Category Archives: Spirituelleries

Dimanche midi — Jeff Foster

Que d’avoir érigées en villes ces peurs d’enfants qu’ils dis­ent “rêvent”, ils se croient soudain plus proches de l’immortalité ! Ô Merveille !

Mais les rêves d’enfants ne sont pas de jadis ni n’ont besoin des pro­tec­tions des démons de l’abysse et de l’angle. Labiles comme l’automne et l’épée, ils sont vastes assez pour les con­tenir toutes dans leur évi­dence nue.

Ces fos­siles d’asphalte glo­rieuse, on les décou­vre un jour dans les strates du refus et de l’évitement, toute une géolo­gie des détourne­ments de regard au fil de visions soudaine­ment arrêtées par la chute du rideau des effrois et des fauss­es pudeurs.

Et l’on se prend de colère. Puis l’on se voit soi-même archi­tec­turé d’acier for­cé et de plâtres sublimes.

Alors, on rit.

Feuilles chan­tant dans les rues du vent, cav­al­cades sans pourquoi ni “eurent beau­coup d’enfants”.

Image : Gillis Neyts — Paysage boisé avec château en ruine, 1660, Musée Charles de Bruyères. Pho­togra­phie : Ji-Elle, 2011-11-24. Source Wiki­me­dia Com­mons.

Retrait

Je fais du bruit. Les hommes font du bruit. Too many words, words, words et tout ce monde qui y croie, proteste, s’imagine que cela, par­ler, dire, pren­dre par­ti, s’opposer, figer des lim­ites ou les bris­er, fera une dif­férence — et par­fois cela en fait une, oui, mais qui pour­rait dire quand et où et pourquoi, dans ce fra­cas d’après le bombes ?

De plus en plus sur FB ma main s’arrête. Je vais pour com­menter tel post, inter­venir sur tel arti­cle, ten­ter un apaise­ment ou une relance dans telle dis­cus­sion… et ma main s’arrête. J’efface tout. Je déposte. Je décom­mente. A quoi bon ? J’ai fini par com­pren­dre que je ne cher­chais au fond qu’à préserv­er mes pro­pres espaces de con­fort. Tout comme ceux avec qui, con­tre qui, pour qui je dis­cute. Inter­venir, c’est propager la guerre de mots dont on se fait un monde. Ne pas inter­venir comme je le fais, c’est à la fois répon­dre à une drôle de per­cep­tion nou­velle… et recon­duire un nou­v­el espace de con­fort, qui est celui de mon efface­ment de débats qui tour­nent tou­jours à l’affrontement — au final : il ne s’agit le plus sou­vent jamais que de savoir qui fini­ra par occu­per le terrain.

Dire quelque chose, c’est tou­jours men­ac­er quelqu’un — Lév­inas. Même la non-vio­lence, même la volon­té de trou­ver un ter­rain com­mun, sont des men­aces. Il n’y a pas de dia­logue dans ces échanges des mots — que des solil­o­ques. Pas d’échange. No peace.

Ani­mal esseulé qui se soigne en s’imaginant des guer­res. Homme.

As dreams are made on

Le champ sous la con­science con­sciente, le champ d’apparition de l’attention focal­isée, défo­cal­isée, est bien plus étrange que le plus impres­sion­nant objet de savoir.

Je sens que dieu pour­rait y naître aus­si sim­ple­ment et évidem­ment qu’une rosée sur le matin — objet d’aucune théologie.

Là, les sen­sa­tions, les émo­tions, les plaisirs et les douleurs sont des acteurs pré­cis ; leur texte su, comme celui de mes mains sur le clavier, prend place sans pourquoi dans la suc­ces­sion instan­ta­née des choses — les réc­its se tis­sent alors aus­si, mais ne dis­ent rien de cette mer­veille, qu’ils puis­sent être.

Sous ce grand plateau agité, “je” se plaît à croire encore une épais­seur, moins des couch­es qu’un océan dont il ne con­tem­ple que les vagues. Par à coups très-fugaces, il s’éclipse pour­tant, et ne reste que le flux, pas même. Oh que tout ceci — dont j’ai lu ailleurs bien d’autres syn­tax­es — est étrange — quand l’attention, moins engagée dans les choses sem­ble pren­dre note de leur sur­face — défocalisation ? 

