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Tempête-cerveau

Bouts de personnalité affolés s’emparent de mon rapport aux autres.

Sensation d’échec et de vie séparée baignant dans énergie féroce et stérile.

Je sais comprendre et relier. Je sais me comprendre, pas me relier. Impression tenace : la vraie vie est ailleurs – celle-ci est inadéquate – j’y suis – inadéquat – I do not belong.


Un jour après – traversée du miroir.

Toute cette structure : ordonnée à la plainte – plainte surgie de l’idéal – et l’idéal… je ne sais, s’il jaillit d’abord de la peur, ou si la peur s’y joint, pour faire du K. Dans l’idéal : tension vers une forme de perfection – l’idée d’une chose à régler avant de pouvoir en user. Même antienne, toujours – qui me pourrit mes rêves-labyrinthes d’inextricables d’actions gigognes repoussant à jamais la chose : je ne serai pas prêt, pas conforme, pas adéquat, il y aura quelque chose à modifier, à réparer peut-être, je serai étrange, trop, éloigné trop des autres, incompréhensible.

Bullshit!. Un écho, juste, de cette très vieille tendance à moins ceci, plus cela – comparaison – peur – au commencement.

Je viens de voir la possibilité de faire quelque chose sans que ce soit dédié – à un dieu tutélaire en échange de protection, de reconnaissance ou d’acceptation.

Maintenant, qu’est-ce exactement ce que je veux, quand je ne veux pas vers autrui ?

In the dark

Volens nollens, j’avais l’habitude d’inscrire chacun de mes actes dans le cadre d’un but à atteindre.

Le bonheur, le plaisir, la justice, la vérité, la paix. Ces gros mots-synthèses à deux têtes – l’une tournée vers les justifications qu’on donne à autrui dans les incessantes communications et négociations de place qu’on échange avec lui ; l’autre, vers ce plus-gros-que-tout-objet qui appelle au cœur de chaque désir, et que l’on voudrait devenir, ou posséder, ou rencontrer.

Il n’y a pas de but.

J’agis pour rien. Par réflexe. Les mots sont esclaves des mécanismes de l’échange et des trains de spikes issus des neurones miroirs.
Je suis une machine dans une machine et faite de machines.

Ce n’est pas trop dire : c’est là un récit qui peut résister à la dissolution des autres. S’il n’y a pas de but, c’est que tout est machine.

Mais cela reconduit un but – un désir de savoir en surplomb, de comprendre pour écarter ou contrôler sans avoir à s’aventurer. Cela est encore une machine, qui se dit machine. Cela ne résout pas la tension. La tension issue du désir d’avenir, alors même qu’aucun but, donc aucun sens, n’appartient à ce qui se joue dans le présent.

Le ciel est bleu. Mes mains courent sur le clavier. Parfois, je bande. Le parquet est plus frais sous mes pieds que la transpiration des tapis. Et quelque chose ne veut pas que cela s’arrête à cela. Mais je ne vois pas ce qu’il pourrait y avoir d’autre. Dieu est un mot et je n’ai que faire des récits – je sais trop comment ils fonctionnent.

Je me prends à croire que je pourrais trouver résolution vers un côté moins exploré de ma personnalité – flux émotionnels, rapport à autrui (autrui, ce truc si effrayant et si bizarre). Cela stabiliserait sans doute. Je crois qu’autrui n’est pas du côté des machines – et en un sens, c’est le cas, parfois. Mais je ne cherche pas un boyfriend. Je cherche un soul mate. Mon envie de communion s’est intensifiée avec les derniers mois, dirait-on.

Tu crois que cela suffira ? La question porte sa propre réponse…

Image : Pierre Soulages – Outrenoir. Source.

Colères 

J’ai de piètres colères. Elles s’expriment à l’occasion d’une règle violentée par autrui, d’une mauvaise foi éhontée, d’un défaut de prise en compte des besoins des autres – et des miens, de toutes ces actions qu’on pourrait faire moins vite et qui en créeraient plus de lien.

