Category Archives: Petites et grandes pages

Où la vue est vision

On ne renaît que de mourir, la mort est le passage de la vie à la Vie, et le corps pénitent est aussi le corps pèlerin, un pèlerin spirituel, qui cherche à dépasser sa propre finitude dans cette finitude affirmée, pour atteindre l’infini où la vue est vision, le toucher embrassement, le goût eucharistie.  

Michel Cazenave, évoquant les pratiques de pénitence au Bas Moyen-Age, in : Angèle de Foligno. – Paris : Albin Michel, 2007 (coll. Spiritualités vivantes, 226). – p. 45.


Image : Marie de Magdala embrassant les pieds du Crucifié, début du 14ème siècle, Cappellone di San Nicola, Basilica di San Nicola da Tolentino, Tolentino, Italy. Source : Wikimedia Commons.

“Adultes surdoués, S’épanouir dans son univers professionnel” – Dr Valérie Foussier

La littérature sur l’adulte surdoué a le vent en poupe, conséquence peut-être d’une récente prise de conscience dans notre banlieue hexagonale d’un phénomène qui est plus largement connu ailleurs. Cela dit, le peu de savoir dont on dispose sur la question rend assez aléatoire la plupart des productions sur un sujet que seuls quelques grands noms balisent, issus pour l’essentiel du monde des psychothérapies, et ne proposant essentiellement que des phénoménologies du “surdoué souffrant”. A ma connaissance, il n’est que l’excellent ouvrage de Nicolas Gauvrit sur les “surdoués ordinaires” pour mettre en perspective un phénomène qui ne saurait se mesurer à la seule plainte de leurs patients que les praticiens élaborent en heuristiques diverses et de qualité assez variable.

Foussier - surdoué s'épanouir au travail
Dr Valérie Foussier. Adultes surdoués, S’épanouir dans son univers professionnel. Paris : Editions Josette Lyon, 2014. 190 p.

Dans ce cadre assez lâche, on voit depuis peu apparaître quelques ouvrages se penchant plus spécifiquement sur les surdoués au travail. Le présent petit livre en fait partie, qui se propose, sur un diagnostic liminaire de Grande Méchanceté porté sur le fonctionnement l’entreprise moderne, de proposer quelques conseils aux sujets à Haut Potentiels. L’auteure en est endocrinologue, spécialiste des enfants précoces et artiste.

C’est pour moi un texte assez brouillon qui mélange les niveaux, et propose une vision plus ou moins cohérente de son sujet, mais conceptuellement assez floue, même si s’en dégage une ligne d’action qui pourrait être : ralentissez, retrouvez vos valeurs, reconstruisez votre espace intérieur, faites confiance à votre intuition, laissez jaillir votre créativité (spontanément forte chez les HP), rayonnez. Plus un texte manifeste que le manuel annoncé par son titre.

L’on découvre le plan au fur et à mesure. Après un état des lieux sur l’entreprise (1è partie), quelques conseils sur la vie professionnelle (2è partie), la 3e partie semble consacrée à quelques éléments de développement personnel. L’absence de coordination n’est pas un problème pour un public de HP – mais cela ne fait pas un livre, et choque assez irrémédiablement mon sens de l’architecture d’un texte, tout comme est froissé mon soucis du détail par quelques coquilles, défaillances de ponctuation, fautes de grammaire, constructions en paragraphes parataxiques et autres imprécisions conceptuelles (non, les neurosciences ne sont pas appelées aussi sciences cognitives, mais les neurosciences cognitives sont bien le nouvel avatar des neurosciences dans leur fusion avec les sciences cognitives).

Mais l’ouvrage a au moins l’avantage de me confirmer dans les orientations que je suis en train de prendre en ce moment, ne m’apporterait-il concrètement qu’assez peu. Et, étonnamment, j’éprouve pas mal de sympathie pour son auteure, n’aurais-je pas plus que cela d’entrain pour le produit qu’elle nous livre.

On trouvera, si on en a le courage, quelques compléments sur le contenu dans les lignes qui suivent.


