous les envi­ron­nements professionnels.

C’est d’autant plus regret­table que l’insertion de la prob­lé­ma­tique “HP” y est assez mal traitée, plus par allu­sions que de façon détail­lée, dans des chapitres très courts comme per­dus dans une semi-dia­tribe sur la psy­choso­ci­olo­gie du monde du tra­vail dont l’amertume est inverse­ment pro­por­tion­nelle à la précision. 

Je me recon­nais certes dans le por­trait à grands traits et déstruc­turé qu’elle trace du HP, pour­fend­eur d’une injus­tice qu’il ou elle sent “à des kilo­mètres à la ronde”. Comme sou­vent en ces ouvrages mal maîtrisés, la phénoménolo­gie est cor­recte. En ce sens, par le seul effet miroir (“tiens, oui, je fais des trucs comme ça… ouille !”), l’ouvrage a de l’intérêt pour moi. Mais là encore, c’est un por­trait détouré à la hache et sans nuance, dont on sent trop les pro­jec­tions général­isantes et la syn­thèse par­fois mal­adroite de cas divers dont on ne ver­ra pas le bout d’une étude pour qu’il me sem­ble intel­lectuelle­ment bien fondé. 

J’aurais large­ment préféré que quelques cas clin­iques vien­nent éclair­er le sondage intéres­sant dont l’auteur nous présente les résul­tats en tête de livre (prob­a­ble­ment sans valeur autre qu’heuristique, puisque ni la méth­ode d’échantillonnage, ni la con­sti­tu­tion du ques­tion­naire, ni le mode d’agrégation des résul­tats ne nous sont présen­tés). On aurait alors pu s’interroger sur les caus­es sociologiques. 

Le pre­mier chapitre de la par­tie suiv­ante offre quelques pistes de réso­lu­tion de dif­fi­cultés, sans bien pré­cis­er la nature de ces dif­fi­cultés, avec des con­seils passe-partout que tout coach est en mesure de don­ner. M’aurait intéressé de savoir si un HP, en sit­u­a­tion par exem­ple de man­age­ment, doit être plus atten­tif que d’autres à telle ou telle chose, et donc met­tre l’accent sur des points que les bouquins ordi­naires des­tinés au savoir-être man­agér­i­al nég­li­gent. Rien de tout ça, mais une suite de con­seils claire­ment ordon­nés mais sans réel intérêt différentiel.

Le chapitre sur les manip­u­la­teurs ne m’apporte rien de neuf mais est bien­venu. Celui sur le burn-out, d’un lyrisme tout auto­bi­ographique m’émeut — il y a là quelque chose de per­son­nel et d’intense, un exem­plum dont on peut suiv­re les tracées et qui n’est pas dévié par une con­ceptuelle qu’à être mal maîtrisée, je m’imagine ne refléter pas les tra­jets spon­tanés de l’auteur. La présen­ta­tion rapi­de du MBTI en fait une bonne intro­duc­tion à ce cadre très pra­tique d’analyse de la personnalité. 

En tête de troisième par­tie, le chapitre sur la créa­tiv­ité a pour moi quelque chose de revig­o­rant, à la mesure de mon inter­ro­ga­tion main­tenant anci­enne sur ce que je ressens comme le blocage de mes fonc­tions créa­tives. Je ne suis pas fan, je l’avoue, du lyrisme sucré que l’auteure y affec­tionne, mais suis très sen­si­ble à ce qu’elle laisse enten­dre de son tem­péra­ment impul­sif, explosif et au ser­vice d’autrui. Un bref chapitre incite à lut­ter con­tre la pro­cras­ti­na­tion par la dis­ci­pline des listes — mais les caus­es de la pro­cras­ti­na­tion n’y sont pas vrai­ment élu­cidées sinon sous l’angle du peu d’intérêt pour cer­taines tâch­es, et mes peurs ne s’y retrou­vent pas. L’ennui et le doute for­ment la matière du bref chapitre suiv­ant — l’auteure s’y fait con­seil­lère, tablant sur une expéri­ence qu’elle restitue en touch­es rapi­des ; cela peut son­ner naïf, mais cer­tains y trou­veront à manger, je pense. Suiv­ent alors quelques brèves pages sur jalousie, injus­tice et change­ment, où cha­cun-e est libre de trou­ver une source d’inspiration par rap­port aux dif­fi­cultés qu’il ou elle tra­verse. Mais j’ai peu à en dire, ayant tou­jours passé au tra­vers des jaloux, des injustes… et du changement !