Un exemple parmi d’autres :

C’était juste une incivilité. Dans le train de ce matin, à hauteur de midi, la file d’attente était longue le long du wagon restaurant. Une dame d’âge et milieu tous deux certains, sans doute de nous avoir adressé la parole deux minutes sur l’importance de l’attente, s’est sentie autorisée à couper toute la file au prétexte de s’acheter “juste deux gâteaux”, sans demander à personne un petit-pardon-pour-le-dérangement. Nous fûmes, à lui signifier ce que nous percevions comme une incivilité, trois. Réaction certes bourgeoise, qui entraîna de la part de la lady une ébouriffante composition de caméléon moral, se déplaçant d’un liminaire “Je vais me gêner !” sur l’ironique “Oui il y en a certainement d’autres qui attendent pour acheter deux gâteaux, c’est sûr …”, le minimisant “Non, mais c’est juste pour deux gâteaux. Deux gâteaux.”, le victimaire “Non, qu’est-ce que vous voulez, que je retourne à ma place ? Allez, je retourne à la place, c’est ça que vous voulez ?” pour aboutir aux inénarrables ultimes et contrits “Je n’avais pas réalisé que vous faisiez la queue…” et “Ce n’est pas du tout mon genre, oh là, non. Je m’excuse.”.

Évidemment, nous l’avons laissée acheter des gâteaux. Elle n’aurait pas eu cette émotion qui faisait très légèrement trembler sa lèvre inférieure, il est possible que je ne me sois pas laisser attendrir du tout – mais son mélange de sans-gêne, de mensonges galopants et de mi-honte, mi-fureur, mi-défiance était parfait pour que je sois pris entre colère, ébahissement et un attendrissement minimal. Mais ce qui au fond aurait dû me faire beaucoup rire – et je sentais mon voisin de droite aussi atterré qu’hilare – me laissa tout-raide. Très peu de liberté de jeu. J’incarnais un moment la civilité-bourgeoise-outrée.

Ce type, réactionnel, de colère, chez moi très systématique, ne se manifesterait-elle souvent qu’à l’insu de tout tiers, affaiblit et fait écran. Une fois que j’en suis sorti, je ressens surtout honte et tristesse. L’impression d’avoir été possédé par un script social enté sur une propension que je constate fort réelle à m’offusquer plutôt qu’à m’indigner – on s’offusque de ce que la forme de la règle ne soit pas suivie, et l’on s’indigne de la violation de son esprit.

Placé sous observation.

Red Velvet slaughter cake. © Yum And Yummer.

D’un don

Je suis venu hier en aide à une amie d’une très forte somme d’argent.

Peut-être aurait-elle pu dépenser moins. Sur le moment, sous l’emprise des émotions d’une situation d’urgence, son état de santé, sa difficulté à gérer les imprévus, ne lui permettaient pas d’envisager d’autres options sans grande souffrance ni un important désarroi – de ceux qui au fond finissent par vous obérer aussi silencieusement que sérieusement l’espérance de vie. Je destinais à quelque futilité la somme dont elle avait très rapidement besoin. Je le lui consacrais. Son état financier rend improbable un quelconque remboursement – quant à un quelconque retour, cela reste entre elle-même et elle-même.

Pour autant, je n’ai pu m’ôter cette somme de la tête. Le nombre, sans en être obsédant, ne cessait de faire retour. J’ai réalisé ce matin que c’en était bien moins la valeur même qui me gênait, que le jugement possible des tiers. “Déraisonnable”, “Impulsif”, “Évitable”, “Et tes finances ?”. Je connais fort bien ces voix – elles sont prélevées sur celles d’autrui, amplifiées, stockées et reservies dans mon dialogue intérieur. C’est tout le lot des justifications que l’on exige souvent de qui sort des lieux communément admis, muettement teintes ici de la désapprobation fraternelle – donner, oui, mais raisonnablement et de façon responsable, en exigeant raison et garanties d’usage -, des inquiétudes parentales – ne pas se retrouver sur la paille – et de mes propres réflexes à éviter les conflits et me garder du rejet. Habité de tous ces petits personnages critiques, je me retrouve à rendre fiévreusement la réplique aux sévérités que je leur prête : comédie servie dans un flot d’anxiété coléreuse assaisonné de justifications et de réactions plus ou moins violentes (forme de noli me tangere pour le moins réactionnel[1] ).

Au fond, me gêne que, quoiqu’inscrit en marge des habitus consensuels qui régissent les transactions marchandes et la gestion bourgeoise des biens matériels propres, ce geste en emporte avec lui ce que j’ai intériorisé de valeurs. Exception à cet ordre, il charrie ainsi à la fois une forme de violence aux bonnes mœurs, ici économiques, et la réaction que cela suscite d’ordinaire (dont je ne suis pas totalement exempt, du coup), empaquetés dans mon vieux bagage de trop-attentif-aux-possibilités-de-rejet. Cela distord ce que tout cela a de simple et, je trouve, de moralement banal. Pour une raison qu’elle juge urgente, une amie a un pressant besoin d’argent, j’ai cette somme, je la lui donne, c’est tout. Peut-être mon seul vrai regret, ce qui m’ébranle assez profondément, est-il de me trouver directement confronté au régime d’injustice qui l’a menée à devoir engager pareille somme – société des charognards, dont l’assise se trouve dans chacun de nos dénis de la souffrance exprimée par autrui, dans l’indifférence à ses difficultés et dans le refus de sa demande à n’être pas qu’un jouet au service d’une machine compassionnelle.

