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Abandon

Il y a cette “croy­ance”, très pro­fonde, totale­ment étrangère à mon sys­tème explicite de croy­ances, que je ne parviendrai jamais à retenir ceux qui sont importants. 

La for­mu­la­tion a sa pro­pre saveur — sup­pose que je doive retenir, qu’il est un effort à pro­duire, de trav­es­tisse­ment de ma spon­tanéité ; grève d’impossible tout futur et tout pro­jet — d’emblée pris dans l’orbe de la perte ; effrite le présent de la con­science sourde de mon insuff­i­sance ; pointe vers un insup­port­able esseule­ment ; et l’entretient.

Je ne sais ni pourquoi, ni com­ment faire pour sor­tir cette “croy­ance” du sys­tème. On ne peut la raison­ner. Elle revient en per­ma­nence aux moments de faib­lesse. Sa venue à la con­science me ter­rasse d’un sen­ti­ment insup­port­able de perte. Et réveille le désir d’une rela­tion d’absolue con­fi­ance, qu’on recon­naî­tra sans doute comme l’image d´un par­adis per­du d’enfance avant que les chiens de l’hypersensibilité ne vien­nent me mor­dre au mol­let, récla­mant leur livre d’insouciance et de paix. 

FB 14/08/13

Hello darkness my old friend

Ris­ing anx­i­ety. How to kill the mock­ing bird which made its nest out of my breath and the shreds of my lungs? My heart, self devour­ing fiend undy­ing from each bite. Words only, and pic­tures drawn from the mov­ing recess­es of the feel­ing box help calm down the silky slimy field of impos­si­bil­i­ties rag­ing around. No desire for any­thing. Just a desire for a gen­er­al unde­ter­mined ever-delud­ing some­thing. When I was a kid, such a thirst and its cor­rel­a­tive par­a­lyza­tion were par­tial­ly quenched by the sur­round­ings of a lov­ing fam­i­ly. Pro­tect­ed from the dis­solv­ing grip of the infini­ties, I could grow, though as a pecu­liar child. With­out such a pro­tec­tion, Pisces me some­times knows how to swim in the indef­i­nite waters the name of which is all too often dan­ger and suf­fer­ing; but some­times suf­fo­cates and drowns. Finite in an infi­nite world, I should not refuse the infi­nite fab­ric howl­ing for free­dom from with­in such a frag­ile frame — yet I do. And the indef­i­nite open­ing scat­ters the del­i­cate bal­ance of brainy humors, leav­ing me on a thread above invis­i­ble yet somes­thet­i­cal­ly felt abyss. Not want­i­ng any­thing, want­i­ng some­thing. Breath­less bird. Ant on the spi­der web. Full of whys and nos. Egot­i­cal­ly filled with the hor­rid enjoy­ment of my own indignity. 

(On ne pren­dra pas tout au pied de la let­tre de ce por­trait inver­sé de Dori­an Me. Mais ce sont les images qui se jouent quand les fluc­tu­a­tions de l’humeur se com­plaisent aux noirceurs)

FB — ce jour

Narcisse à la page vide

Impos­si­ble de trou­ver la trame d’une histoire.

Je suis machine éoli­enne tra­ver­sée de flux d’images, de sons, de réso­nances et d’associations
tenaces.

Muse : cela qui motive un tri — un ordre — écrit ! un axiome, par­fois, un mou­ve­ment, l’assentiment d’une forme, une résis­tance, encore ; mais aus­si un besoin exprimé, une chose à bâtir, à laiss­er sur­gir des coa­les­cences furieuses que mes silences suscitent.

Racon­ter une his­toire me demande dou­ble ou triple détente — et je n’ai jamais su m’y attel­er, sinon dans les quelques mémoires affolés jadis pro­duits et dont la source est aujourd’hui tarie — pro­duc­tion lit­téraire en sa façon, bien plus que philosophique : tir­er d’un con­cept la trame d’une intrigue, la tri­cot­er en struc­ture nar­ra­tive, en déduire la forme d’un texte en miroir, par­fois inver­sé, de la thèse soutenue. Rien que de très banal, en des temps post-derridéens.