Les pre­miers para­graphes de cet arti­cle a été d’abord pub­lié sur Sen­s­Cri­tique.

Harcèlement scolaire

Reportage sur le har­cèle­ment, sur France 2. Je n’ai pu le voir, mais on peut en trou­ver des extraits sur le site Har­cèle­ment sco­laire. Des témoignages peu­vent heurter.

Je n’ai jamais été harcelé au point décrit par ces témoignages. Ce n’est pas passé loin. J’ai tou­jours réus­si à éviter le har­cèle­ment physique. Et j’étais trop spé­cial, à part, lunaire et retiré pour que le har­cèle­ment psy­chologique prenne. J’avais (très très) peu d’amis et fai­sait scrupuleuse­ment atten­tion à éviter les lieux et places où j’aurais pu ren­con­tr­er quelques tour­menteurs bien con­nus. Ce n’est pas allé sans sueurs froides, change­ments d’itinéraires, stratégie de dis­pari­tion dans la foule des élèves. Bizarrement, à part quelques crachats, je n’ai jamais con­nu rien de grave et ai tou­jours trou­vé des gens pour me défendre dans les cas qui auraient pu dégénér­er. Tout ça s’est calmé au Lycée. Rétro­spec­tive­ment, je mesure ma chance.

Mais…


j’ai par­ticipé à un harcèlement.
C’était en CEx (x=1 ou 2, je ne me sou­viens plus). Voici l’histoire telle que je m’en sou­viens — c’est flou, ma mémoire est ter­ri­ble, cer­tains détails peu­vent être inter­polés large­ment, mais l’essentiel, je n’ai pas oublié.

Nous étions quelques uns à être au ban de la Sale Petite Société des Merdeux (car les enfants en troupes sont des merdeux, autant que les adultes, je l’ai appris jeune et ne l’ai jamais oublié. Nos-chères-têtes-blondes, c’est aus­si et très facile­ment Lord of the Flies). Je m’en pre­nais plein la tronche aux récrés. Je n’étais pas le seul. On réus­sis­sait à jouer ensem­ble, les timides et les sen­si­bles, quelques uns, j’ai sou­venir de qua­tre ou cinq, sans qu’on vienne trop sou­vent nous emmerder. 

Il y avait par­mi nous une petite fille aux cheveux en bataille, raides et mi-longs, et aux blous­es à car­reau ternes. Elle venait prob­a­ble­ment d’un milieu assez pau­vre. Elle n’était pas bril­lante intel­lectuelle­ment, mais je me sou­viens de quelqu’un de très gen­til. Ils l’appelaient “La Pouilleuse”. Nous étions quelques uns, peu, à pren­dre sa défendre, plus ou moins, on avait peur des voies de fait (c’est fou ce que c’est ten­dre, des gamins de 7–8 ans).

Et puis un jour, comme pour plaisan­ter (en fait au début pour plaisan­ter, parce que j’étais capa­ble de m’affubler des noms dont on me dotait, ça me per­me­t­tait de les exor­cis­er), je me suis mis à user envers elle du même lan­gage que ses tour­menteurs. Briève­ment. Comme pour de rire. Et petit à petit à jouer à “je te traite, je m’excuse, je suis gen­til un temps durant, je recom­mence, etc.”. A, oui, à y trou­ver un cer­tain plaisir : je n’étais plus tout en bas de la chaîne ali­men­taire. Et elle, elle ne ruait pas dans les bran­car­ds, pas du tout : un mot d’elle, un pleur, quelque chose, m’auraient arrêté net ; mais il n’y avait qu’une forme de mutisme, ou des demande moins appuyées, et j’arrêtais alors un ou quelques jours pour recom­mencer le lende­main ou la semaine suiv­ante. Bizarrement, mon empathie, pour­tant déjà vive sur toutes ces sit­u­a­tions de con­traintes faites à autrui, était comme démo­bil­isée — se remo­bil­i­sait par à-coup, puis était éclip­sée par le plaisir de ce nou­veau jeu.