NOTES

  1. Parole du Christ lorsqu’il apparaît à Marie-Madeleine après la Résurrection, noli me tangere (Jn 20, 11-18), “ne me touche pas”, connaît des interprétations diverses, pour la plupart exaltées, fort différentes de la mise à distance (n’entre pas dans ma sphère ! Dégage !) que j’indique ici. ^

Image : Hieronymus Bosch, Le Jardin des Délices (détail), entre 1480 et 1505, huile sur panneau de bois, 220×390 cm, Musée du Prado.
Source : Mediawiki Commons.

Moha

Tant juger encore, plutôt que comprendre, et tant comprendre aussi, plutôt que ressentir.

Le bon usage du mental est ancillaire. Tyran sinon, dont le règne aux Enfers est pavé de bonnes intentions.

N.-B.
Image : Joos de Momper (II) (1564–1635), La Tour de Babel, attribué à Frans Francken le Jeune (1581–1642). Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique.
Credits: Photographie par PaulineM, 19 février 2012, 17:03:36.
Source: Wikimedia Commons
Licence: Attribution-ShareAlike 3.0 Unported

Avant le solstice

Tous les ans, je comprends mieux les raisons des fêtes du solstice – que nos mondes détachés des rythmes ont oublié.

L’hiver en ses débuts réveille des solitudes profondes, homogènes aux proximités des mondes finissant. La lumière s’efface, malgré les tentations électriques.

J’aimerais une occasion de célébrer en commun, dans le tissus lourds des veillées, la peur-décembre, la poix des jours huilés de pluie, les matins collant de songes d’autres lumières.

Tête en coton, corps lourd, l’envie d’envoyer bouler le réel (dit-on) dans l’en-deçà de ces rêves plus forts dont nous passons des vies à refuser l’accord.

Je rêve encore le nirvana comme un paradis moral, un de ces lieux où n’arriverait plus que du bon. Je m’en aperçois, quand le regard, lassé, se tourne vers l’immédiat, et n’y rencontre que la nécessité. L’hiver serait favorable à ce que je referme mes bibliothèques, close internet, et me tourne vers le vide des jours, et sa source.

Dans cet ennui des dépressions d’automne, au coeur de la procrastination et de l’insatisfaction, on voit affleurer, mécaniques, les réactions de l’esprit en quête d’un surplus, toujours addictif, d’occupations, de nouveautés, de justifications diverses – tout sauf l’indifférence, le repos, le silence. La grande machine de guerre jamais ne cesse de bâtir ses citadelles et des trébuchets.

Mon coeur tachycarde, et je prends son rythme comme un contre-temps.
Ca s’emballe dans ma tête – textures symptomatiques : envie de livres que je ne lirai pas, de maths comme de procédures sans apories, et de sexe qui ne mène nulle part – de lointains. Alors je pars tourner en rond dans les récits des autres – puisque je n’ai pour les miens propres aucun talent (mon imaginaire est par blocs sensoriels et émotionnels, et par paradigmes plus que syntagmes : ça ne fait pas de bonnes histoires, et je n’ai jamais su raconter – un art du mensonge, aussi, me confirme ma mère).

Je n’ai pas du tout envie d’aller dormir. Mais j’aimerais bien dormir, bien. Ces pensées confuses me viennent toujours au bout d’une période de mauvais sommeil. Je ne sais au fond si elles sont confuses ou justes – peut-être n’est confuse que le ciment des jours ordinaires, plâtré depuis l’enfance au-dessus des infinis perceptifs pour vivre dans le monde-commun une vie-attendue. Va savoir.

Imbuvable

Les nuages sous le vent, vif, courent le ciel, le ventre des microcumulus plus rapides sous les algues longues des tout-là-haut-cirrus contre le bleu si-loin-si-lisse d’être si véloce.
Non loin de moi, un jeune homme à son amie – Les nuages ! vont si-vite, regarde ! Les deux couches, et ceux comme des cheveux là-haut, ils bougent, aussi !
Monte en moi le désir de préciser, cirrus-glace, cumulus-eau-liquide, réfraction de la lumière, force du vent si grande qu’on voit même se déplacer les premiers, alors qu’ils sont si loin.