Les chemins d’invention me sont for­c­los. Je me tiens sur des lignes d’étiages, dans l’attente d’une crue, qui déciderait pour moi des chemins d’écriture, or any­thing else. Le pouème, par­fois, me con­tente, flot pri­maire d’anastomoses et de répons, inten­sités plates, cail­lou quan­tique dans la mare énergé­tique de tout ce vide.

Je ne sais pas imag­in­er les gens. Ils sont effrayants. Les gens. Ce sont, dans mes paysages, de vastes grumeaux noirs hyper-dens­es, puits d’aveuglement aux lacis frag­iles des labyrinthes — il y a là de ces champs de fleurs que j’ai bien du mal à faire vis­iter — les Thésées sont avides de cueil­lettes et d’Arianes aux par­fums plus faciles, là où j’attends, longtemps par­fois, de saisir les dynamiques de ce qui pousse.

De toute façon, qui a le goût des his­toires ? Rares sont ceux que je con­naisse à avoir con­servé une sou­p­lesse interne à l’égard des réc­its, et savent y nav­iguer dans l’espace indéfi­ni qui est celui des fic­tions de vérités et des men­songes de con­teurs. Le bina­risme pré­vaut sou­vent, entre mode cri­tique de qui désire des cer­ti­tudes éprou­vées, et aban­don pur et sim­ple à l’imaginaire : crispa­tions d’adultes.

Et moi, là-dedans, je ne sais trou­ver le chemin des nar­ra­tions inter­mé­di­aires. Je rêve d’un recueil-source, un labyrinthe à ressorts, un ouvre-monde bien plus qu’une œuvre tout — je n’ai pas ce fan­tasme borgésien d’un alpeh ou d’un mot unique à même d’épuiser une total­ité. Je rêve de sources, non de sommes. Comme un paysage vous saute à la gueule et vous coupe le souf­fle. Un jour, le vent, les arbres, le matin, le bleu, autre langage. 

Late­ly, j’ai pris con­science d’une sat­u­ra­tion. A mesure que je m’adaptais mieux à mon univers pro­fes­sion­nel et que je me dépar­tis­sais de de mon anci­enne con­fu­sion, j’ai per­du la capac­ité à voir loin, large et en détail que je pos­sé­dais jusqu’à encore trente-cinq ans. Peut-être aus­si me suis-je enfin incar­né, du moins un peu plus ou un peu mieux. Et je me sur­prends sou­vent à combler de juge­ments faciles et péremp­toires les ponts com­plex­es entre les choses — détestable fausse exper­tise — régime d’opinion déguisé en savoir — chose hideuse. Il me faut trou­ver une autre parole. 

Je soupçonne que tout ce fatras est la scorie d’un temps plus ancien. Un peu inutile. Un peu réjouis­sant. Une tex­ture qui ne se révèle que dans des con­ver­sa­tions et que nulle oeu­vre tenace ne saurait sup­port­er — je ne me sens rien à dire que ces flux qui me tra­versent, avec par­fois un focus renou­velé, sou­vent comme des épin­gles de sens, des intu­itions de recherch­es que je n’ai ni le temps ni l’envie d’entreprendre — à quoi bon se con­cen­tr­er dans un pavil­lon de l’encyclopédie, col­lier immense de villes impos­si­bles. Je voudrais, je crois, touch­er la sphère lithique où elle s’enracine, et m’arrêter. Je suis maître de trop de directions.

Tout cela n’est sans doute intéres­sant pour per­son­ne — vieille, vieille croy­ance qui me vient d’enfance, bien sûr, à cet âge où j’étais plus-que-seul dans ma tête-galerie pleine portes et de typhons qui me bal­lotaient de ci de là, et dont je me pro­tégeais par la con­nais­sance des règles, seules à même d’éviter l’invasion par les indéfi­nis du monde réel — je fus un petit garçon raison­neur, voire moral­iste — il en reste des traces dans mes agace­ments d’aujourd’hui.

