Adolescence — Sonnet

Par­fois, le grand S*** me demande des vers plus clas­siques. Voici des alexan­drins, sur des thé­ma­tiques anciennes.
Mais… nulle poésie :D

L’eau mau­vaise, là-bas, plisse, lourde d’écume,
Son grand front écailleux sous les cieux démâtés.
Tu vagues, ado­les­cent, dans les temps éclatés :
“Rien d’assuré, jamais, sinon borées et brume…

Rien ! Rien ! Ni le ressac, ni le vol exalté
Du goé­land moqueur ! Rien n’allège la plume,
En mon cœur abîmée !” — Sous le soleil posthume,
Tu te veux ange chu d’enfance, déporté,

Seul. “Je me donne à l’host affamé des volumes
De l’encyclopédie” — Ô, savoirs arrêtés !
“Corps jetés sur mon corps, d’où sourd ce que nous crûmes,

Mir­a­cle d’un refuge en toutes vérités !”
Sirènes et Scyl­las te tirent bien des spumes…
— C’est sai­son de BN et de som­meils hantés.

Image : Sal­vador Dali, La pêche au thon, 1966–1967, huile sur toile, 304 x 404 cm, Fon­da­tion Paul Ricard. Source : Sur mon chemin… — arti­cle recommandable.

Il serait facile…

J’ai su, au moment où ce court texte m’est venu, ce qu’il voulait dire. Ce soir, alors que je l’édite pour pub­li­ca­tion, son sens m’échappe. Je me sens quelque peu écrasé — je ne parviens plus à socialis­er con­ven­able­ment — épuise­ment de ressources large­ment sol­lic­itées les jours passées. Je l’y laisse pour­tant. Il fit sens.

Il serait facile, pour des car­ac­tères comme le mien, et ten­tant, de se laiss­er décourager jusqu’à la nausée devant les diag­nos­tics de dérélic­tion — morale, intel­lectuelle, sociale, écologique, etc. — qui irriguent le champ large de nos représen­ta­tions du monde con­tem­po­rain. Les grands courants de la cul­ture occi­den­tale sont à la diver­gence et à l’encaissement des fini­tudes, et, autant s’y faire, il pour­rait bien se pass­er quelques siè­cles avant que nous ne puis­sions même espér­er rou­vrir les cer­cles de nos expansions.

Qu’un monde se meure, est-ce pour autant une occa­sion de dés­espér­er ? Je ne suis certes pas en capac­ité d’embrasser l’aveuglement des opti­mistes (“on trou­vera bien…”, “l’être humain a tou­jours su…” et autres niais­eries con­tre­factuelles), non plus que les hal­lu­ci­na­tions des fêtards — mais désor­mais, les déplo­rations des idéal­istes déçus me sem­blent autant de facil­ités. Sim­pli­fi­ca­tions de sur­face, elles ne don­nent rien à com­pren­dre, rien à vivre. 

Voir la laideur. Et ne pas dés­espér­er. Sen­tir proches cer­taines fins. Pleur­er les déci­ma­tions, d’espèces, de langues, d’humains, de modes de vie. Et ne pas s’affoler. Recon­naître les acteurs de l’entropie cachés sous les guis­es du pro­grès, et ne pas s’en écœur­er. Rester, là, droit et souple.

Pour autant, ne pas faire esthé­tique du chaos — en rester étranger aux jus­ti­fi­ca­tions morales. Se laiss­er tra­vers­er par les éthiques — s’y recon­naître, de pas­sage, dégoûts et attrac­tions. Ne pas dés­espér­er. Tra­vers­er les colères. Tra­vers­er. Traverser. 

Chanter l’immense — non les lendemains.

Image : Yves Tan­guy, Mul­ti­pli­ca­tion des Arcs, 1954, huile sur toile, 101,6 x 152,4 cm, MOMA. Source.

Colères 

J’ai de piètres colères. Elles s’expriment à l’occasion d’une règle vio­len­tée par autrui, d’une mau­vaise foi éhon­tée, d’un défaut de prise en compte des besoins des autres — et des miens, de toutes ces actions qu’on pour­rait faire moins vite et qui en créeraient plus de lien.

