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Tempête-cerveau

Bouts de per­son­nal­ité affolés s’emparent de mon rap­port aux autres.

Sen­sa­tion d’échec et de vie séparée baig­nant dans énergie féroce et stérile.

Je sais com­pren­dre et reli­er. Je sais me com­pren­dre, pas me reli­er. Impres­sion tenace : la vraie vie est ailleurs — celle-ci est inadéquate — j’y suis — inadéquat — I do not belong.


Un jour après — tra­ver­sée du miroir.

Toute cette struc­ture : ordon­née à la plainte — plainte surgie de l’idéal — et l’idéal… je ne sais, s’il jail­lit d’abord de la peur, ou si la peur s’y joint, pour faire du K. Dans l’idéal : ten­sion vers une forme de per­fec­tion — l’idée d’une chose à régler avant de pou­voir en user. Même anti­enne, tou­jours — qui me pour­rit mes rêves-labyrinthes d’inextricables d’actions gigognes repous­sant à jamais la chose : je ne serai pas prêt, pas con­forme, pas adéquat, il y aura quelque chose à mod­i­fi­er, à répar­er peut-être, je serai étrange, trop, éloigné trop des autres, incom­préhen­si­ble.

Bull­shit!. Un écho, juste, de cette très vieille ten­dance à moins ceci, plus cela — com­para­i­son — peur — au com­mence­ment.

Je viens de voir la pos­si­bil­ité de faire quelque chose sans que ce soit dédié — à un dieu tutélaire en échange de pro­tec­tion, de recon­nais­sance ou d’acceptation.

Main­tenant, qu’est-ce exacte­ment ce que je veux, quand je ne veux pas vers autrui ?

In the dark

Volens nol­lens, j’avais l’habitude d’inscrire cha­cun de mes actes dans le cadre d’un but à attein­dre.

Le bon­heur, le plaisir, la jus­tice, la vérité, la paix. Ces gros mots-syn­thès­es à deux têtes — l’une tournée vers les jus­ti­fi­ca­tions qu’on donne à autrui dans les inces­santes com­mu­ni­ca­tions et négo­ci­a­tions de place qu’on échange avec lui ; l’autre, vers ce plus-gros-que-tout-objet qui appelle au cœur de chaque désir, et que l’on voudrait devenir, ou pos­séder, ou ren­con­tr­er.

Il n’y a pas de but.

J’agis pour rien. Par réflexe. Les mots sont esclaves des mécan­ismes de l’échange et des trains de spikes issus des neu­rones miroirs.
Je suis une machine dans une machine et faite de machines.

Ce n’est pas trop dire : c’est là un réc­it qui peut résis­ter à la dis­so­lu­tion des autres. S’il n’y a pas de but, c’est que tout est machine.

Mais cela recon­duit un but — un désir de savoir en sur­plomb, de com­pren­dre pour écarter ou con­trôler sans avoir à s’aventurer. Cela est encore une machine, qui se dit machine. Cela ne résout pas la ten­sion. La ten­sion issue du désir d’avenir, alors même qu’aucun but, donc aucun sens, n’appartient à ce qui se joue dans le présent.

Le ciel est bleu. Mes mains courent sur le clavier. Par­fois, je bande. Le par­quet est plus frais sous mes pieds que la tran­spi­ra­tion des tapis. Et quelque chose ne veut pas que cela s’arrête à cela. Mais je ne vois pas ce qu’il pour­rait y avoir d’autre. Dieu est un mot et je n’ai que faire des réc­its — je sais trop com­ment ils fonc­tion­nent.

Je me prends à croire que je pour­rais trou­ver réso­lu­tion vers un côté moins exploré de ma per­son­nal­ité — flux émo­tion­nels, rap­port à autrui (autrui, ce truc si effrayant et si bizarre). Cela sta­bilis­erait sans doute. Je crois qu’autrui n’est pas du côté des machines — et en un sens, c’est le cas, par­fois. Mais je ne cherche pas un boyfriend. Je cherche un soul mate. Mon envie de com­mu­nion s’est inten­si­fiée avec les derniers mois, dirait-on.

Tu crois que cela suf­fi­ra ? La ques­tion porte sa pro­pre réponse…

Image : Pierre Soulages — Out­renoir. Source.