Ce texte n’est guère dif­férente de ce que je pro­dui­sais sur GA il y a quelques années. (Je suis d’une lenteur tec­tonique — les con­traintes s’accumulent lente­ment, jusqu’au trem­ble­ment de terre. Le prochain tsuna­mi devrait être pur bien­tôt, d’ailleurs.) Je me sens juste un peu plus ferme et un peu moins mal­heureux. Mais tou­jours aus­si per­plexe — cette vie cor­re­spond trop à l’idée que je m’en fai­sais quand j’avais dix ans : vie d’adulte, hors champ, hors jeu, hors féérie. Une par­en­thèse pleine de rien qui se referme locale­ment par touch­es enchan­tées, pour se rou­vrir aus­si vite dans l’insipide.

Je ne crois pas à l’insipide.

Fragments d’éros – Nope, pas de pornographie

Rem­plis­sez-moi ! C’est ain­si sou­vent qu’à vingt ans l’on désire. Rem­plis­sez-moi. Dîtes-moi, non, mon­trez-moi que je suis l’objet de votre désir. Prou­vez-le moi. Prou­vez-moi ! prou­ve-moi que tu peux être le dieu qui me don­nera à moi-même, la divinité qui me lais­sera enfin achev­er cette pénible con­struc­tion d’enfance et d’adolescence – c’est tout comme –, celui qui me com­plètera, accep­tant enfin sans restric­tion que je l’aime, absorbant avec bien­veil­lance et amour ces méga­tonnes d’amour que je ne parviens pas à dévers­er, qui n’ont jamais été reçues, ou si mal, et que j’ai besoin de dévers­er, oh,tant !, et d’offrir à nou­veau, et de voir accep­tées, pour me sen­tir entier, allez, laisse-toi aimer !

À vingt ans, oui, sou­vent, l’on désire ain­si. Longtemps après aus­si, parfois.

À par­tir de 25 ans, lorsque l’influence de la pas­sion-JCh s’est faite un peu plus dis­crète, je me suis trou­vé con­fron­té, mas­sive­ment, à ce désir-là. C’est avec B. que je l’ai exploré. Com­plexe de Pyg­malion inver­sé[1] , je l’appelais alors : je voulais être la stat­ue que l’on mod­èle, je croy­ais vouloir appren­dre, je désir­ais accéder aux plus hautes sphères de la con­nais­sance et de la maîtrise. Mais au fond, je résis­tais ferme à toute espèce en mise en forme, n’étant de tout façon pas dans la con­di­tion pour réelle­ment appren­dre. Pour cela, il aurait fal­lu que je parvi­enne à m’oublier un peu moi-même. 

Je me vivais de trop con­fuse et pénible façon pour cela ; à rechercher la clef de la toute-puis­sance, on se coupe du cœur de tout appren­tis­sage authen­tique : la pos­si­bil­ité de devenir autre. Non que je ne l’aie voulu ! C’était tout sim­ple­ment impos­si­ble, tant mes fonc­tion­nements men­taux et émo­tion­nels étaient coincés dans une dynamique de défense, qui avait pu avoir son rôle, jadis, mais n’était plus qu’une gêne alors même que les stim­uli qui l’avaient déclenchée avaient depuis longtemps dis­paru. Entre tant d’autres choses, je recon­nais à B. d’avoir sou­ple­ment résisté à cela durant trois longues et belles années. D’avoir con­tenu par­fois douloureuse­ment pour nous deux ma soif de signes d’amour et de ten­dresse – soif exigeante, traduite en deman­des per­ma­nentes, dont le prin­ci­pal résul­tat est en général d’obtenir le con­traire de l’objet req­uis — surtout avec ce zozo-là ! 

De mon côté, il m’aura fal­lu notre assez boulever­sante rup­ture pour com­mencer à saisir quelque chose de la pos­si­bil­ité d’une toute autre façon de ressen­tir les choses – j’avais 28 ans. C’est le point d’entrée d’une évo­lu­tion dont je n’ai pas encore achevé l’histoire, je pense. Elle se jalonne notam­ment d’une série d’essais psy­chothérapeu­tiques, qui n’ont abouti qu’en 2007 avec T., au terme d’une fort belle tranche – et « l’Inde » en dif­fi­cile toile de fond – pour enfin com­mencer à me sor­tir de la con­fu­sion émo­tion­nelle et affec­tive par­fois extrême de toutes ces années. 

