Category Archives: Au jour le jour

L’idée du maître

Laisser filer l’idée du maître. Alors, peut-être, le disciple. Les tiers seuls voudront nommer.

(Je cherche mon coeur, encore et encore, dans les décombres d’anciennes frayeurs. Permets-moi d’oublier ce que j’ai mal appris de Toi.)

Image : Odilon Redon, Sacred Heart, 1910, Pastel sur papier, 60 x 46,5 cm. Domaine public. Source

Hantises

Tenir son rôle sans y succomber. Mais me perds et me tords aux courants des désirs ambiants. Marées brutales – romans, philosophie, journaux, théories, croyances – actualités du rêve – toutes les piles du sens.

… – ignorer le brouhaha des récits-solliciteurs – brûler les bibliothèques-nématodes – puis suivre les tracées de fièvres vers l’eau fraîche, solitaire plus que le ciel, et plus vaste.

D’après FB – 01/05/16

James Ensor, L’Entrée du Christ à Bruxelles, 1888, huile sur toile, 431 x 253 cm, source.

Just so stories

Nous,
tresses en l’écheveau sans repos de nos récits, ivres des vins de possibles vérités dont les grandes suées laissent signes aux sables du ciel
nous, fils des nuits historiées de nous-mêmes s’allant dévidant à l’erre des heures identitaires, nous ramassés
aux bouloches denses de colères, dans les poussières, ô intensités jusques aux nerfs inattendus, d’incompréhensions rejetées encore, et encore, sous le tapis d’infini commentaire – ô, combien de contes de joies et de misères, et toutes les diffractions de l’attente
nous, serait-ce, ô merveille, pour y dresser la négation d’une identité, croyants, en la litanie des comment, en les adjurations du droit, la légitimité souveraine de la puissance et la thaumaturgie des savants, dont le doigt suscite les horizons féconds de toutes lunes – sauf en tel interstice oublié de n’être pas habité
ombres dénombrées dans les mondes carénés d’imageries miraculeuses, nous que nul dire n’assume, nul sens dans l’efflorescence folle des narrations, stratégies de l’enclos fût-ce dans les éblouissements
nous rien, tout, un, autre, selon

nous

sweet seals of jolly silly-hence – we-saliency – we-silhence
just so stories

Sur FB, ce jour.

Illustration : Hieronymus Bosch, Le Jardin des délices (extrait), 1500-1505, Musées du Prado,
Source : Wikimedia Commons

Pouème de Noyel

Une variante (bien mièvre par endroit…) d’un précédent. Envoyé en accompagnement du traditionnel message d’absence pro.

L’eau placide, là-bas, polit sa pâle écume,
Dédicace son front à l’azur enchanté
Et fixe au plein des cieux d’un décembre sans brume
Le séjour du soleil par l’instant arrêté.

Du goéland songeur, le vol emmailloté
D’espace fait frémir des grands roseaux la plume ;
Coulant, le sable chante à la paroi posthume
des falaises de grès un péan déporté.

Un grand nocturne accouche, à l’heure où les volumes
Du jardin se déploient en leurs intimités,
De Noëls silencieux et de songes d’agrumes,

Une promesse enfin de toutes satiétés…
Au mitan du foyer vocalisent les grumes.
C’est saison de cadeaux et de sommeils ouatés.

Tempête-cerveau

Bouts de personnalité affolés s’emparent de mon rapport aux autres.

Sensation d’échec et de vie séparée baignant dans énergie féroce et stérile.

Je sais comprendre et relier. Je sais me comprendre, pas me relier. Impression tenace : la vraie vie est ailleurs – celle-ci est inadéquate – j’y suis – inadéquat – I do not belong.


Un jour après – traversée du miroir.