Colères 

J’ai de piètres colères. Elles s’expriment à l’occasion d’une règle vio­len­tée par autrui, d’une mau­vaise foi éhon­tée, d’un défaut de prise en compte des besoins des autres — et des miens, de toutes ces actions qu’on pour­rait faire moins vite et qui en créeraient plus de lien.

Un exem­ple par­mi d’autres :

C’était juste une inci­vil­ité. Dans le train de ce matin, à hau­teur de midi, la file d’attente était longue le long du wag­on restau­rant. Une dame d’âge et milieu tous deux cer­tains, sans doute de nous avoir adressé la parole deux min­utes sur l’importance de l’attente, s’est sen­tie autorisée à couper toute la file au pré­texte de s’acheter “juste deux gâteaux”, sans deman­der à per­son­ne un petit-par­don-pour-le-dérange­ment. Nous fûmes, à lui sig­ni­fi­er ce que nous perce­vions comme une inci­vil­ité, trois. Réac­tion certes bour­geoise, qui entraî­na de la part de la lady une ébou­rif­fante com­po­si­tion de caméléon moral, se déplaçant d’un lim­i­naire “Je vais me gên­er !” sur l’ironique “Oui il y en a cer­taine­ment d’autres qui atten­dent pour acheter deux gâteaux, c’est sûr …”, le min­imisant “Non, mais c’est juste pour deux gâteaux. Deux gâteaux.”, le vic­ti­maire “Non, qu’est-ce que vous voulez, que je retourne à ma place ? Allez, je retourne à la place, c’est ça que vous voulez ?” pour aboutir aux iné­narrables ultimes et con­trits “Je n’avais pas réal­isé que vous faisiez la queue…” et “Ce n’est pas du tout mon genre, oh là, non. Je m’excuse.”.

Évidem­ment, nous l’avons lais­sée acheter des gâteaux. Elle n’aurait pas eu cette émo­tion qui fai­sait très légère­ment trem­bler sa lèvre inférieure, il est pos­si­ble que je ne me sois pas laiss­er atten­drir du tout — mais son mélange de sans-gêne, de men­songes galopants et de mi-honte, mi-fureur, mi-défi­ance était par­fait pour que je sois pris entre colère, ébahisse­ment et un atten­drisse­ment min­i­mal. Mais ce qui au fond aurait dû me faire beau­coup rire — et je sen­tais mon voisin de droite aus­si atter­ré qu’hilare — me lais­sa tout-raide. Très peu de lib­erté de jeu. J’incarnais un moment la civil­ité-bour­geoise-out­rée.

Ce type, réac­tion­nel, de colère, chez moi très sys­té­ma­tique, ne se man­i­festerait-elle sou­vent qu’à l’insu de tout tiers, affaib­lit et fait écran. Une fois que j’en suis sor­ti, je ressens surtout honte et tristesse. L’impression d’avoir été pos­sédé par un script social enté sur une propen­sion que je con­state fort réelle à m’offusquer plutôt qu’à m’indigner — on s’offusque de ce que la forme de la règle ne soit pas suiv­ie, et l’on s’indigne de la vio­la­tion de son esprit.

Placé sous obser­va­tion.

Red Vel­vet slaugh­ter cake. © Yum And Yum­mer.

D’un don

Je suis venu hier en aide à une amie d’une très forte somme d’argent.

Peut-être aurait-elle pu dépenser moins. Sur le moment, sous l’emprise des émo­tions d’une sit­u­a­tion d’urgence, son état de san­té, sa dif­fi­culté à gér­er les imprévus, ne lui per­me­t­taient pas d’envisager d’autres options sans grande souf­france ni un impor­tant désar­roi — de ceux qui au fond finis­sent par vous obér­er aus­si silen­cieuse­ment que sérieuse­ment l’espérance de vie. Je des­ti­nais à quelque futil­ité la somme dont elle avait très rapi­de­ment besoin. Je le lui con­sacrais. Son état financier rend improb­a­ble un quel­conque rem­bourse­ment — quant à un quel­conque retour, cela reste entre elle-même et elle-même.