Désor­mais, je n’attends pas d’une rela­tion qu’elle s’inscrive dans le cadre du Pyg­malion, en un sens ou en l’autre – ce qui exclut tout lien du type éraste/éromène, tel qu’il fut au cen­tre de la for­ma­tion psy­cho-socio-poli­tique du jeune homme grec… ces choses-là demeu­rant cepen­dant claire­ment encore de l’ordre du matéri­au fan­tas­ma­tique. Je n’attends d’ailleurs pas d’une rela­tion amoureuse qu’elle comble toutes mes attentes, comme pour­rait le faire l’apparition d’un dieu, le Graal, l’Esprit Saint ou le retour dans le ven­tre et l’amour de ma mère – pour autant, mal­gré moi, quelque chose d’une telle envie se man­i­feste tou­jours dans le jeu des désirs, par temps de grande fatigue, ou de déprime, ou encore lorsque cer­taines choses d’enfance affleurent ; alors se fait évi­dente la qual­ité de cette énergie que l’on ren­con­tre dans le désir pas­sion­né pour un (ou une) autre, de con­quête de soi tout autant que d’égarement. Je le sais, désor­mais : les méan­dres de la rela­tion amoureuse font par­tie inté­grante de l’existence, et ne sont pas plus à rechercher qu’à rejeter. La ques­tion n’est pas de savoir si mes attentes seront comblées ou non, mais bien plutôt de con­tin­uer à me libér­er de la néces­sité d’avoir à m’inquiéter de leur comble­ment. Comme le reste, cela peut être util­isé pour grandir – ou se détru­ire. Je sais aus­si qu’on n’aime bien qu’à s’oublier soi – atten­tion : s’oublier, ça n’est pas se renier ou revendi­quer un sac­ri­fice, rien de plus égo­cen­tré que cette volon­té de sac­ri­fice revendiquée dans l’amour, sauf à la ren­dre aus­si extrême que celle d’une Simone Weil (la philosophe). Et que je ne sais pas encore vrai­ment bien aimer. Mais je ne m’en cul­pa­bilise pas. J’y reste attentif. 

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  1. On pour­rait dire aus­si qu’il y va d’un aléa dans la for­ma­tion du nar­cis­sisme sec­ondaire. Berg­eret m’a beau­coup aidé à rec­oller quelque chose du savoir psy­ch­an­a­ly­tique sur mon pro­pre cas, toute détes­ta­tion de cette mal­hon­nêteté intel­lectuelle et morale insigne mise à part, qui lui laisse étay­er de façon cryp­to-catholique-rance les posi­tions vat­i­canes sur ce qu’il appelle le pré­con­scient génial de Freud – dans un dis­cours dont la struc­ture con­ceptuelle est éminem­ment plus théologique que psy­ch­an­a­ly­tique dès lors qu’on en arrive à ses jus­ti­fi­ca­tions ultimes. ^

Words words words bla bla bla

Beau­coup trop de mots, dès que je veux dire les choses dans la détail du con­cept, pour en cern­er quelque chose de la vérité.
C’est lassant.
Je ne parviens pas à me sat­is­faire du brou­et que je me sers. Autant je l’aime chez autrui - et je peux me plonger avec délices dans Husserl, Hei­deg­ger, Kant, Spin­oza, Descartes même, Deleuze, Der­ri­da, Quine, Wittgen­stein, Fodor, et autres Pan­gloss à la crème -, autant je le sup­porte mal chez moi.
Rembrandt - Philosophe en méditation
C’est un juge­ment moins sur la qual­ité du résul­tat — qui vaut ce qu’il vaut, je peux me sur­pren­dre, par­fois — que sur la nature de l’exercice, je veux dire, sur la façon de m’installer dans les mots qu’il sus­cite, cette impres­sion labyrinthique de n’être pas en prise sur la chose même — et de rater la vérité, au fond.
      Cor­ri­dors de givres
      Sur la vit­re offerte au vent
      Le feu danse, fol

(je n’avais pas pen­sé à ce tableau de Rem­brandt, au moment où s’est imposée ce petit rythme. L’image est venue d’elle-même.)