Dans l’instant, je réalise que ce n’est pas l’histoire qu’ils se racontent. Que je ne leur apporterais ici que des informations inutiles encombrées de mon “je sais”. Je ne donne rien à personne en introduisant ainsi-brusquement ces autres modes narratifs et des nominations qui peuvent laisser croire qu’elles valent mieux que les leurs.

Cette histoire que je raconte, dans le battement entre le dit des sciences et les narrations du quotidien, n’appartient qu’à moi. Je ne l’ai pas encore dite. Jamais vraiment. Elle vibre au-dedans depuis les lustres des temps d’enfances. Elle est aussi vivante intérieurement que peu intégrée à ma vie quotidienne.

Je peux, oui, métaboliser dans un même et complexe mouvement l’intérêt des nuages pour les histoires du vent et la morphogénèse des cumulonimbus dans les ascendances. Sans savoir en faire encore récit – soit, une forme d’offrande.

Récit public : le discours soutenu de la science, celui de la plus grande certitude intersubjectivement aujourd’hui instituée, celui qui vient avec une rhétorique propre à clouer le bec aux adversaires, à emporter aussi l’adhésion par la cohérence rationnelle de ses récits.
Public aussi, le dit du philosophe et son idéal de clarté rationnelle, de vérité, sa pratique du soupçon, du “je ne m’en laisserai pas compter”.

Magma privé : l’élaboration imaginaire, le jeu des grands renvois analogiques, l’ivresse des anaphores, en ma main gauche le tissu filandreux de la matière noire, en ma droite le flot des cosmogonies analogiques.
J’ai pu l’exprimer parfois en philosophie, afin d’atteindre et suivre ceux de mes amis les plus prompts au romantisme, ou d’explorer encore certains des chemins les moins orthodoxes de la production contemporaine, mes mémoires de Master en témoignent.
Parfois, plus récemment, me sont advenus quelques pouèmes échevelés sans avant ni arrière, blocs d’émotions rythmiques, semi-hurlés, semi-ciselés[1] .

Les accès ménagés à autrui sont ici bien étroits. Non que tout cela soit trop personnel. Surtout que ça ne l’est pas assez. Production clivée. Imaginaire bridé par la codification de ses chemins et productions dans les manières publiques des savoirs rationnels[2] . Il faut être déjà bien intrigué par les objets impossiblement compliqués, dont je suis, pour y venir voir de plus près. Nul doute qu’on m’ait trouvé imbuvable. Nul difficulté à comprendre, désormais, pourquoi tant montrèrent si peu d’enthousiasme à rechercher le bien trop difficile à ouvrir bonhomme privé. Ses hypothétiques merveilles, si même on les devinaient, se payaient d’un trop haut prix. L’étrange banalité, une fois encore, est le temps qu’il m’a fallu pour le voir.

Je n’imaginais pas moi-même faire jamais cohabiter l’émerveille des explosions intérieures avec le discours public. Me protégeant des intrusions, je définissais une clôture entre mouvements intérieurs et expression, cherchant désespérément le lieu où j’aurais pu leur donner la seule forme publique que je croyais légitime.

Que faire de tout de fatrs ? Rien sans doute. Rien à faire. Laisser se détendre. De mes mutismes récents et d’un dégoût renforcé pour l’usage guerrier de mes images-récits-concepts, j’écris encore des notes nombrilistes au long court – et je me vois toujours des réflexes d’imbuvable, des réactions si fausses, si contournées, si étrangères à mon désir de clarté et de paix, que… que je ne sais pas quoi, justement, mais pas du bien. Vivre avec cela, oui, m’en laisser aller à l’inconfort, ne pas rejeter les jugements au vitriol et au scalpel qui m’en viennent, les laisser eux aussi naître, rager et s’en retourner.

Je ne sais en quels termes tout cela va changer.
Le vent pousse les nuages à bien d’étranges formes.

Notes

  1. Un début d’autorisation à exprimer quelque chose des émotions qui ne savaient se dire jusque là sinon sous le mode public, seul autorisé, de la distance analytique. L’on me croyait mûr, j’étais emmuré. ^
  2. Avoir raison en dépit du poète et malgré l’expérience de notre très-profonde et très-fondamentale ignorance : c’est l’ethos de la caverne – croire à la répétition comme au lieu fondamental de la vérité et au le pouvoir de la prédiction de ses occurrences pour de la science. ^

Image : Ciel de septembre, Paris. Photographie personnelle. Libre de droits.