Pour autant, je n’ai pu m’ôter cette somme de la tête. Le nom­bre, sans en être obsé­dant, ne ces­sait de faire retour. J’ai réal­isé ce matin que c’en était bien moins la valeur même qui me gênait, que le juge­ment pos­si­ble des tiers. “Déraisonnable”, “Impul­sif”, “Évitable”, “Et tes finances ?”. Je con­nais fort bien ces voix — elles sont prélevées sur celles d’autrui, ampli­fiées, stock­ées et reservies dans mon dia­logue intérieur. C’est tout le lot des jus­ti­fi­ca­tions que l’on exige sou­vent de qui sort des lieux com­muné­ment admis, muet­te­ment teintes ici de la dés­ap­pro­ba­tion frater­nelle — don­ner, oui, mais raisonnable­ment et de façon respon­s­able, en exigeant rai­son et garanties d’usage -, des inquié­tudes parentales — ne pas se retrou­ver sur la paille — et de mes pro­pres réflex­es à éviter les con­flits et me garder du rejet. Habité de tous ces petits per­son­nages cri­tiques, je me retrou­ve à ren­dre fiévreuse­ment la réplique aux sévérités que je leur prête : comédie servie dans un flot d’anxiété coléreuse assaison­né de jus­ti­fi­ca­tions et de réac­tions plus ou moins vio­lentes (forme de noli me tan­gere pour le moins réac­tion­nel[1] ).

Au fond, me gêne que, quoiqu’inscrit en marge des habi­tus con­sen­suels qui régis­sent les trans­ac­tions marchan­des et la ges­tion bour­geoise des biens matériels pro­pres, ce geste en emporte avec lui ce que j’ai intéri­or­isé de valeurs. Excep­tion à cet ordre, il char­rie ain­si à la fois une forme de vio­lence aux bonnes mœurs, ici économiques, et la réac­tion que cela sus­cite d’ordinaire (dont je ne suis pas totale­ment exempt, du coup), empa­que­tés dans mon vieux bagage de trop-atten­tif-aux-pos­si­bil­ités-de-rejet. Cela dis­tord ce que tout cela a de sim­ple et, je trou­ve, de morale­ment banal. Pour une rai­son qu’elle juge urgente, une amie a un pres­sant besoin d’argent, j’ai cette somme, je la lui donne, c’est tout. Peut-être mon seul vrai regret, ce qui m’ébranle assez pro­fondé­ment, est-il de me trou­ver directe­ment con­fron­té au régime d’injustice qui l’a menée à devoir engager pareille somme — société des charog­nards, dont l’assise se trou­ve dans cha­cun de nos dénis de la souf­france exprimée par autrui, dans l’indifférence à ses dif­fi­cultés et dans le refus de sa demande à n’être pas qu’un jou­et au ser­vice d’une machine com­pas­sion­nelle.

NOTES

  1. Parole du Christ lorsqu’il appa­raît à Marie-Madeleine après la Résur­rec­tion, noli me tan­gere (Jn 20, 11–18), “ne me touche pas”, con­naît des inter­pré­ta­tions divers­es, pour la plu­part exaltées, fort dif­férentes de la mise à dis­tance (n’entre pas dans ma sphère ! Dégage !) que j’indique ici. ^
Image : Hierony­mus Bosch, Le Jardin des Délices (détail), entre 1480 et 1505, huile sur pan­neau de bois, 220x390 cm, Musée du Pra­do.
Source : Medi­awi­ki Com­mons.

Moha

Tant juger encore, plutôt que com­pren­dre, et tant com­pren­dre aus­si, plutôt que ressen­tir.

Le bon usage du men­tal est ancil­laire. Tyran sinon, dont le règne aux Enfers est pavé de bonnes inten­tions.

[su_spoiler title=“N.-B.”]Moha : (san­skrit) Con­fu­sion, égare­ment.[/su_spoiler]

Image : Joos de Mom­per (II) (1564–1635), La Tour de Babel, attribué à Frans Franck­en le Jeune (1581–1642). Musées Roy­aux des Beaux-Arts de Bel­gique.
Cred­its: Pho­togra­phie par PaulineM, 19 févri­er 2012, 17:03:36.
Source: Wiki­me­dia Com­mons
Licence: Attri­bu­tion-Share­Alike 3.0 Unport­ed

Avant le solstice

Tous les ans, je com­prends mieux les raisons des fêtes du sol­stice — que nos mon­des détachés des rythmes ont oublié.