Un exem­ple par­mi d’autres :

C’était juste une inci­vil­ité. Dans le train de ce matin, à hau­teur de midi, la file d’attente était longue le long du wag­on restau­rant. Une dame d’âge et milieu tous deux cer­tains, sans doute de nous avoir adressé la parole deux min­utes sur l’importance de l’attente, s’est sen­tie autorisée à couper toute la file au pré­texte de s’acheter “juste deux gâteaux”, sans deman­der à per­son­ne un petit-par­don-pour-le-dérange­ment. Nous fûmes, à lui sig­ni­fi­er ce que nous perce­vions comme une inci­vil­ité, trois. Réac­tion certes bour­geoise, qui entraî­na de la part de la lady une ébou­rif­fante com­po­si­tion de caméléon moral, se déplaçant d’un lim­i­naire “Je vais me gên­er !” sur l’ironique “Oui il y en a cer­taine­ment d’autres qui atten­dent pour acheter deux gâteaux, c’est sûr …”, le min­imisant “Non, mais c’est juste pour deux gâteaux. Deux gâteaux.”, le vic­ti­maire “Non, qu’est-ce que vous voulez, que je retourne à ma place ? Allez, je retourne à la place, c’est ça que vous voulez ?” pour aboutir aux iné­narrables ultimes et con­trits “Je n’avais pas réal­isé que vous faisiez la queue…” et “Ce n’est pas du tout mon genre, oh là, non. Je m’excuse.”.

Évidem­ment, nous l’avons lais­sée acheter des gâteaux. Elle n’aurait pas eu cette émo­tion qui fai­sait très légère­ment trem­bler sa lèvre inférieure, il est pos­si­ble que je ne me sois pas laiss­er atten­drir du tout — mais son mélange de sans-gêne, de men­songes galopants et de mi-honte, mi-fureur, mi-défi­ance était par­fait pour que je sois pris entre colère, ébahisse­ment et un atten­drisse­ment min­i­mal. Mais ce qui au fond aurait dû me faire beau­coup rire — et je sen­tais mon voisin de droite aus­si atter­ré qu’hilare — me lais­sa tout-raide. Très peu de lib­erté de jeu. J’incarnais un moment la civilité-bourgeoise-outrée. 

Ce type, réac­tion­nel, de colère, chez moi très sys­té­ma­tique, ne se man­i­festerait-elle sou­vent qu’à l’insu de tout tiers, affaib­lit et fait écran. Une fois que j’en suis sor­ti, je ressens surtout honte et tristesse. L’impression d’avoir été pos­sédé par un script social enté sur une propen­sion que je con­state fort réelle à m’offusquer plutôt qu’à m’indigner — on s’offusque de ce que la forme de la règle ne soit pas suiv­ie, et l’on s’indigne de la vio­la­tion de son esprit.

Placé sous observation.

Red Vel­vet slaugh­ter cake. © Yum And Yum­mer.

Machines, à désécrire

Je me suis coupé des liens, à nous croire machines, assignées notam­ment à l’ordre des mots. Depuis des décen­nies, j’aspire pour­tant à trou­ver avec les autres le ter­rain d’une entente, au sens pro­pre, cor­diale. Et ce défaut d’expérience me mène à désir­er — c’est un désir, encore — un lieu sans ces com­pro­mis égo­tiques qui vien­nent de ce qu’on veut garder pour soi.

Et, là pré­cisé­ment, je prends con­science de mon iner­tie, de mes peurs, de mes colères, de mes reven­di­ca­tions à être con­sid­éré et traité d’une façon que je juge con­forme à ce à quoi j’estime avoir droit, con­science de mon impos­si­ble désir de dis­pos­er de la jeunesse que je n’ai pas eue — hors rejet, impres­sion de rejet, pro­tec­tion isolante con­tre le rejet, névrose en bref. Une jeunesse qui serait moins écrasée de savoir (même si c’est rigo­lo, le savoir), et plus ancrée dans rela­tion. Petits poi­sons dont, c’est mon inquié­tude, j’ai l’impression de très égo­tique­ment m’accommoder.

Image : Source — unavail­able (15/09/2015) — Stu­dio Che­ung, © Bastien Horn, 2013.

Machines and beyond

Longtemps j’ai cru, pro­fondé­ment, que les gens étaient des machines complexes.
Et en un sens, c’est bien le cas — partout où il y a régu­lar­ité, il y a la pos­si­bil­ité d’y voir une machine à l’œuvre.

Longtemps j’ai cru qu’il me fal­lait appren­dre à inter­a­gir avec ces machines, à en recon­naître et com­pren­dre les répéti­tions, à m’accorder à leurs façons de faire monde — longtemps, pour les mêmes raisons, j’ai cru qu’un monde était une machine.

Longtemps aus­si, je me suis aus­si pen­sé machine. Penser-machine : ramen­er la man­i­fes­ta­tion com­plexe, con­statée sous divers­es guis­es, à l’unité de quelques principes, au jeu de mécan­ismes plus élé­men­taires, à un divers intel­lectuelle­ment maîtrisé de séries causales interdépendantes.