Toute cette structure : ordonnée à la plainte – plainte surgie de l’idéal – et l’idéal… je ne sais, s’il jaillit d’abord de la peur, ou si la peur s’y joint, pour faire du K. Dans l’idéal : tension vers une forme de perfection – l’idée d’une chose à régler avant de pouvoir en user. Même antienne, toujours – qui me pourrit mes rêves-labyrinthes d’inextricables d’actions gigognes repoussant à jamais la chose : je ne serai pas prêt, pas conforme, pas adéquat, il y aura quelque chose à modifier, à réparer peut-être, je serai étrange, trop, éloigné trop des autres, incompréhensible.

Bullshit!. Un écho, juste, de cette très vieille tendance à moins ceci, plus cela – comparaison – peur – au commencement.

Je viens de voir la possibilité de faire quelque chose sans que ce soit dédié – à un dieu tutélaire en échange de protection, de reconnaissance ou d’acceptation.

Maintenant, qu’est-ce exactement ce que je veux, quand je ne veux pas vers autrui ?

Colères 

J’ai de piètres colères. Elles s’expriment à l’occasion d’une règle violentée par autrui, d’une mauvaise foi éhontée, d’un défaut de prise en compte des besoins des autres – et des miens, de toutes ces actions qu’on pourrait faire moins vite et qui en créeraient plus de lien.

Un exemple parmi d’autres :

C’était juste une incivilité. Dans le train de ce matin, à hauteur de midi, la file d’attente était longue le long du wagon restaurant. Une dame d’âge et milieu tous deux certains, sans doute de nous avoir adressé la parole deux minutes sur l’importance de l’attente, s’est sentie autorisée à couper toute la file au prétexte de s’acheter “juste deux gâteaux”, sans demander à personne un petit-pardon-pour-le-dérangement. Nous fûmes, à lui signifier ce que nous percevions comme une incivilité, trois. Réaction certes bourgeoise, qui entraîna de la part de la lady une ébouriffante composition de caméléon moral, se déplaçant d’un liminaire “Je vais me gêner !” sur l’ironique “Oui il y en a certainement d’autres qui attendent pour acheter deux gâteaux, c’est sûr …”, le minimisant “Non, mais c’est juste pour deux gâteaux. Deux gâteaux.”, le victimaire “Non, qu’est-ce que vous voulez, que je retourne à ma place ? Allez, je retourne à la place, c’est ça que vous voulez ?” pour aboutir aux inénarrables ultimes et contrits “Je n’avais pas réalisé que vous faisiez la queue…” et “Ce n’est pas du tout mon genre, oh là, non. Je m’excuse.”.

Évidemment, nous l’avons laissée acheter des gâteaux. Elle n’aurait pas eu cette émotion qui faisait très légèrement trembler sa lèvre inférieure, il est possible que je ne me sois pas laisser attendrir du tout – mais son mélange de sans-gêne, de mensonges galopants et de mi-honte, mi-fureur, mi-défiance était parfait pour que je sois pris entre colère, ébahissement et un attendrissement minimal. Mais ce qui au fond aurait dû me faire beaucoup rire – et je sentais mon voisin de droite aussi atterré qu’hilare – me laissa tout-raide. Très peu de liberté de jeu. J’incarnais un moment la civilité-bourgeoise-outrée.

Ce type, réactionnel, de colère, chez moi très systématique, ne se manifesterait-elle souvent qu’à l’insu de tout tiers, affaiblit et fait écran. Une fois que j’en suis sorti, je ressens surtout honte et tristesse. L’impression d’avoir été possédé par un script social enté sur une propension que je constate fort réelle à m’offusquer plutôt qu’à m’indigner – on s’offusque de ce que la forme de la règle ne soit pas suivie, et l’on s’indigne de la violation de son esprit.

Placé sous observation.

Red Velvet slaughter cake. © Yum And Yummer.

Machines, à désécrire

Je me suis coupé des liens, à nous croire machines, assignées notamment à l’ordre des mots. Depuis des décennies, j’aspire pourtant à trouver avec les autres le terrain d’une entente, au sens propre, cordiale. Et ce défaut d’expérience me mène à désirer – c’est un désir, encore – un lieu sans ces compromis égotiques qui viennent de ce qu’on veut garder pour soi.