L’hiver en ses débuts réveille des soli­tudes pro­fondes, homogènes aux prox­im­ités des mon­des finis­sant. La lumière s’efface, mal­gré les ten­ta­tions élec­triques.

J’aimerais une occa­sion de célébr­er en com­mun, dans le tis­sus lourds des veil­lées, la peur-décem­bre, la poix des jours huilés de pluie, les matins col­lant de songes d’autres lumières.

Tête en coton, corps lourd, l’envie d’envoyer bouler le réel (dit-on) dans l’en-deçà de ces rêves plus forts dont nous pas­sons des vies à refuser l’accord.

Je rêve encore le nir­vana comme un par­adis moral, un de ces lieux où n’arriverait plus que du bon. Je m’en aperçois, quand le regard, lassé, se tourne vers l’immédiat, et n’y ren­con­tre que la néces­sité. L’hiver serait favor­able à ce que je referme mes bib­lio­thèques, close inter­net, et me tourne vers le vide des jours, et sa source.

Dans cet ennui des dépres­sions d’automne, au coeur de la pro­cras­ti­na­tion et de l’insatisfaction, on voit affleur­er, mécaniques, les réac­tions de l’esprit en quête d’un sur­plus, tou­jours addic­tif, d’occupations, de nou­veautés, de jus­ti­fi­ca­tions divers­es — tout sauf l’indifférence, le repos, le silence. La grande machine de guerre jamais ne cesse de bâtir ses citadelles et des trébuchets.

Mon coeur tachy­carde, et je prends son rythme comme un con­tre-temps.
Ca s’emballe dans ma tête — tex­tures symp­to­ma­tiques : envie de livres que je ne lirai pas, de maths comme de procé­dures sans apor­ies, et de sexe qui ne mène nulle part — de loin­tains. Alors je pars tourn­er en rond dans les réc­its des autres — puisque je n’ai pour les miens pro­pres aucun tal­ent (mon imag­i­naire est par blocs sen­soriels et émo­tion­nels, et par par­a­digmes plus que syn­tagmes : ça ne fait pas de bonnes his­toires, et je n’ai jamais su racon­ter — un art du men­songe, aus­si, me con­firme ma mère).

Je n’ai pas du tout envie d’aller dormir. Mais j’aimerais bien dormir, bien. Ces pen­sées con­fus­es me vien­nent tou­jours au bout d’une péri­ode de mau­vais som­meil. Je ne sais au fond si elles sont con­fus­es ou justes — peut-être n’est con­fuse que le ciment des jours ordi­naires, plâtré depuis l’enfance au-dessus des infi­nis per­cep­tifs pour vivre dans le monde-com­mun une vie-atten­due. Va savoir.

Imbuvable

Les nuages sous le vent, vif, courent le ciel, le ven­tre des microcu­mu­lus plus rapi­des sous les algues longues des tout-là-haut-cir­rus con­tre le bleu si-loin-si-lisse d’être si véloce.
Non loin de moi, un jeune homme à son amie — Les nuages ! vont si-vite, regarde ! Les deux couch­es, et ceux comme des cheveux là-haut, ils bougent, aus­si !
Monte en moi le désir de pré­cis­er, cir­rus-glace, cumu­lus-eau-liq­uide, réfrac­tion de la lumière, force du vent si grande qu’on voit même se déplac­er les pre­miers, alors qu’ils sont si loin.

Dans l’instant, je réalise que ce n’est pas l’histoire qu’ils se racon­tent. Que je ne leur apporterais ici que des infor­ma­tions inutiles encom­brées de mon “je sais”. Je ne donne rien à per­son­ne en intro­duisant ain­si-brusque­ment ces autres modes nar­rat­ifs et des nom­i­na­tions qui peu­vent laiss­er croire qu’elles valent mieux que les leurs.

Cette his­toire que je racon­te, dans le bat­te­ment entre le dit des sci­ences et les nar­ra­tions du quo­ti­di­en, n’appartient qu’à moi. Je ne l’ai pas encore dite. Jamais vrai­ment. Elle vibre au-dedans depuis les lus­tres des temps d’enfances. Elle est aus­si vivante intérieure­ment que peu inté­grée à ma vie quo­ti­di­enne.