Mais comme je recher­chais encore le ter­rain d’un jeu d’infinie, d’inconditionnelle accep­ta­tion, les choses ne fonc­tion­nèrent pas bien. Je mis quelques décen­nies à com­pren­dre les fils de cette tresse d’errances.

Machin­er, c’est une pos­si­bil­ité de nos façons de con­naître et d’anticiper les régu­lar­ités sur les écrans du monde. C’est un out­il intéres­sant : décel­er des répéti­tions et y pro­jeter des machines comme autant de décli­naisons d’un schème régu­la­teur de nos activ­ités de con­naître et juger. Mais cela n’offre aucune garantie que les choses soient à ces machines comme le vis­age est au reflet — qu’elles s’en lais­sent résumer sans reste ou d’un reste sans plus d’importance que les scories de fluc­tu­a­tions nég­lige­ables. Il est aisé pour­tant de con­fon­dre la machiner­ie de nos pen­sées avec celle qu’elles imputent à leurs objets.

Aujourd’hui, je ne vois plus les gens comme des machines. Plus les mon­des comme des machines. Plus seulement.

J’ai tou­jours été sen­si­ble aux restes comme à autant d’espaces où pro­jeter de nou­velles machi­na­tions — me déplaçant dans un hyper­e­space organique de jeux où les restes de chaque machine-univers en ouvraient la pos­si­bil­ité d’une nou­velle, dif­férem­ment articulée.

Le reste s’est fait plus impor­tant aujourd’hui que le mecanème, si je peux par­ler ain­si — plus impor­tant que l’élément de saisie des jeux et des mon­des sous l’espèce de l’engrenage ou de l’algorithme.

Il ne s’agit pas de mélanger les gen­res pour autant. Le schème machinique a son intérêt. Tant se pren­nent pour des machines, dès qu’une iden­tité (le pro­duit d’une guerre) leur tombe dessus. Et puis le monde est plein de régu­lar­ités rigolotes dont il plaît à l’esprit de mod­élis­er les formes.

Il s’agit juste de déploy­er mon univers dans le reste. Là où se font les ren­con­tres. Là où se trou­ve l’inédit. Là où je n’ai que peu d’habitude ou d’assise sans mots. Dans l’intensité.

Image : Mar­cel Duchamp, Nu descen­dant un escalier, 1912, huile sur toile, 146 x 89 cm, Philadel­phia Muse­um of Art.

Irrésolu

Je me suis per­du dans le non ressen­ti. J’ai tôt con­nu les textes des pro­fondes inquié­tudes et des hautes éla­tions menant à la vision sans sec­ond. Ils s’unirent au sys­tème de mes could, would et should.

Mais vision sans rai­son n’est faite que de rimes. Je reste en retrait, pour­tant, croy­ant encore que je pour­rais en maîtris­er l’art poé­tique — alors que c’est lui qui est maître sans maîtrise, accord par­fait de l’irrésolu.

Image : Fran­tišek Kup­ka, Print­emps Cos­mique, 1911–1920, 115 × 125 cm, Nar­o­d­ni Galerie, Prague

D’un don

Je suis venu hier en aide à une amie d’une très forte somme d’argent.

Peut-être aurait-elle pu dépenser moins. Sur le moment, sous l’emprise des émo­tions d’une sit­u­a­tion d’urgence, son état de san­té, sa dif­fi­culté à gér­er les imprévus, ne lui per­me­t­taient pas d’envisager d’autres options sans grande souf­france ni un impor­tant désar­roi — de ceux qui au fond finis­sent par vous obér­er aus­si silen­cieuse­ment que sérieuse­ment l’espérance de vie. Je des­ti­nais à quelque futil­ité la somme dont elle avait très rapi­de­ment besoin. Je le lui con­sacrais. Son état financier rend improb­a­ble un quel­conque rem­bourse­ment — quant à un quel­conque retour, cela reste entre elle-même et elle-même.

Pour autant, je n’ai pu m’ôter cette somme de la tête. Le nom­bre, sans en être obsé­dant, ne ces­sait de faire retour. J’ai réal­isé ce matin que c’en était bien moins la valeur même qui me gênait, que le juge­ment pos­si­ble des tiers. “Déraisonnable”, “Impul­sif”, “Évitable”, “Et tes finances ?”. Je con­nais fort bien ces voix — elles sont prélevées sur celles d’autrui, ampli­fiées, stock­ées et reservies dans mon dia­logue intérieur. C’est tout le lot des jus­ti­fi­ca­tions que l’on exige sou­vent de qui sort des lieux com­muné­ment admis, muet­te­ment teintes ici de la dés­ap­pro­ba­tion frater­nelle — don­ner, oui, mais raisonnable­ment et de façon respon­s­able, en exigeant rai­son et garanties d’usage -, des inquié­tudes parentales — ne pas se retrou­ver sur la paille — et de mes pro­pres réflex­es à éviter les con­flits et me garder du rejet. Habité de tous ces petits per­son­nages cri­tiques, je me retrou­ve à ren­dre fiévreuse­ment la réplique aux sévérités que je leur prête : comédie servie dans un flot d’anxiété coléreuse assaison­né de jus­ti­fi­ca­tions et de réac­tions plus ou moins vio­lentes (forme de noli me tan­gere pour le moins réac­tion­nel[1] ).