Chu un hérisson parfois

C’est que je n’ai pas appris à bien communiquer.

Il a fal­lu com­penser d’un trop de raideur (cette chose intel­lectuelle qu’on dit rigueur) une réelle dif­fi­culté à me tenir en face des autres — c’est comme si je fondais, sou­vent, ou me dél­i­tais, c’est très désagréable.

En fait, plutôt que de dire “voila, je suis comme ça, c’est à pren­dre ou à laiss­er — mais on peut par­ler”, c’est comme si j’avais tou­jours com­mencé par par­ler, pour savoir com­ment être : attente que l’autre me dise son désir, pour que je puisse trou­ver les moyens de m’y adapter — alors que bien sûr, le grand jeu c’est de s’appuyer ce que l’autre offre de résis­tance pour éprou­ver son pro­pre désir à soi.

C’est en train de pass­er, tout ça, j’ai un très bon psy, mais faut pas s’étonner si je sors les piquants, ici et là. Pro­tec­tion con­tre la dissolution.

Such stuff as dreams are made on

Il est dif­fi­cile d’expliquer à qui ne l’a pas éprou­vée cette sen­sa­tion, assez désagréable, de ne pas touch­er terre, d’avoir dans sa pro­pre matière cor­porelle une instal­la­tion un peu décalée. Advenir au corps : frôler la flamme. Peurs celées aux caveaux des ascen­dances : de mon père et de ma mère, je devine qui m’a légué ces nids vaporeux d’antiques bêtes froides, humides, et pâles, crain­tives du soleil et de l’aplomb de la lumière, qui ne se risquent pas là où strid­u­lent les gril­lons dévoreurs d’été.

Le monde est la somme des réc­its qui me com­posent, voila ce que voudrait me faire accroire un tem­péra­ment trop enclin à l’auto-méditation. Mais tous les réc­its ne sont pas pos­si­bles, sans doute, non. Il faut bien qu’il y ait de la néces­sité quelque part, sans quoi les sci­ences ne pour­raient croire en leur vérité, sans quoi, sans doute, j’aurais dérivé jusqu’à quelque non-être dont il n’est plus rien à dire, dix­it quelque Vieux Grec.

Il est vrai, cette vielle querelle du réal­isme (selon lequel il y a du monde indépen­dam­ment de moi qui le con­tem­ple) et de l’idéalisme (selon lequel le monde est essen­tielle­men­tle pro­duit de l’activité de mon esprit) ne m’intéresse guère : que pour­rait bien m’apporter le départage de ces deux options ? La ques­tion ne me sem­ble pas tranch­able, sinon sous une hypothèse d’égale force méta­physique, por­tant en elle la con­clu­sion pré­cise à laque­lle on veut arriv­er. Mais là n’est pas la ques­tion. Je souhait­erais, en fait, mon indif­férence abyssale ; elle le serait sans doute, si j’avais résolu la ques­tion de la néces­sité dans un monde dans lequel l’objectivité relève elle aus­si d’une pos­ture gag­née de haute et fort belle lutte.

Le point d’ancrage ne peut être théorique. Pass­er de rêve à veille, ce n’est pas affaire de savoir et d’agilité men­tale. Le philosophe est faiseur de labyrinthes : Dédale mod­erne, prompt aux expé­di­ents sub­tils, tech­ni­cien par­fois sub­lime, et tou­jours pris entre deux fuites, entre deux chutes. J’ai soupé de cette philoso­phie-là, tresseuse de mon­des stériles où elle enferme ses mon­stres — tout sys­tème cèle un Mino­tau­re, on dit aus­si : un cadavre dans le plac­ard. La philoso­phie dort et, dor­mant, rêve — Cthul­hu ftaghn.