Je peux, oui, métabolis­er dans un même et com­plexe mou­ve­ment l’intérêt des nuages pour les his­toires du vent et la mor­phogénèse des cumu­lonim­bus dans les ascen­dances. Sans savoir en faire encore réc­it — soit, une forme d’offrande.

Réc­it pub­lic : le dis­cours soutenu de la sci­ence, celui de la plus grande cer­ti­tude inter­sub­jec­tive­ment aujourd’hui insti­tuée, celui qui vient avec une rhé­torique pro­pre à clouer le bec aux adver­saires, à emporter aus­si l’adhésion par la cohérence rationnelle de ses réc­its.
Pub­lic aus­si, le dit du philosophe et son idéal de clarté rationnelle, de vérité, sa pra­tique du soupçon, du “je ne m’en lais­serai pas compter”.

Mag­ma privé : l’élaboration imag­i­naire, le jeu des grands ren­vois analogiques, l’ivresse des anaphores, en ma main gauche le tis­su filan­dreux de la matière noire, en ma droite le flot des cos­mogo­nies analogiques.
J’ai pu l’exprimer par­fois en philoso­phie, afin d’atteindre et suiv­re ceux de mes amis les plus prompts au roman­tisme, ou d’explorer encore cer­tains des chemins les moins ortho­dox­es de la pro­duc­tion con­tem­po­raine, mes mémoires de Mas­ter en témoignent.
Par­fois, plus récem­ment, me sont advenus quelques pouèmes échevelés sans avant ni arrière, blocs d’émotions ryth­miques, semi-hurlés, semi-ciselés[1] .

Les accès ménagés à autrui sont ici bien étroits. Non que tout cela soit trop per­son­nel. Surtout que ça ne l’est pas assez. Pro­duc­tion clivée. Imag­i­naire bridé par la cod­i­fi­ca­tion de ses chemins et pro­duc­tions dans les manières publiques des savoirs rationnels[2] . Il faut être déjà bien intrigué par les objets impos­si­ble­ment com­pliqués, dont je suis, pour y venir voir de plus près. Nul doute qu’on m’ait trou­vé imbuvable. Nul dif­fi­culté à com­pren­dre, désor­mais, pourquoi tant mon­trèrent si peu d’enthousiasme à rechercher le bien trop dif­fi­cile à ouvrir bon­homme privé. Ses hypothé­tiques mer­veilles, si même on les dev­inaient, se payaient d’un trop haut prix. L’étrange banal­ité, une fois encore, est le temps qu’il m’a fal­lu pour le voir.

Je n’imaginais pas moi-même faire jamais cohab­iter l’émerveille des explo­sions intérieures avec le dis­cours pub­lic. Me pro­tégeant des intru­sions, je définis­sais une clô­ture entre mou­ve­ments intérieurs et expres­sion, cher­chant dés­espéré­ment le lieu où j’aurais pu leur don­ner la seule forme publique que je croy­ais légitime.

Que faire de tout de fatrs ? Rien sans doute. Rien à faire. Laiss­er se déten­dre. De mes mutismes récents et d’un dégoût ren­for­cé pour l’usage guer­ri­er de mes images-réc­its-con­cepts, j’écris encore des notes nom­brilistes au long court — et je me vois tou­jours des réflex­es d’imbuvable, des réac­tions si fauss­es, si con­tournées, si étrangères à mon désir de clarté et de paix, que… que je ne sais pas quoi, juste­ment, mais pas du bien. Vivre avec cela, oui, m’en laiss­er aller à l’inconfort, ne pas rejeter les juge­ments au vit­ri­ol et au scalpel qui m’en vien­nent, les laiss­er eux aus­si naître, rager et s’en retourn­er.

Je ne sais en quels ter­mes tout cela va chang­er.
Le vent pousse les nuages à bien d’étranges formes.

Notes

  1. Un début d’autorisation à exprimer quelque chose des émo­tions qui ne savaient se dire jusque là sinon sous le mode pub­lic, seul autorisé, de la dis­tance ana­ly­tique. L’on me croy­ait mûr, j’étais emmuré. ^
  2. Avoir rai­son en dépit du poète et mal­gré l’expérience de notre très-pro­fonde et très-fon­da­men­tale igno­rance : c’est l’ethos de la cav­erne — croire à la répéti­tion comme au lieu fon­da­men­tal de la vérité et au le pou­voir de la pré­dic­tion de ses occur­rences pour de la sci­ence. ^
Image : Ciel de sep­tem­bre, Paris. Pho­togra­phie per­son­nelle. Libre de droits.