Si vis pacem…

J’ai cru longtemps, sans la concevoir explicitement en ces termes, en la possibilité d’un récit, ou d’un mode du récit, qui soit universellement, inclusivement, facteur de paix.

Les sciences étaient une bonne base, quoique insuffisante du fait d’une histoire les rendant idéologiquement inaptes à rendre compte inclusivement du donné issu de toute la gamme de l’expérience individuelle. Disons alors&nbsp: un discours rationnel qui serait fondamentalement empiriste dans ses attentes, empathiquement à l’écoute des vécus, non réductionniste dans ses comptes-rendus, pluraliste dans sa grammaire et dialogique dans sa démarche.

Si on le veut inclusif, un tel univers de discours suppose qu’au fond tous les hommes puissent s’entendre sur quelques éléments minimaux – la pluralité légitime des représentations, la possibilité et l’importance du dialogue, la recherche d’un sol commun où vivre et penser en paix. Et c’est bien ce que je croyais, obscurément, ou voulais croire, malgré tous les exemples assez massifs du contraire.

Implicitement, mon idée était que la peur et une forme de mésinformation nous empêchaient de nous retrouver en terrain de paix, celui-là même où je m’émerveillais, moi, de ces merveilles de récits que l’univers suscite aux hommes. Il suffisait de tenter d’installer les conditions de production de ce type de récit pour que la coopération autour du savoir, ou d’un savoir élargi, ouvert, puisse s’installer, au moins inchoativement. Nul angélisme : je savais le conflit aisé à engendrer, mais croyais en la possibilité d’un accord de long terme sur les fondamentaux d’une culture désirable, c’est-à-dire inclusive. Je croyais vraiment que les hommes recherchaient la paix – que les guerres ne sont qu’un effet désastreux des désirs de pouvoir, désirs que l’on pouvait juguler via la connaissance des désirs multiples qui animent les hommes, laquelle devait, mécaniquement, entraîner un désir de coopération et de consensus[1] .

Tout ça est faux.

Non que hommes cherchent particulièrement la guerre ; mais que la quête de paix est moins valeur suprême que variable d’ajustement axiologique fluctuant au gré des périodes.

Mais c’est là presque un détail. Le point essentiel reste que, dans ma recherche d’une paix qui soit accordée au déploiement de mon émerveillement, il y avait, il y a la violence de la défense de mon propre espace de confort. Lorsque les conditions de mise en place d’un espace de dialogue coopératif et inclusif sont mise à mal ou rendues impossibles… il m’arrivait, rarement, de me mettre en colère[2]  ; plus souvent, cela m’était l’occasion de déployer l’attirail guerrier du philosophe dans le seul but de réduire mon interlocuteur a quia, mais surtout je finissais souvent par me replier dans une peine doublée d’une très profonde incompréhension qui pourrait bien manifester une forme de mépris supérieur, et n’est pas sans susciter les réflexes de la pitié, et, au fond, de la peur ;

Non seulement, donc, les hommes en dépit de tout ne cherchent effectivement pas la paix – mais bien l’instauration d’un espace de confort dont l’inclusivité n’est pas une valeur systématiquement associée -, mais encore suis-je moi-même pris dans une quête similaire, prêt à la guerre contre ceux qui refuseraient ce cadre – je pensais jusqu’à peu ce type de refus conjoncturel, donc susceptible de réversibilité ou d’amendement, sous couvert des bonnes conditions, et je n’étais pas du tout prêt à l’accueil de ceux pour qui la colère et l’agression sont des réponses adéquates à toutes tentative de ce qu’ils considère comme une tentative de leur imposer un cadre exogène.

Tout cela s’effondre. Il n’y a pas de récit des récits qui en détiendrait le vérité. Il n’y a pas de sauveur du monde. Pas de héros. Aucun prince ne viendra. Aucune panacée. Aucune pensée ne peut contenir l’univers et tout l’amour qu’il y faudrait pour que, sur cet atome de planète, ce rien boueux plein de bruit et de fureur, advienne quelque chose comme la réalisation pleine et entière du paradis terrestre.

C’est douloureux à réaliser. Le Père Noël n’existe pas[3] . Il n’y a pas de paix dans le monde. Il n’y a pas de vérité dans le langage.

Et, à y regarder de plus près, je suis aussi la guerre.

Je suis la guerre que je ne veux pas.
Je veux la guerre, comme tout le monde.
Et mon désir de paix doit traverser la guerre que je veux.