Je suiv­ais ce soir, sans l’avoir cher­ché, les pistes de l’irréalité de la man­i­fes­ta­tion. Il n’y avait rien d’intellectuel à cela — ces philoso­phies-là là, à ma manière brouil­lonne et inchoa­t­ive, ont depuis longtemps été par­cou­rues. J’étais atten­dant S***, l’épaule con­tre le cham­bran­le de pierre d’une rue de Paris. Le pavé lui­sait sous des restes de pluies mai­gres et froides. Rien ne sem­blait vrai­ment réel. Ni mon corps, ni mon poids sur le pied droit, ni les pas­sants bril­lants comme des étoiles à neu­trons, ni leur pas diverse­ment mag­né­tique ou la sen­sa­tion tirail­lée dans mon dos. Tout était très clair pour­tant, où que se porte l’attention. Très clair et se suc­cé­dant sans heurt, chaque chose engen­drant ses ondes pro­pres dans le chant de l’attention, l’accordéon des mon­des. Et tout sem­blait de la même étoffe, as my dreams have always been made on, et dont le monde même est tis­sé, je le sais depuis que je suis petit.

J’ai suivi le fil de cet imag­i­naire qui me per­met de sus­citer presque n’importe quoi ici et main­tenant — si j’avais été moins nor­ma­tive­ment engagé dans les rela­tions aux autres, je crois que ce monde qu’on dit “com­mun” m’aurait été loins sta­ble : il ne se tient que des con­ven­tions que l’on partage à son égard, mais je vous jure que la mer n’est jamais loin, non plus que le banc de tor­ture — ce qui ne m’a jamais facil­ité le sommeil.
Ce soir, le théâtre sem­blait poindre sous la pièce. C’était vaste et calme, aus­si agité au-dessus cela soit-il. Mais c’est mal dit : il n’y a pas de com­mune mesure entre ce vaste et calme et cette agi­ta­tion. Ou plutôt si, celle de l’émotion qui s’en vient par dessus, et du mot qui s’y colle : vaste-et-calme. C’était très sub­til, comme une de ces pen­sée timides dont un peu de l’odeur viendrait à dif­fuser sous la porte de la con­science — mais l’image est mau­vaise et a pos­te­ri­ori.

Bon, j’ai tou­jours envie d’en faire des réc­its, de le racon­ter à quelqu’un. C’est un désir con­tant chez moi, de toute façon ; je n’apprends rien que je ne m’imagine rap­porter à plus sage que moi — quête de reconnaissance.
Pour­tant, récem­ment, en sor­tant de la peur, en regar­dant dans le champ de con­science la façon dont y appa­rais­sent les autres, ce que j’y ai vu est, en ce point focal, telle­ment dense, telle­ment orné de liens dansants les dits de la con­trainte et de la lib­erté… il y avait juste de l’amour, là — la patience de les laiss­er devenir — ce qui ne me ressem­ble guère, au fond, je passe plus de temps à défendre mes zones de con­fort — merveille.

Le plus étrange peut-être est l’envie d’aller voir s’il y a quelque chose sous cette sur­face — une logique, un monde. C’est encore une hubris : je crois tou­jours que je pour­rai, d’une façon ou d’une autre, embrass­er la chose. Récupér­er le bouzin, comme tou­jours, récupér­er la déprise même — il est rigo­lo, ce Mon­sieur je. En atten­dant, c’est comme ça — je veux savoir la gram­maire de ce réc­it-là. Mais pour elle, comme pour les autres, il faut que je la devi­enne — j’ai tou­jours été mau­vais à déduire les gram­maires, fal­lait que j’en fasse advenir la machiner­ie en moi-même, que je la simule opéra­tionnelle­men et émo­tion­nelle­ment, pour com­pren­dre ce que ça fait (what it’s like) de fonc­tion­ner comme elle l’exige et que la logique m’en paraisse évi­dente. Je vais sans doute à ma façon courir après cette nou­velle gram­maire qui n’en est — dit-on — pas une. On ver­ra bien ce que ça me fait :) Pour le moment — it’s just fol­low­ing the dreams to were they lead.