La première partie fait état de la détérioration des conditions du travail en entreprise. Elle me laisse sur ma faim. On ne sait guère d’où l’auteure tire ses conclusions. Elle oscille entre reconnaissance des contraintes auxquelles sont soumises ces structures aujourd’hui majeures de l’économie, et condamnation sans appel des modes de management, réduits à n’être que des relais de mensonges (manipulation via coaching ou PNL) et de contraintes contradictoires (autonomie vs conformité aux règles, par exemple) ou d’une compétition forcenée entre employés. Il est assez difficile de sortir de ce brouet une quelconque idée claire – il est certes confirmé dans ses très grandes lignes par nombre d’articles de journaux et études sociologiques, mais je puis témoigner d’expérience qu’il n’est assurément pas applicable à tous les environnements professionnels.

C’est d’autant plus regrettable que l’insertion de la problématique “HP” y est assez mal traitée, plus par allusions que de façon détaillée, dans des chapitres très courts comme perdus dans une semi-diatribe sur la psychosociologie du monde du travail dont l’amertume est inversement proportionnelle à la précision.

Je me reconnais certes dans le portrait à grands traits et déstructuré qu’elle trace du HP, pourfendeur d’une injustice qu’il ou elle sent “à des kilomètres à la ronde”. Comme souvent en ces ouvrages mal maîtrisés, la phénoménologie est correcte. En ce sens, par le seul effet miroir (“tiens, oui, je fais des trucs comme ça… ouille !”), l’ouvrage a de l’intérêt pour moi. Mais là encore, c’est un portrait détouré à la hache et sans nuance, dont on sent trop les projections généralisantes et la synthèse parfois maladroite de cas divers dont on ne verra pas le bout d’une étude pour qu’il me semble intellectuellement bien fondé.

J’aurais largement préféré que quelques cas cliniques viennent éclairer le sondage intéressant dont l’auteur nous présente les résultats en tête de livre (probablement sans valeur autre qu’heuristique, puisque ni la méthode d’échantillonnage, ni la constitution du questionnaire, ni le mode d’agrégation des résultats ne nous sont présentés). On aurait alors pu s’interroger sur les causes sociologiques.

Le premier chapitre de la partie suivante offre quelques pistes de résolution de difficultés, sans bien préciser la nature de ces difficultés, avec des conseils passe-partout que tout coach est en mesure de donner. M’aurait intéressé de savoir si un HP, en situation par exemple de management, doit être plus attentif que d’autres à telle ou telle chose, et donc mettre l’accent sur des points que les bouquins ordinaires destinés au savoir-être managérial négligent. Rien de tout ça, mais une suite de conseils clairement ordonnés mais sans réel intérêt différentiel.

Le chapitre sur les manipulateurs ne m’apporte rien de neuf mais est bienvenu. Celui sur le burn-out, d’un lyrisme tout autobiographique m’émeut – il y a là quelque chose de personnel et d’intense, un exemplum dont on peut suivre les tracées et qui n’est pas dévié par une conceptuelle qu’à être mal maîtrisée, je m’imagine ne refléter pas les trajets spontanés de l’auteur. La présentation rapide du MBTI en fait une bonne introduction à ce cadre très pratique d’analyse de la personnalité.

En tête de troisième partie, le chapitre sur la créativité a pour moi quelque chose de revigorant, à la mesure de mon interrogation maintenant ancienne sur ce que je ressens comme le blocage de mes fonctions créatives. Je ne suis pas fan, je l’avoue, du lyrisme sucré que l’auteure y affectionne, mais suis très sensible à ce qu’elle laisse entendre de son tempérament impulsif, explosif et au service d’autrui. Un bref chapitre incite à lutter contre la procrastination par la discipline des listes – mais les causes de la procrastination n’y sont pas vraiment élucidées sinon sous l’angle du peu d’intérêt pour certaines tâches, et mes peurs ne s’y retrouvent pas. L’ennui et le doute forment la matière du bref chapitre suivant – l’auteure s’y fait conseillère, tablant sur une expérience qu’elle restitue en touches rapides ; cela peut sonner naïf, mais certains y trouveront à manger, je pense. Suivent alors quelques brèves pages sur jalousie, injustice et changement, où chacun-e est libre de trouver une source d’inspiration par rapport aux difficultés qu’il ou elle traverse. Mais j’ai peu à en dire, ayant toujours passé au travers des jaloux, des injustes… et du changement !