Dans ma tête, je m’excusais en me dis­ant que c’était de l’humour. Et comme elle reve­nait vers moi, j’y ai cru — joli cas de “mau­vaise con­science”. Au fil du temps, c’est devenu juste drôle de jouer avec ses réac­tions, out­re que ça me défoulait de la ten­sion sociale créée par les Gen­tilles Têtes Blondes sur nos exis­tences pen­dant les récrés. Au fond, c’est comme si elle était pour moi dédou­blée. Un souf­fre-douleur qui était aus­si une “amie”, qui me rendait ce ser­vice d’être un souf­fre-douleur. Mais c’est moi qui l’était, dédou­blé. Une sale schize. Une rela­tion totale­ment per­verse. J’avais une “amie”, que je pou­vais tour­menter à demi, pen­sant me dédouan­er à ses yeux et au regard de mes pro­pres valeurs grâce à la pau­vre défense que je lui offrais par à-coup quand les autres deve­naient trop odieux — et s’ils l’étaient bien bien plus que moi, quand ça leur pre­nait, en pareille his­toire, ce n’est pas la quan­tité qui compte. Elle n’avait pas la ressource, ni émo­tion­nelle, ni intel­lectuelle, pour encaiss­er ça — et qui l’aurait eu ? c’était juste… pro­fondé­ment répugnant.

Je ne sais pas com­bi­en de temps ça a pu dur­er. Moins d’un an, je pense. La trahi­son a dû être mon­strueuse, pour elle. 

Je n’ai vrai­ment com­pris ce que je lui fai­sais qu’au jour où elle s’est finale­ment et pour de bon éloignée. Où elle s’est faite dis­tante. Où nous ne pou­vions plus jouer ensem­ble. Où il était trop tard. Où “Je m’excuse” ne mar­chait plus. L’année suiv­ante, elle n’est pas rev­enue. Les insti­tu­teurs ne nous ont rien dit. Je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue. 

Je n’ai jamais oublié. Très vite en est né un sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité et de honte mêlées. Un temps sous le bois­seau — ma vie à l’époque était assez pénible, en dehors de ma mai­son et des salles de class­es -, il a vite resur­gi dès que j’ai enten­du par­ler de faits sim­i­laires. Je n’ai jamais pu min­imiser rien de tout ça, et je ne suis jamais par­venu à me le par­don­ner à mesure que je com­pre­nais mieux ce qui s’était passé. Il est pos­si­ble que ma mémoire très sélec­tive ampli­fie ces événe­ments, mais je n’ose pas le croire. 

Je suis plutôt un gen­til — c’est ce qu’on dit. Mais j’ai appris tôt qu’un gen­til, cor­recte­ment con­di­tion­né, dans cer­taines cir­con­stances, ça peut devenir une raclure. 

D’après un mien com­men­taire posté sur FB le 11/02/2015.

Image : Source

Kant vs Diderot

Diderot n’avait pas une pen­sée à pro­pre­ment par­ler, mais il avait la capac­ité de faire jail­lir la pen­sée. Il suff­i­sait de lui don­ner une phrase, une inter­ro­ga­tion. De là, s’il se lais­sait aller à son automa­tisme impérieux, Diderot pou­vait par­venir n’importe où. Et, dans ce tra­jet, décou­vrir beau­coup de choses. Mais il ne s’arrêtait pas. Parce que ce n’était qu’un pas­sage, une accroche par­mi tant d’autres. Diderot était le con­traire de Kant, qui devait légitimer chaque phrase. Pour lui, chaque phrase était infondée en elle-même, mais accept­able si elle pous­sait à aller plus loin. Son idéal était le mou­ve­ment per­pétuel, une vibra­tion con­tin­uelle qui ne per­me­t­tait pas de rap­pel­er d’où l’on était par­ti et qui lais­sait le hasard décider si point ou s’arrêter.