(_/\_)

The rest is silence

Au point de con­flu­ence de nar­ra­tions grandes et petites, fréné­tiques orgueilleuses des­tinées toutes au repos.
De ma main, des frondaisons grouil­lantes de mon­des sauvages et réguliers, épi­phytes et cru­els, nais­sent, sans com­mence­ment ni futur comme tout ce qui jail­lit du ter­reau des morts.
Le dit con­tra­dic­toire de la matière motive la vie péristal­tique en mes organes. L’os sait le métab­o­lisme des supera­mas, le chant de l’hypersymétrie et le tis­su dis­cret de l’égal mc2.
Dans le tra­jet réglé des cir­cuits efférents à la rétine, la lib­erté — de l’œil au doigt à la parole au sexe aux généra­tions. Et le bat­te­ment de mon cil trace la longue, l’immémoriale prière des croy­ants épris dépris du siècle.
Un fris­son de lit­téra­ture dans le bat­te­ment du sang aux canaux capil­laires — tout un foi­son­nement d’étapes sans raisons sur le chemin du cœur, hic sunt shado­ki. Et la philoso­phie me souille régulière­ment les qua­tre ven­tricules, au point d’avoir à en chang­er tous les qua­tre ans. Le reste des savoirs pulse au gré des march­es et des orgasmes, lym­phe dense, sperme des croy­ances expul­sé dans la nuit des sensations.
Colères, anx­iétés et joies, petit monde cacoph­o­nique des quat’saisons hor­monales, pré­ten­dant s’y con­naître en poli­tique. Je les crois bien volon­tiers — chi­ennes ! Cela dit, en matière de soci­olo­gie et de morale, j’aime assez la voix de l’oxytocyne — mais elle n’est pas seule à chanter.

L’Aleph est le lieu ponctuel d’une extase des savoirs — Borgès croit en la sim­plic­ité des essences ; moi non. Je ne me sais aucun cristal où pour­rait se résumer l’effervescence des choses mortes et des pres­sions d’avenir. Je suis le lieu d’un grouille­ment anomique du sens. Vous ne pour­rez faire qu’un mot pronon­cé n’engendre les défer­lantes d’images qu’il porte dans sa réso­nance avec mon corps de cel­lules et d’affects — mais, cette sépa­ra­tion est trompeuse, il n’y a pas un côté corps, un côté mots, mais un corps anas­to­mosé de mots, héris­sé de la galle des croy­ances, dansant sans sou­p­lesse dans les réc­its en tempêtes.

      Cette danse parfois,
      cette danse ren­con­tre la sen­sa­tion brutale
      sen­sa­tion bru­tale et ten­dre sans ver­gogne ni délice dit
      ;
      rien ne s’arrête alors, ni la frénésie, ni le grand chaos-foutoir
      rien ne change mais
      comme un point au milieu du champ un point
ouvert
      sans parole ni sémème même prêts à germer
alors
oui

Fea­tured image cred­its : Tim Hen­der­son (http://www.henderson-art.co.uk/)

Vanités

Je me décou­vre un réel et très pro­fond besoin de recon­nais­sance. Je le croy­ais plus super­fi­ciel. Non : une très large par­tie de mes actions est motivée par la pos­si­bil­ité d’en tir­er un gain d’appréciation, une place dans la société des hommes, un statut de sachant — voire de sage. Je me savais le besoin d’une muse pour pro­duire — un récip­i­endaire à qui mon action et ses pro­duits sont dédiés. Je la décou­vre aus­si emblème d’une recon­nais­sance bien plus large, moti­vant d’autres émo­tions que le seul plaisir de la créa­tion ou du savoir. 