Si vis pacem…

J’ai cru longtemps, sans la con­cevoir explicite­ment en ces ter­mes, en la pos­si­bil­ité d’un réc­it, ou d’un mode du réc­it, qui soit uni­verselle­ment, inclu­sive­ment, fac­teur de paix.

Les sci­ences étaient une bonne base, quoique insuff­isante du fait d’une his­toire les ren­dant idéologique­ment inaptes à ren­dre compte inclu­sive­ment du don­né issu de toute la gamme de l’expérience indi­vidu­elle. Dis­ons alors&nbsp: un dis­cours rationnel qui serait fon­da­men­tale­ment empiriste dans ses attentes, empathique­ment à l’écoute des vécus, non réduc­tion­niste dans ses comptes-ren­dus, plu­ral­iste dans sa gram­maire et dialogique dans sa démarche.

Si on le veut inclusif, un tel univers de dis­cours sup­pose qu’au fond tous les hommes puis­sent s’entendre sur quelques élé­ments min­i­maux — la plu­ral­ité légitime des représen­ta­tions, la pos­si­bil­ité et l’importance du dia­logue, la recherche d’un sol com­mun où vivre et penser en paix. Et c’est bien ce que je croy­ais, obscuré­ment, ou voulais croire, mal­gré tous les exem­ples assez mas­sifs du con­traire.

Implicite­ment, mon idée était que la peur et une forme de més­in­for­ma­tion nous empêchaient de nous retrou­ver en ter­rain de paix, celui-là même où je m’émerveillais, moi, de ces mer­veilles de réc­its que l’univers sus­cite aux hommes. Il suff­i­sait de ten­ter d’installer les con­di­tions de pro­duc­tion de ce type de réc­it pour que la coopéra­tion autour du savoir, ou d’un savoir élar­gi, ouvert, puisse s’installer, au moins inchoa­t­ive­ment. Nul angélisme : je savais le con­flit aisé à engen­dr­er, mais croy­ais en la pos­si­bil­ité d’un accord de long terme sur les fon­da­men­taux d’une cul­ture désir­able, c’est-à-dire inclu­sive. Je croy­ais vrai­ment que les hommes recher­chaient la paix — que les guer­res ne sont qu’un effet désas­treux des désirs de pou­voir, désirs que l’on pou­vait juguler via la con­nais­sance des désirs mul­ti­ples qui ani­ment les hommes, laque­lle devait, mécanique­ment, entraîn­er un désir de coopéra­tion et de con­sen­sus[1] .

Tout ça est faux.

Non que hommes cherchent par­ti­c­ulière­ment la guerre ; mais que la quête de paix est moins valeur suprême que vari­able d’ajustement axi­ologique fluc­tu­ant au gré des péri­odes.

Mais c’est là presque un détail. Le point essen­tiel reste que, dans ma recherche d’une paix qui soit accordée au déploiement de mon émer­veille­ment, il y avait, il y a la vio­lence de la défense de mon pro­pre espace de con­fort. Lorsque les con­di­tions de mise en place d’un espace de dia­logue coopératif et inclusif sont mise à mal ou ren­dues impos­si­bles… il m’arrivait, rarement, de me met­tre en colère[2]  ; plus sou­vent, cela m’était l’occasion de déploy­er l’attirail guer­ri­er du philosophe dans le seul but de réduire mon inter­locu­teur a quia, mais surtout je finis­sais sou­vent par me repli­er dans une peine dou­blée d’une très pro­fonde incom­préhen­sion qui pour­rait bien man­i­fester une forme de mépris supérieur, et n’est pas sans sus­citer les réflex­es de la pitié, et, au fond, de la peur ;

Non seule­ment, donc, les hommes en dépit de tout ne cherchent effec­tive­ment pas la paix — mais bien l’instauration d’un espace de con­fort dont l’inclusivité n’est pas une valeur sys­té­ma­tique­ment asso­ciée -, mais encore suis-je moi-même pris dans une quête sim­i­laire, prêt à la guerre con­tre ceux qui refuseraient ce cadre — je pen­sais jusqu’à peu ce type de refus con­jonc­turel, donc sus­cep­ti­ble de réversibil­ité ou d’amendement, sous cou­vert des bonnes con­di­tions, et je n’étais pas du tout prêt à l’accueil de ceux pour qui la colère et l’agression sont des répons­es adéquates à toutes ten­ta­tive de ce qu’ils con­sid­ère comme une ten­ta­tive de leur impos­er un cadre exogène.