Et, là précisément, je prends conscience de mon inertie, de mes peurs, de mes colères, de mes revendications à être considéré et traité d’une façon que je juge conforme à ce à quoi j’estime avoir droit, conscience de mon impossible désir de disposer de la jeunesse que je n’ai pas eue – hors rejet, impression de rejet, protection isolante contre le rejet, névrose en bref. Une jeunesse qui serait moins écrasée de savoir (même si c’est rigolo, le savoir), et plus ancrée dans relation. Petits poisons dont, c’est mon inquiétude, j’ai l’impression de très égotiquement m’accommoder.

Image : Source – unavailable (15/09/2015) – Studio Cheung, © Bastien Horn, 2013.

Machines and beyond

Longtemps j’ai cru, profondément, que les gens étaient des machines complexes.
Et en un sens, c’est bien le cas – partout où il y a régularité, il y a la possibilité d’y voir une machine à l’œuvre.

Longtemps j’ai cru qu’il me fallait apprendre à interagir avec ces machines, à en reconnaître et comprendre les répétitions, à m’accorder à leurs façons de faire monde – longtemps, pour les mêmes raisons, j’ai cru qu’un monde était une machine.

Longtemps aussi, je me suis aussi pensé machine. Penser-machine : ramener la manifestation complexe, constatée sous diverses guises, à l’unité de quelques principes, au jeu de mécanismes plus élémentaires, à un divers intellectuellement maîtrisé de séries causales interdépendantes.

Mais comme je recherchais encore le terrain d’un jeu d’infinie, d’inconditionnelle acceptation, les choses ne fonctionnèrent pas bien. Je mis quelques décennies à comprendre les fils de cette tresse d’errances.

Machiner, c’est une possibilité de nos façons de connaître et d’anticiper les régularités sur les écrans du monde. C’est un outil intéressant : déceler des répétitions et y projeter des machines comme autant de déclinaisons d’un schème régulateur de nos activités de connaître et juger. Mais cela n’offre aucune garantie que les choses soient à ces machines comme le visage est au reflet – qu’elles s’en laissent résumer sans reste ou d’un reste sans plus d’importance que les scories de fluctuations négligeables. Il est aisé pourtant de confondre la machinerie de nos pensées avec celle qu’elles imputent à leurs objets.

Aujourd’hui, je ne vois plus les gens comme des machines. Plus les mondes comme des machines. Plus seulement.

J’ai toujours été sensible aux restes comme à autant d’espaces où projeter de nouvelles machinations – me déplaçant dans un hyperespace organique de jeux où les restes de chaque machine-univers en ouvraient la possibilité d’une nouvelle, différemment articulée.

Le reste s’est fait plus important aujourd’hui que le mecanème, si je peux parler ainsi – plus important que l’élément de saisie des jeux et des mondes sous l’espèce de l’engrenage ou de l’algorithme.

Il ne s’agit pas de mélanger les genres pour autant. Le schème machinique a son intérêt. Tant se prennent pour des machines, dès qu’une identité (le produit d’une guerre) leur tombe dessus. Et puis le monde est plein de régularités rigolotes dont il plaît à l’esprit de modéliser les formes.

Il s’agit juste de déployer mon univers dans le reste. Là où se font les rencontres. Là où se trouve l’inédit. Là où je n’ai que peu d’habitude ou d’assise sans mots. Dans l’intensité.

Image : Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier, 1912, huile sur toile, 146 x 89 cm, Philadelphia Museum of Art.

D’un don

Je suis venu hier en aide à une amie d’une très forte somme d’argent.