Notes

  1. Qui connaît un peu l’ennéagramme reconnaîtra les tendances d’une base 9, avec, on le verra, une aile probable en 1. ^
  2. L’imparfait est ici de mise, mon rapport à l’expression de la colère est en train de changer. ^
  3. Mais les elfes, si. Promis. On les entend chanter dans les arbres par jour de vent. ^

image : Albrecht Altdorfer (1480–1538), Schlacht bei Issus (La bataille de l’Issus – bataille d’Alexandre le Grand contre le roi perse Darius), 1529, bois de tilleul, 158.4 x 120.3 cm, Alte Pinakothek, München. Source Wikimedia Commons.

The rest is silence

Au point de confluence de narrations grandes et petites, frénétiques orgueilleuses destinées toutes au repos.
De ma main, des frondaisons grouillantes de mondes sauvages et réguliers, épiphytes et cruels, naissent, sans commencement ni futur comme tout ce qui jaillit du terreau des morts.
Le dit contradictoire de la matière motive la vie péristaltique en mes organes. L’os sait le métabolisme des superamas, le chant de l’hypersymétrie et le tissu discret de l’égal mc2.
Dans le trajet réglé des circuits efférents à la rétine, la liberté – de l’œil au doigt à la parole au sexe aux générations. Et le battement de mon cil trace la longue, l’immémoriale prière des croyants épris dépris du siècle.
Un frisson de littérature dans le battement du sang aux canaux capillaires – tout un foisonnement d’étapes sans raisons sur le chemin du cœur, hic sunt shadoki. Et la philosophie me souille régulièrement les quatre ventricules, au point d’avoir à en changer tous les quatre ans. Le reste des savoirs pulse au gré des marches et des orgasmes, lymphe dense, sperme des croyances expulsé dans la nuit des sensations.
Colères, anxiétés et joies, petit monde cacophonique des quat’saisons hormonales, prétendant s’y connaître en politique. Je les crois bien volontiers – chiennes ! Cela dit, en matière de sociologie et de morale, j’aime assez la voix de l’oxytocyne – mais elle n’est pas seule à chanter.

L’Aleph est le lieu ponctuel d’une extase des savoirs – Borgès croit en la simplicité des essences ; moi non. Je ne me sais aucun cristal où pourrait se résumer l’effervescence des choses mortes et des pressions d’avenir. Je suis le lieu d’un grouillement anomique du sens. Vous ne pourrez faire qu’un mot prononcé n’engendre les déferlantes d’images qu’il porte dans sa résonance avec mon corps de cellules et d’affects – mais, cette séparation est trompeuse, il n’y a pas un côté corps, un côté mots, mais un corps anastomosé de mots, hérissé de la galle des croyances, dansant sans souplesse dans les récits en tempêtes.

      Cette danse parfois,
      cette danse rencontre la sensation brutale
      sensation brutale et tendre sans vergogne ni délice dit
      ;
      rien ne s’arrête alors, ni la frénésie, ni le grand chaos-foutoir
      rien ne change mais
      comme un point au milieu du champ un point
ouvert
      sans parole ni sémème même prêts à germer
alors
oui

Featured image credits : Tim Henderson (http://www.henderson-art.co.uk/)

Octobre

Octobre. C’est périlleux, octobre. Mois obscur. Le premier du sans-lumière. Mes humeurs suivent le même pattern que les années précédentes. Je risque de devenir insaisissable et fuyant. La Luminothérapie devrait aider. Mais je vais avoir besoin de khâlins pour chasser les idées grises – c’est leur saison, on n’y peut rien – elles amplifient tous les nœuds d’enfance et se nourrissent de tout récit de désespoir.
Je regardais hier avec étonnement ce qu’elles me faisaient écrire, les larmes qu’elles m’engendraient, la perte d’énergie et d’intérêt. Une partie de moi y croyait ferme. L’autre, plus enfouie, était consciente du théâtre de la saison.
En octobre, il me faudrait arrêter de penser. Juste respirer, faire la cuisine, travailler le bois, le papier, la matière, et le corps. Laisser de côté toutes les histoires des hommes – atroces et dérisoires. Partir dans la forêt. C’est le mois des ours et des renards inquiets. Y vivre autrement, c’est me condamner à adhérer aux métaphysiques de ce que vous appelez “réalité”, “réel” où “vérité” – toutes des cauchemars auxquels je ne peux me frotter qu’aux jours de lumière.

(FB 06/10/14)