Les premiers paragraphes de cet article a été d’abord publié sur SensCritique.

Lire Tolkien – conférence de Michael D. C. Drout

M’a toujours frappé qu’au sortir de mes nombreuses relectures de telle ou telle partie de l’oeuvre de Tolkien, le monde-commun soit toujours fort long à reprendre consistance. Une conférence de l’année dernière, articulant mieux que je ne l’avais fait jusqu’ici certaines de mes intuitions, me fournit quelques clefs. L’exposition en est américaine. Les signes de l’entre-soi sont assez différents des nôtres, et, du coup, pour nous, parfois agaçants. Cela mis à part, je trouve fort intéressantes les pistes critiques esquissées.

Selon Michael D. C. Drout, on retrouve au Seigneur des Anneaux certains des traits communs aux oeuvres de l’imaginaire : inversion de la posture ironique (les personnages savent plus de chose que les lecteurs), point de vue quasi-systématique du personnage le moins informé lié à une façon, selon le conférencier peu commune dans la littérature de l’imaginaire, de faire le lecteur apprendre en même temps que le personnage[1] et utilisation de références manifestes dont le designatum échappe au lecteur, sensées donner une profondeur au monde évoqué. Mais alors que de nombreux auteurs se contentent de pseudo-références, jamais réellement développées par ailleurs sinon allusivement, comme c’est le cas par exemple du Necronomicon et autres ouvrages interdits de Lovecraft, le cas est assez rare chez Tolkien (allusion à la reine Beruthiel et aux deux des istari, partis vers l’est).

En revanche, on y rencontre très largement des caractéristiques qui sont plus essentiellement propres aux textes de la tradition médiévale, où transparaissent des éléments intertextuels et plus largement culturels du scripteur, perdus dans la suite des recopies, traductions et ajouts successifs : références rompues, relatives à des éléments auxquels le lecteur n’a pas accès (légende de Beren et Luthien, Narn i chin Hurin, etc.) et références traditionnelles, catachrèses plus ou moins poétiques (les chats de la reine Beruthiel, précisément).

Le trait le plus saillant, et à mon sens le plus convainquant, tient sans doute dans le paratexte du LotR, qui annonce l’oeuvre comme issu de nombreuses strates, dont la traduction tolkiennienne, des carnets initiaux de et Bilbo et Frodo, enrichis de traductions de l’elfiques et autres chroniques et dont le Red Book of Westmarch n’est qu’une des versions. Tolkien le philologue construit un texte sur le modèle de ceux qu’il reçoit, traduit et connaît parfois fort bien pour en avoir travaillé à l’édition critique (Gawain and the Green Knight). Ce serait un simple détail maniériste ou un clin d’oeil au lecteur avisé, n’étaient la prévalence des ruines dans l’oeuvre, et le rapport très particulier de Tolkien au temps. Le Seigneur des Anneaux – mais tout autant le Silmarillion – sont des textes-ruines, compacts et cohérents témoins issus de compilations multiples d’un temps où tout était plus vif, grand et vivant qu’aujourd’hui – celui-là même qui règne sur la Lothlorien tant que Galadriel y porte Nenya, the ring of adamant.

Dèjà au temps de la narration, les savoirs anciens se perdent, sauf chez Elrond – mais Legolas lui-même ne se souvient pas de l’entièreté du Lai de Nimrodel. Elves fade away or leave Middle-Earth. Le départ de Frodo, la fin d’Arwen, la traversée de Legolas et Gimli, les tombes de tous les héros font pendant aux ruines nombreuses qu’ils eurent à traverser. Dans son interview à la BBC, Tolkien indiquait la mort comme thème central du SdA. Son inéluctabilité tout autant que son caractère inacceptable. Et ce que nous avons à faire dans le temps qui nous est donné[2] .

Le texte du SdA, ses incohérences, la diversité inhabituelle de ses tons et de ses genres, défiant les règles (the so boringly normative rules) de “creative” writing, en apparente la lettre, à une oeuvre composite, issue de plusieurs scripteurs, confirmant les indications du paratexte. Intension que je pense être celle de Tolkien, même si certaines des incohérences sont des conséquences de sa façon d’écrire plus que d’une volonté affichée de les y faire figurer[3] . Là où le story telling usuel ne parvient qu’à nous raconter des histoires, l’oeuvre tolkiennienne délivre un monde, du fait même de ses imperfections, inhérentes à l’art du conteur-menteur, dont on sait qu’il est porteur de plus de vérité profondément humaine qu’une chronique respectueuse des faits historiques et psychologiques.