Au fond, me gêne que, quoiqu’inscrit en marge des habi­tus con­sen­suels qui régis­sent les trans­ac­tions marchan­des et la ges­tion bour­geoise des biens matériels pro­pres, ce geste en emporte avec lui ce que j’ai intéri­or­isé de valeurs. Excep­tion à cet ordre, il char­rie ain­si à la fois une forme de vio­lence aux bonnes mœurs, ici économiques, et la réac­tion que cela sus­cite d’ordinaire (dont je ne suis pas totale­ment exempt, du coup), empa­que­tés dans mon vieux bagage de trop-atten­tif-aux-pos­si­bil­ités-de-rejet. Cela dis­tord ce que tout cela a de sim­ple et, je trou­ve, de morale­ment banal. Pour une rai­son qu’elle juge urgente, une amie a un pres­sant besoin d’argent, j’ai cette somme, je la lui donne, c’est tout. Peut-être mon seul vrai regret, ce qui m’ébranle assez pro­fondé­ment, est-il de me trou­ver directe­ment con­fron­té au régime d’injustice qui l’a menée à devoir engager pareille somme — société des charog­nards, dont l’assise se trou­ve dans cha­cun de nos dénis de la souf­france exprimée par autrui, dans l’indifférence à ses dif­fi­cultés et dans le refus de sa demande à n’être pas qu’un jou­et au ser­vice d’une machine compassionnelle.

NOTES

  1. Parole du Christ lorsqu’il appa­raît à Marie-Madeleine après la Résur­rec­tion, noli me tan­gere (Jn 20, 11–18), “ne me touche pas”, con­naît des inter­pré­ta­tions divers­es, pour la plu­part exaltées, fort dif­férentes de la mise à dis­tance (n’entre pas dans ma sphère ! Dégage !) que j’indique ici. ^
Image : Hierony­mus Bosch, Le Jardin des Délices (détail), entre 1480 et 1505, huile sur pan­neau de bois, 220x390 cm, Musée du Prado.
Source : Medi­awi­ki Com­mons.

Message d’absence

Mir­li­ton, mirlitaine
Tontaine-tonton.
Mes­sage d’absence, que reçurent, en interne de Belle Entre­prise, qui me mes­sagea, ces jours-là.

Bon­jour,

Quelques jours
loin des cours
gazières

Je pars pour
sans détours
— Oh ! fier ! -

Mes atours d’hiver
Met­tre en tour de pierre.

M’en reviendrai, lourd
Des bon­heurs d’hier,
Offrir des amers
A nos jeux du jour.

Comm’ tou­jours :)

Image: Ted Nasmith, Ëarendil à Tiri­on, © Ted Nasmith. Source : Tolkiendil

Ancien jet lag

Écrit le 7/7/2013 — San Diego — FB

L’horloge-monde dicte tout à trac les tac­tiques de mes nuits tyran­niques. Une cara­bine-insom­nie française m’aurait assom­mée à 07:00, à 13:00 réveil­lé. Il est 04:00, San Diego ne se réveille. Moi si.

C’était con­venu — la délé­ga­tion française nous l’avait prédit, et ce corps poli qui d’un je s’anime dès qu’un Kliban y tombe en con­science, ce corps-moi si bizarre depuis les ter­mi­tières rigoureuses de l’enfance, ce corps-là, oui, l’avait pressen­ti, et se l’était assigné peut-être aus­si, dans sa ges­tion sans tact de la pinéale, où s’attache l’âme aux brisées du tryptophane.

Je vais aller respir­er, boire, ron­ron­ner, relire les chants et les sorts qui plaisent aux mor­tels. (Le monde sera tout plein de tis­seurs de sor­tilèges — nous saurons aus­si y faire bonne fig­ure, nous autres, appren­tis Vänämöi­nen des champs géo­ma­tiques, druides gaulois au verbe soquioute — pliz! Cinq iou!).

Allez. T’is not near­ly bril­lig. Going to stroke a tove and feed the borogoves.

Là, sous la sauvegarde des rochers, dans la plénitude du vent, je demanderais à la nuit véritable de disposer de mon sommeil pour accroître ton bonheur. Et tous les fruits t’appartiendraient.