Toutes mes actions sont sociales et insérées dans des réc­its soci­aux. Cela implique “statut”, “valeur”, “indig­na­tion” (quand on oublie d’attribuer au K ce qu’il pense lui revenir), “hiérar­chie”, “ter­ri­toire”, “con­fi­ance”, etc. Je savais qu’un regard pesait sur presque tous de mes actes — j’ai besoin de savoir pour qui ils sont entre­pris, qui les appréciera ou les éval­uera -, je savais le désœu­vre­ment par­fois, à n’en avoir pas de des­ti­nataire, la ten­sion dans laque­lle toute série d’action réglée est menée, les récrim­i­na­tions face à une oppo­si­tion et ce qu’elle révèle de manque de con­fi­ance en soi, de par­tic­i­pa­tion aux fruits de l’action d’un regard éval­u­a­teur posi­tif à même de dis­siper l’anxiété de n’être rien ou peu ou nég­lige­able dans le regard d’autrui — le besoin de ce regard.

Je décou­vre — ce que cer­tains mots sont lents à émerg­er — qu’une large part de tout cela se laisse résumer sous le besoin de recon­nais­sance — et ses jus­ti­fi­ca­tions psy­chologiques plus pro­fondes ne sont peut-être aus­si que des traits spon­tanés issus de la sélec­tion naturelle en lien avec ceci : la négo­ci­a­tion d’un statut et d’un accès aux ressources dans les groupes que for­ment les sapi­ens sapiens. 

Ce nou­veau réc­it — je ne les compte plus — de mon inser­tion par­mi les autres est sans doute l’un des plus désagréables. Je le crois en par­tie objec­tif. Mais il heurte ce que j’ai de valeurs — et ce que je souhaite de moi. Pour obtenir cette recon­nais­sance, les qual­ités néces­saires sont poli­tiques — pas éton­nant que je n’y arrive pas — ; que je val­orise de toutes autres qual­ités ; mais que bon nom­bre de mes inter­ven­tions en pub­lic sont motivées par une quête de statut en plus du plaisir de partager (mais cer­taines émo­tions, de frus­tra­tion quand par­fois je ne peux par­ticiper au cen­tre, de plaisir à l’être même quand je goûte aus­si l’intervention d’autrui, de dégoût de moi quand j’ai acca­paré trop longtemps l’attention en mode automa­tique, pour être dupe : il y a plus de désir poli­tique en moi que j’ai jamais cru en voir jusqu’ici).

Je crois que la posi­tion qui me serait la plus con­fort­able serait de me sen­tir appartenir à un groupe qui me recon­naî­trait pour ce que je sais, et me fourni­rait de ce fait une pro­tec­tion et une affec­tion. De ne l’avoir pas nour­rit mon sen­ti­ment d’insécurité. Et c’est l’absence de ce type de com­mu­nauté qui m’a empêché de faire une thèse, à un moment don­né. Je ne suis donc pas telle­ment motivé par le savoir — ou très locale­ment — mais par les his­toires qu’on échange et le pres­tige du con­teur — dont je con­fonds très con­fusé­ment les man­i­fes­ta­tions avec l’amour universel. 

Je suis foutrement con­fus, du coup. Et frus­tré sans doute. Je n’ai pas réelle­ment dévelop­pé les tal­ents cor­re­spon­dant à mes désirs — com­pren­dre autrui et racon­ter. Et d’y avoir des facil­ités, j’ai cru être motivé par le savoir, alors que de n’en récolter pas le statut que j’y cher­chais, j’y ai trou­vé un refuge plus qu’un lieu d’épanouissement. J’en ai vite acquis le sens aigu du poids des autres. Et le besoin de m’en débar­rass­er. Deux direc­tions, qui ont tou­jours pesé : accroître le vol­ume de savoir et le faire remar­quer depuis le lieu même de ma retraite ; sor­tir totale­ment du sys­tème de la recon­nais­sance où autrui est juge — car il y a aus­si, réels, le dés­in­térêt et la gra­tu­ité. Savoir d’un côté et ce que je croy­ais être spir­i­tu­al­ité de l’autre — mais qui ne se révèle, sous cette forme, qu’un nou­v­el avatar de mon inté­gra­tion poli­tique, d’autant que le savoir des tra­di­tions spir­ituelles a été investi par moi comme cap­i­tal de réc­its atyp­iques sus­cep­ti­bles d’attirer l’attention. Beurk. 