Peut-être aurait-elle pu dépenser moins. Sur le moment, sous l’emprise des émotions d’une situation d’urgence, son état de santé, sa difficulté à gérer les imprévus, ne lui permettaient pas d’envisager d’autres options sans grande souffrance ni un important désarroi – de ceux qui au fond finissent par vous obérer aussi silencieusement que sérieusement l’espérance de vie. Je destinais à quelque futilité la somme dont elle avait très rapidement besoin. Je le lui consacrais. Son état financier rend improbable un quelconque remboursement – quant à un quelconque retour, cela reste entre elle-même et elle-même.

Pour autant, je n’ai pu m’ôter cette somme de la tête. Le nombre, sans en être obsédant, ne cessait de faire retour. J’ai réalisé ce matin que c’en était bien moins la valeur même qui me gênait, que le jugement possible des tiers. “Déraisonnable”, “Impulsif”, “Évitable”, “Et tes finances ?”. Je connais fort bien ces voix – elles sont prélevées sur celles d’autrui, amplifiées, stockées et reservies dans mon dialogue intérieur. C’est tout le lot des justifications que l’on exige souvent de qui sort des lieux communément admis, muettement teintes ici de la désapprobation fraternelle – donner, oui, mais raisonnablement et de façon responsable, en exigeant raison et garanties d’usage -, des inquiétudes parentales – ne pas se retrouver sur la paille – et de mes propres réflexes à éviter les conflits et me garder du rejet. Habité de tous ces petits personnages critiques, je me retrouve à rendre fiévreusement la réplique aux sévérités que je leur prête : comédie servie dans un flot d’anxiété coléreuse assaisonné de justifications et de réactions plus ou moins violentes (forme de noli me tangere pour le moins réactionnel[1] ).

Au fond, me gêne que, quoiqu’inscrit en marge des habitus consensuels qui régissent les transactions marchandes et la gestion bourgeoise des biens matériels propres, ce geste en emporte avec lui ce que j’ai intériorisé de valeurs. Exception à cet ordre, il charrie ainsi à la fois une forme de violence aux bonnes mœurs, ici économiques, et la réaction que cela suscite d’ordinaire (dont je ne suis pas totalement exempt, du coup), empaquetés dans mon vieux bagage de trop-attentif-aux-possibilités-de-rejet. Cela distord ce que tout cela a de simple et, je trouve, de moralement banal. Pour une raison qu’elle juge urgente, une amie a un pressant besoin d’argent, j’ai cette somme, je la lui donne, c’est tout. Peut-être mon seul vrai regret, ce qui m’ébranle assez profondément, est-il de me trouver directement confronté au régime d’injustice qui l’a menée à devoir engager pareille somme – société des charognards, dont l’assise se trouve dans chacun de nos dénis de la souffrance exprimée par autrui, dans l’indifférence à ses difficultés et dans le refus de sa demande à n’être pas qu’un jouet au service d’une machine compassionnelle.

NOTES

  1. Parole du Christ lorsqu’il apparaît à Marie-Madeleine après la Résurrection, noli me tangere (Jn 20, 11-18), “ne me touche pas”, connaît des interprétations diverses, pour la plupart exaltées, fort différentes de la mise à distance (n’entre pas dans ma sphère ! Dégage !) que j’indique ici. ^

Image : Hieronymus Bosch, Le Jardin des Délices (détail), entre 1480 et 1505, huile sur panneau de bois, 220×390 cm, Musée du Prado.
Source : Mediawiki Commons.

Message d’absence

Mirliton, mirlitaine
Tontaine-tonton.
Message d’absence, que reçurent, en interne de Belle Entreprise, qui me messagea, ces jours-là.

Bonjour,

Quelques jours
loin des cours
gazières

Je pars pour
sans détours
– Oh ! fier ! –

Mes atours d’hiver
Mettre en tour de pierre.

M’en reviendrai, lourd
Des bonheurs d’hier,
Offrir des amers
A nos jeux du jour.

Comm’ toujours :)

Image: Ted Nasmith, Ëarendil à Tirion, © Ted Nasmith. Source : Tolkiendil