Tout cela s’effondre. Il n’y a pas de réc­it des réc­its qui en détiendrait le vérité. Il n’y a pas de sauveur du monde. Pas de héros. Aucun prince ne vien­dra. Aucune panacée. Aucune pen­sée ne peut con­tenir l’univers et tout l’amour qu’il y faudrait pour que, sur cet atome de planète, ce rien boueux plein de bruit et de fureur, advi­enne quelque chose comme la réal­i­sa­tion pleine et entière du par­adis ter­restre.

C’est douloureux à réalis­er. Le Père Noël n’existe pas[3] . Il n’y a pas de paix dans le monde. Il n’y a pas de vérité dans le lan­gage.

Et, à y regarder de plus près, je suis aus­si la guerre.
[su_spoiler title=” ”]Au dedans de moi, ce ne sont que défens­es, attaques, coali­tions, buts et objec­tifs, ter­ri­toires à pro­téger… Toute une masse de réac­tions à des injonc­tions anci­ennes. “Le monde est fait comme ça.”, “Il faut faire atten­tion aux autres !”, “Ce n’est pas raisonnables !”, “Ne met pas tes doigts dans ton nez !”, … — qui me con­naît, cela dit, sait que, celle-là, il y a longtemps que je l’ai jetée aux orties, de même que je m’autorise à ne pas finir mon assi­ette, je suis un rebaile.

Le délice et l’émerveille des réc­its sont loins quand il s’agit de les partager : trop de juge­ments, trop de refus m’ont fait me repli­er dans ma coquille et adapter mes modes à l’anticipation des tirs de riposte et autres deman­des de jus­ti­fi­ca­tion. Soyons clairs, si les répons­es furent rudes, c’est qu’elles furent rude­ment ressen­ties, par­venant, d’une part, sur un ter­rain hyper­sen­si­ble ; mais aus­si prob­a­ble­ment qu’elle réagis­saient à mon inca­pac­ité à entr­er en con­tact autrement qu’en mon­trant à autrui que je maîtri­sais mieux que lui ou elle l’espace théorique de son pro­pre savoir, voire savoir-faire… Le plus éton­nant étant sans doute qu’il m’ait fal­lu près de deux décen­nies pour m’apercevoir que c’était une méth­ode désas­treuse, et une de plus pour com­mencer à m’en débar­rass­er. Je ne sais tou­jours pas trop pourquoi cette méth­ode fut favorisée en dépit de tout, et très tôt — grande sec­tion de Mater­nelle au moins. Ah, les espaces de con­fort…[/su_spoiler]

Je suis la guerre que je ne veux pas.
Je veux la guerre, comme tout le monde.
Et mon désir de paix doit tra­vers­er la guerre que je veux.

Notes

  1. Qui con­naît un peu l’ennéagramme recon­naî­tra les ten­dances d’une base 9, avec, on le ver­ra, une aile prob­a­ble en 1. ^
  2. L’imparfait est ici de mise, mon rap­port à l’expression de la colère est en train de chang­er. ^
  3. Mais les elfes, si. Promis. On les entend chanter dans les arbres par jour de vent. ^

image : Albrecht Alt­dor­fer (1480–1538), Schlacht bei Issus (La bataille de l’Issus — bataille d’Alexandre le Grand con­tre le roi perse Dar­ius), 1529, bois de tilleul, 158.4 x 120.3 cm, Alte Pinakothek, München. Source Wiki­me­dia Com­mons.