Tout ne se résume pas à cela. Il y a des réc­its plus secrets d’abandon, de détente, d’ouverture. Mais… si loin­tains. Si peu spon­tanés. Je me décou­vre si soumis à cela même que j’ai tant méprisé. Jusque dans les réc­its que je pen­sais plus intimes — parce qu’ils s’alimentent aus­si a l’intimité d’un vécu. Et quand, avec per­sis­tance en ce moment, je me demande ce que je vaux — je tourne encore autour de des frus­tra­tions et désirs d’être quelqu’un au regard de X, plutôt qu’au ser­vice d’une con­nais­sance et de sa trans­mis­sion dés­in­téressée, plutôt que d’explorer la détente et le jeu. 

Mon per­fec­tion­nisme me donne envie de tout repren­dre à 0. Mais une vie n’est pas une chose que l’on peut refaire. Va fal­loir que je fasse quelque chose de ce nou­veau réc­it, une fois encore un brin dys­pho­rique. Pan­ta poli­ti­ka, et donc rhei pas des mass­es (dans le jeu des mots, à la fois le plaisir de nouer des points du labyrinthe — et l’impression que je me donne d’appartenir à l’entre-soi de ceux qui savent les décrypter — désir ancien — alors que je n’ai nulle exper­tise, pas plus en grec qu’ailleurs, juste le savoir des nav­i­ga­tions trans­vers­es dans la masse du su : j’innove mal et j’invente dif­fi­cile­ment. Je suis sûr que je force le trait et que cer­tains s’étonneraient de me décou­vrir cette dureté de regard — c’est une habi­tude anci­enne : je ne me juge pas de façon amène.)

J’aimerais bien pass­er au tra­vers de tout cela. C’est fatigant.

Vers l’intérieur

Se tourn­er vers l’intérieur, ce n’est pas con­sid­ér­er ses états men­taux comme des objets dont on voudrait élu­cider les règles de trans­for­ma­tion ou régler mieux les enchaîne­ments selon une norme interne ou externe — soit encore selon l’ordre d’un désir, point obscur de l’opération d’appropriation de l’espace où pour­tant il sur­git (il y a là le jeu d’une régres­sion à l’infini : quel désir saura s’emparer de tous les désirs ?). Le développe­ment per­son­nel s’arrête à l’orée de cette forêt là et prend garde à n’y pas met­tre plus d’un pied — et encore.

Se tourn­er vers l’intérieur, ce n’est pas non plus — mais déjà plus, peut-être — devenir l’observateur sim­ple du flux de ce qui advient. Qui alors observerait l’observateur ? Que serait cette instance obser­vante séparée de l’observé ? Point sub­til sur lequel fleuris­sent les logiques non-duales.

Se tourn­er vers l’intérieur, c’est aban­don­ner le main­tien de la pose pour explor­er une série de pos­tures. Jouer le jeu de ce dont témoigne le témoin non-dual — être ce jeu, qui n’est pas que d’observation neu­tre ou uni­latérale. Se tourn­er vers l’intérieur, c’est accepter de per­dre con­trôle, pren­dre le risque de tout per­dre, cha­cune de ces his­toires de soi bâties pour les autres ou pour soi-même, la con­so­la­tion de son pro­pre souf­fle, les ras­sur­ants sché­ma d’asservissement autour desquels se con­stru­it notre confort.
Se tourn­er vers l’intérieur — c’est terrible.

Pourquoi le voudrait-on ? Pourquoi affron­ter les démons de la dis­so­lu­tion ? L’hydre gar­di­enne de l’intégrité des struc­tures du rêve, force de la féroc­ité de l’ego ? Pourquoi rechercher l’effroyable — l’oblation de soi ?

Cela com­mence sou­vent avec un détestable goût de cen­dre que prend le rêve des hommes, tout tis­sé de com­pro­mis, de petits arrange­ments pous­siéreux et col­lants avec le désir et les morts qu’il engen­dre. Les délices de l’amour et de l’art n’offrent de réponse qu’éphémère, une rapi­de per­cée vers quelque espace plus vaste, lumineux, plein ou juste — vite recou­verte. Alors on espère en une lib­erté réelle — une paix sans trace de con­flit — une vérité sans con­tred­it — ou encore une joie sans tâche — autant de choses que de car­ac­tères et d’orients du désir. Tou­jours est-il, on le sent très net­te­ment, le fin mot de l’histoire n’a pas été dit — peut-être même ne peut-il pas être dit.