Ain­si eût-elle sur moi un pou­voir hyp­no­tique. Car mes rêves sont des labyrinthes dont la veille ne me délivre que de façon spo­radique. La philoso­phie en temps de veille repro­duit les archi­tec­tures impos­si­bles des villes et des actions qui m’empêchent, en mon som­meil, d’atteindre jamais ce que je souhaite, sinon la grandeur enivrante des paysages urbains. Avant de s’engager là, il faudrait… ceci… et cela… et encore cela… impos­si­bles, eux aus­si, à attein­dre. Tout ce que j’en ai appris m’est aujourd’hui obsta­cle. Elle ne me dit rien des voies du corps. Elle ne m’enseigne rien des chemins de la lib­erté. Savoir débile qui peine à faire con­nais­sance, tout juste quelques béquilles pour faire illu­sion. Je souhait­erais cess­er de m’imaginer l’ignorance du sage.

Sor­tir du rêve et des labyrinthes — ici, le Traité du dés­espoir et de la béat­i­tude de Comte-Sponville trou­ve une éton­nante réson­nance : il n’est rien d’autre que l’image des labyrinthes de son auteur, réfléchie sur ceux de la philoso­phie, dans une quête hors des dédales. CS lui aus­si évoque comme un choc biographique la sim­plic­ité droite de l’Orient — bien loin des fastes somptueux et alam­biqués de cer­tain chris­tian­isme. Lui aus­si dit com­pren­dre le dan­ger des espoirs, sinon de l’espérance vide d’objet. Lui aus­si, avec d’autres : d’antiques Grecs, Mon­taigne, Fou­cault, Hadot, croit percevoir dans la philoso­phie autre chose qu’une dis­ci­pline uni­ver­si­taire : une dis­ci­pline de vie. Je ne pense pas pour autant qu’il fasse de la bonne philoso­phie, pas plus que je n’en serais capa­ble. Trop métic­uleux et trop embour­bé dans la tra­di­tion. Para­doxale­ment, la très grande philoso­phie est celle qui parvient à s’arracher aux méan­dres de son temps pour effectuer une sor­tie du labyrinthe, mais, ultime­ment, retomber, tel Dédale, pour fonder ailleurs, et autrement, une nou­velle manière d’errance. Ce mou­ve­ment : ascen­sion et chute, c’est cela, le rêve du philosophe, pou­voir le réalis­er en un seul geste, qui résume tous les autres. Ce n’est jamais une sor­tie que pour un futur retour : la cav­erne rap­pelle, irré­sistible­ment, qui s’en éloigne. La sagesse ne saurait s’imaginer — seul le philosophe, si tant est que le sujet l’intéresse encore, s’y pro­jette avec la délec­ta­tion régres­sive de toute rêver­ie océanique. Sor­tir du labyrinthe, ce n’est pas quit­ter la cav­erne. C’est dis­siper jusqu’à l’illusion du soleil et de la lumière.

J’ai la sagesse en rêve. C’est une erreur, bien sûr.

Il faudrait, décidé­ment, que je me sec­oue. Pren­dre appui sur la néces­sité — soit encore sur la fini­tude de ce corps qui met des bar­rières à l’imagination. Mais toute néces­siét est trop aride et trop tran­chante pour être perçue telle quelle. Ses accès sont dif­fi­ciles et ses con­tours restent flous, vus depuis nos univers oniriques. Rien alors n’a d’évidence. Et le néces­saire nous est prob­lé­ma­tique, à être ain­si trop simple.

Mais de temps en temps, quelque voile se lève, et tout est sim­ple, et l’on ne désire plus rien que ce qui est et cela ouvre un tel espace, une telle lib­erté, que je ne com­prends pas que je puisse encore traîn­er sur les marges — des amis m’ont aidé, jadis, mais, tout comme Arju­na la Bha­gavad Gîtâ, j’ai vite oublié ce qui fut dit — ou plutôt, l’endroit d’où j’ai pu l’entendre, j’en ai per­du le chemin. En fait, je pro­cras­tine. Avant de s’engager là, il faudrait… ceci… et cela… Peurs antiques.