The rest is silence

Au point de con­flu­ence de nar­ra­tions grandes et petites, fréné­tiques orgueilleuses des­tinées toutes au repos.
De ma main, des frondaisons grouil­lantes de mon­des sauvages et réguliers, épi­phytes et cru­els, nais­sent, sans com­mence­ment ni futur comme tout ce qui jail­lit du ter­reau des morts.
Le dit con­tra­dic­toire de la matière motive la vie péristal­tique en mes organes. L’os sait le métab­o­lisme des supera­mas, le chant de l’hypersymétrie et le tis­su dis­cret de l’égal mc2.
Dans le tra­jet réglé des cir­cuits efférents à la rétine, la lib­erté — de l’œil au doigt à la parole au sexe aux généra­tions. Et le bat­te­ment de mon cil trace la longue, l’immémoriale prière des croy­ants épris dépris du siè­cle.
Un fris­son de lit­téra­ture dans le bat­te­ment du sang aux canaux capil­laires — tout un foi­son­nement d’étapes sans raisons sur le chemin du cœur, hic sunt shado­ki. Et la philoso­phie me souille régulière­ment les qua­tre ven­tricules, au point d’avoir à en chang­er tous les qua­tre ans. Le reste des savoirs pulse au gré des march­es et des orgasmes, lym­phe dense, sperme des croy­ances expul­sé dans la nuit des sen­sa­tions.
Colères, anx­iétés et joies, petit monde cacoph­o­nique des quat’saisons hor­monales, pré­ten­dant s’y con­naître en poli­tique. Je les crois bien volon­tiers — chi­ennes ! Cela dit, en matière de soci­olo­gie et de morale, j’aime assez la voix de l’oxytocyne — mais elle n’est pas seule à chanter.

L’Aleph est le lieu ponctuel d’une extase des savoirs — Borgès croit en la sim­plic­ité des essences ; moi non. Je ne me sais aucun cristal où pour­rait se résumer l’effervescence des choses mortes et des pres­sions d’avenir. Je suis le lieu d’un grouille­ment anomique du sens. Vous ne pour­rez faire qu’un mot pronon­cé n’engendre les défer­lantes d’images qu’il porte dans sa réso­nance avec mon corps de cel­lules et d’affects — mais, cette sépa­ra­tion est trompeuse, il n’y a pas un côté corps, un côté mots, mais un corps anas­to­mosé de mots, héris­sé de la galle des croy­ances, dansant sans sou­p­lesse dans les réc­its en tem­pêtes.

      Cette danse par­fois,
      cette danse ren­con­tre la sen­sa­tion bru­tale
      sen­sa­tion bru­tale et ten­dre sans ver­gogne ni délice dit
      ;
      rien ne s’arrête alors, ni la frénésie, ni le grand chaos-foutoir
      rien ne change mais
      comme un point au milieu du champ un point
ouvert
      sans parole ni sémème même prêts à ger­mer
alors
oui

Fea­tured image cred­its : Tim Hen­der­son (http://www.henderson-art.co.uk/)

Octobre

Octo­bre. C’est périlleux, octo­bre. Mois obscur. Le pre­mier du sans-lumière. Mes humeurs suiv­ent le même pat­tern que les années précé­dentes. Je risque de devenir insai­siss­able et fuyant. La Luminothérapie devrait aider. Mais je vais avoir besoin de khâlins pour chas­s­er les idées gris­es — c’est leur sai­son, on n’y peut rien — elles ampli­fient tous les nœuds d’enfance et se nour­ris­sent de tout réc­it de dés­espoir.
Je regar­dais hier avec éton­nement ce qu’elles me fai­saient écrire, les larmes qu’elles m’engendraient, la perte d’énergie et d’intérêt. Une par­tie de moi y croy­ait ferme. L’autre, plus enfouie, était con­sciente du théâtre de la sai­son.
En octo­bre, il me faudrait arrêter de penser. Juste respir­er, faire la cui­sine, tra­vailler le bois, le papi­er, la matière, et le corps. Laiss­er de côté toutes les his­toires des hommes — atro­ces et dérisoires. Par­tir dans la forêt. C’est le mois des ours et des renards inqui­ets. Y vivre autrement, c’est me con­damn­er à adhér­er aux méta­physiques de ce que vous appelez “réal­ité”, “réel” où “vérité” — toutes des cauchemars aux­quels je ne peux me frot­ter qu’aux jours de lumière.

(FB 06/10/14)