Alors on lit, on ren­con­tre, des hommes, des femmes, des théories, des vocab­u­laires et des syn­tax­es nou­velles, des expéri­ences par­fois. C’est un véri­ta­ble fouil­lis, sans nom et tra­ver­sé de plus de con­fu­sions qu’il n’y en eut jamais aupar­a­vant. Spir­i­tu­al­ité, éveil, réal­i­sa­tion, maître, dis­ci­ple, Christ, s?dhan?, pra­tique, prière, non-dual­ité, apophatisme, non-agir, satori, sid­dhi, nirv??a, kénose, etc. On teste des choses, on cherche une direc­tion, des direc­tives, un mod­èle à suiv­re qui convienne.

[su_spoiler title=“Bio”]J’ai fait ce tra­jet un peu à l’envers — j’ai com­mencé par les théories avant de bien com­pren­dre la cen­dre du monde — celle-ci m’est venue d’une longue pra­tique de la névrose, d’un par­cours inten­sif de l’encyclopédie entre autres philosophique des savoirs et des atti­tudes, et peut-être de l’incompréhension crois­sante des con­tra­dic­tions de mes con­tem­po­rains, qui dis­ent rechercher la paix en cul­ti­vant jusque dans le quo­ti­di­en les arts de la guerre.

Je n’ai pas échap­pé à la con­fu­sion, un temps. Il a fal­lu, il me faut, digér­er tout mon passé, quand bien même aurais-je eu — et, aus­si propédeu­tique cela soit-il, c’est une béné­dic­tion dont je ne mesure pas la portée — les armes pour ne pas me per­dre dans le fouil­lis des néo-machins et des pseu­dos-trucs.[/su_spoiler]

Et puis… on ne sait plus. Il sem­ble ne rester plus qu’un seul mou­ve­ment qui vaille, un seul dont on pressent qu’il pour­rait délivr­er la vasti­tude des nœuds dont s’est fab­riqué ce pau­vre cœur ; un mou­ve­ment dont on craint la dureté ; un mou­ve­ment d’oblation dédié à l’intérieur, d’abandon de soi, d’abandon au goût de tout ce qui s’en vient et de nous use.

Devenir le vent — servi­teur de la terre et du ciel.

Vulgate non-duelle

Boudu !

Il y a quelque chose de pour­ri dans la vul­gate de la non-dualité. 

On s’en sert comme d’un lan­gage de descrip­tion, que ce soit d’un état à attein­dre et souhaitable, ou d’un état atteint (“je ne suis rien, il n’y a per­son­ne pour…, blablabla, etc.”).

C’est totale­ment absurde. Ce type de lan­gage ne peut pas servir à cela. Les idiomes de la non-dual­ité ne sont pas plus descrip­tifs que pre­scrip­tifs — ce serait con­tra­dic­toire. Ce sont juste des instru­ments, quad les occa­sions se présen­tent, dans les mains seules de qui sait les manier. Leur logique de sur­face, par­fois très élaborée, n’a que peu d’intérêt (je veux dire, pas plus qu’un bon livre de logique philosophique) en dehors du lien maître-dis­ci­ple. Là, quelque chose de sacré demeure, bien loin des investisse­ments dans tel ou tel type de grammaire.

On n’est jamais digne de l’offrande qui est faite d’un tel lan­gage quand il nous vient ain­si, si même il nous vient. Cette indig­nité, c’est un sen­ti­ment, très pro­fond, très pur, très sim­ple, très évi­dent. S’il ne mon­tre pas le bout de son nez, c’est prob­a­ble­ment que la forme extérieure de la gram­maire prime. Aller y voir n’est pas de trop.