Me dessi­nant en dis­ci­ple de Serre, Laru­elle me dis­ait par­ti à surfer sur l’encyclopédie, tan­dis qu’un bref ami cana­di­en croy­ait voir en mes asso­ci­a­tions folles un peu de l’esprit de ce Diderot que décrit Rober­to Calas­so dans cet extrait des pre­mières pages de La folie Baude­laire[1] .

Je suis encore tran­si, pour­tant, des idéaux d’une pen­sée “à la Kant”. Cela me paral­yse et restreint mes déploiements, jusqu’à ne par­venir à n’oser le cab­o­tage génial pas plus que les nav­i­ga­tions hau­turières. Il me faut la longe d’une parole ini­tiale, et, sou­vent, un dédi­cataire. Il me faudrait aus­si inté­gr­er la con­tra­dic­tion entre ce que je peux et ce que, de l’admirer, je veux et fais norme des réc­its à engen­dr­er. D’où que tout reste encore à faire — Kant ou Diderot, l’idéal de sta­bil­ité ver­ti­cale ou la facil­ité trans­ver­sale. Cul­tiv­er les deux ne m’est pas spon­tané­ment don­né, il y faut une autre et plus vaste intelligence.


NOTES :

  1. Rober­to Calas­so, La folie Baude­laire. Traduit de l’italien par Jean-Paul Man­ga­naro. Paris : Gal­li­marsd, 2011 (folio 5846). p. 19. ^
Image: Barthele­my d’Eyck, Livres dans une niche (Frag­ment du pan­neau gauche du Trip­tyque de l’Annonciation d’Aix), vers 1442–1445, huile sur bois, 30 cm x 56 cm, Reycksmuseaum.
Source : Wiki­me­dia Com­mons.

Moha

Tant juger encore, plutôt que com­pren­dre, et tant com­pren­dre aus­si, plutôt que ressentir. 

Le bon usage du men­tal est ancil­laire. Tyran sinon, dont le règne aux Enfers est pavé de bonnes intentions. 

[su_spoiler title=“N.-B.”]Moha : (san­skrit) Con­fu­sion, égare­ment.[/su_spoiler]

Image : Joos de Mom­per (II) (1564–1635), La Tour de Babel, attribué à Frans Franck­en le Jeune (1581–1642). Musées Roy­aux des Beaux-Arts de Belgique.
Cred­its: Pho­togra­phie par PaulineM, 19 févri­er 2012, 17:03:36.
Source: Wiki­me­dia Commons
Licence: Attri­bu­tion-Share­Alike 3.0 Unported

L’esprit de division

D’accord pas d’accord
(et le cortège assour­dis­sant des raisons et des jus­ti­fi­ca­tions — y com­pris celle de “c’est humain”)
Il y a quelque chose que je sens ne pas fonc­tion­ner dans notre façon de gér­er les groupes humains (morale et politique).
Mais je ne parviens pas à met­tre le doigt dessus.
Comme si toute parole y était _fondamentalement_ fausse ou aveu­gle ou erronée ou inappropriée.
Comme si c’était le lieu du moins de clarté.
Comme si c’était le lieu de la guerre.
Comme si tout s’y résumait à la défense d’espaces de confort.
On peut s’en con­tenter. On peut même le justifier.
Mais je n’y arrive pas.
Et je ne com­prends pas pourquoi il en est ain­si. Ni si même il doit en être ainsi.
Peut-être sens-je assez vive­ment la mort de l’universel — idée creuse sans incar­né désormais.
Je ne sais pas.
Je sens l’esprit de division.
L’esprit de guerre. 

Je n’y com­prends rien.

Ne pas y suc­comber. Demeur­er droit dans ce lieu incertain.
Ce n’est qu’un lieu. 

FB — 10/01/15

Image: Hen­ri-Camille Dan­ger, Fléau !, 1901, 180,5 × 144,5 cm, huile sur toile. Musée d’Orsay, Paris.

Là, sous la sauvegarde des rochers, dans la plénitude du vent, je demanderais à la nuit véritable de disposer de mon sommeil pour accroître ton bonheur. Et tous les fruits t’appartiendraient.