On croit tou­jours qu’on sait ce qu’il en est du lan­gage : ronde des habi­tudes. L’aiguille non-duelle ne laisse jamais repos­er per­son­ne sur ce type de régu­lar­ités — elle ne dit rien de ce que je suis ou ne suis pas — elle ne révèle rien du sens du monde — s’il est fini ou infi­ni — si nous y avons un but ou aucun.

Mais tout celà déjà est en train de devenir gram­maire — je me tais. 

Intensités hors cadre

Le plus dif­fi­cile m’a tou­jours été de sor­tir des cadres régulés — ce qui reve­nait moins à avoir la capac­ité de nav­iguer hors cadre que de franchir les seuils — et par­fais, tant est puis­sante l’emprise des règles, d’imaginer même qu’il y ait un seuil possible. 

En par­al­lèle, j’ai tou­jours cher­ché, intel­lectuelle­ment, l’extension max­i­male des champs de pos­si­bil­ité — ce qui amène inévitable­ment à ques­tion­ner leurs con­di­tions de pos­si­bil­ité — et la con­di­tion de pos­si­bil­ité qu’une telle inter­ro­ga­tion soit pos­si­ble (ce qui mène directe­ment de Kant à Hei­deg­ger, soit dit en pas­sant). Con­tin­ue read­ing Inten­sités hors cadre

Écume des jours

Je glisse dans les jours dis­sem­blables. Cette sen­sa­tion nait sur un fond de répéti­tion, signe intérieur d’une anx­iété : et si ce “je” glis­sant dans la recon­nais­sance de soi, d’un jour à l’autre, n’avait pas la con­sis­tance qu’on en attend ? “On”. Non pas “je”. Je n’attends que ce qu’on m’a don­né à atten­dre — cette vaste blague sociale, qui fait pass­er lour­deur et agres­sion pour de la sub­til­ité et de la ver­tu — nous sommes si robuste­ment insensibles. 

Repér­er le flux changeant des jours, cha­cun man­i­fes­tant un habi­tus — un ethos — dif­férent au gré des réveils ordon­nanceurs de la con­science de veille, c’est encore réitér­er la con­fu­sion de ce qui ne change pas avec la con­sis­tance locale de ce men­songe. C’est déjà ten­ter de con­solid­er un ancrage — impos­si­ble — hors de l’évidence sans con­stat du flux.

Il n’est rien de tel que « les jours » sinon dans cette idée que quelque chose passe ; rien ne passe. Cela, va.

Note — l’été est prop­ice à ce genre de notes. Lumière et chaleur — quoique plus faibles cette année. Dès octo­bre, cet état pré­cis où l’esprit et le sens pren­nent les direc­tions du sur­plomb éthico-méta­physique engen­dr­era une forme de lit­téra­ture dés­espérée. C’est celle du sans-som­meil prise encore dans la sépa­ra­tion moi-monde (con­sti­tu­ante de moi, du monde, de leur oppo­si­tion : en vient l’idée-sensation qu’il y a quelque chose d’important à dire dont je serais le vecteur — impor­tance immé­di­ate­ment rel­a­tivisée par mon pro­pre sys­tème de croy­ance, non pas anéantie mais inscrite dans cette hypocrisie sérieuse qui me faut l’écrire).

Il n’y a là aucune pos­si­bil­ité sérieuse pour la paix — juste la préser­va­tion, tou­jours guer­rière, tou­jours vio­lente, d’une zone de con­fort con­tre la dis­so­lu­tion — qui est la mécanique d’ensemble de la man­i­fes­ta­tion : flo­rai­son folle, dis­so­lu­tion, dans le même mou­ve­ment de danse anomique et aimante, lîlâ, dit-on ailleurs.

Murs

Chercheur de vérité — tu te heurteras aux murs du dog­ma­tisme — rem­parts con­tre l’incertitude de toute chose au monde.

Chercheur de paix — tu passeras entre les murs de l’isolement — rem­parts con­tre la vio­lence pro­pre à tout monde.

Ni le tran­chant de la vérité — la ver­ti­cal­ité sans appel de l’absolue cer­ti­tude -, ni l’ajointement de la paix — l’horizontalité sans con­flit de l’absolu acqui­esce­ment — n’ont de con­ti­nu­ité avec leur désir.
Con­tin­ue read­ing Murs