Le texte même serait ainsi ruine-témoin, opérateur d’une nostalgie, qui est, comme souvent, rappel d’enfance[4] . Lire Tolkien, c’est bien pour moi, dans cette idée, me retrouver à chaque fois pris dans la matérialité même de l’objet qui m’est offert, en tant qu’il témoigne déjà, sous cette forme, de ce qu’il véhicule dans sa lettre : une ombre du passé se superposant au présent commun, de telle sorte qu’on ne sache plus réellement lequel est la lumière de l’autre, et lequel apparition.

Notes

  1. à l’exception notable, indique le conférencier, de The shadow of the Past, auquel j’ajouterais volontiers The council of Elrond, rebutant pour nombreux lecteurs, et fort peu éloigné d’un artifice pour donner aux protagonistes et au lecteur une vue d’ensemble sur le cadre narratif du bouquin. Il est vrai que ce chapitre arrive très tard, bien, bien après le second chapitre qui semble de mise dans la fantasy contemporaine, si l’on en croit Michael D. C. Drout. ^
  2. “I wish it need not have happened in my time,” said Frodo.
    “So do I,” said Gandalf, “and so do all who live to see such times. But that is not for them to decide. All we have to decide is what to do with the time that is given us.”, LotR, book I, Chapter 2. ^
  3. Il faisait au contraire montre d’un naturalisme certain, pour ce qui concerne le déroulement du temps et la gestion de l’espace géographique ^
  4. Le thème n’est pas, et de loin, propre à Tolkien ; l’on connaît par exemple de Lovecraft les pages éblouies dans un ethos similaire au final de The Dream-Quest of Unknown Kaddath de 1926. Mais la nostalgie n’est pas le trait émotionnel dominant des écrits lovecraftiens, et son oeuvre tourne moins autour de la prévalence des ruines que, je trouve, de l’insistance inquiétante de ce que nous pensons impossible. ^

Image: Les hâvres gris. Credit: John Howe. Source.

Sándor Márai – L’Héritage d’Esther

C’est une novella dense et limpide, construite sur le mode de flash-backs successifs déroulant aussi sommairement qu’essentiellement la vie d’une petite dizaine de protagonistes sous le regard d’Esther, quasi-fantôme à la vie arrêtée. Temps d’une viscosité étrange, comme si les années passant n’avaient de durée que celle de la journée vers laquelle elles convergent. Discours de femme se pensant déjà vieille – et l’étant sans doute pour l’époque. Souvenirs d’un naufrage, qui est aussi, à sa façon, un accomplissement – comme la cendre est celui, ultime, de tout feu qu’on a tenu en braises.

Marai - L'héritage d'Esther
Sous une plume sensée être celle de la narratrice, sourd rapidement l’art de Márai, le chapitrage et la lente construction du climax étant bien trop savants fût-ce même pour un esprit affûté comme celui d’Esther. Qui plus est, la finesse psychologique de l’écriture s’est doublée, pour moi, d’un étrange contre-chant, comme si l’écrivain avait sourdement suscité, sous le récit en première personne, l’intervention de puissances opaques, jumeaux mythiques des personnages. Sur cette scène habitée par le destin, le pouvoir des nornes semble donné à Esther et Nounou, figées toutes deux dans le temps arrêté de la maison – l’une, la force morale, spectatrice impuissante et loquace de ce qui doit être accompli, l’autre, le grand silence posant les actes lourds des jugements définitifs ; tandis que Lajos, lâche et inconstant aigrefin, menteur par nature plus que par besoin, fait un improbable trickster – de ceux qui mettent en branlent les mondes pour avoir volé le feu aux dieux… et l’avoir perdu en cours de route.

Oui, ce sont véritablement les résonances que je trouve très évidemment au sortir de ce court et très envoûtant récit. Les personnages m’y semblent mus par quelque chose qui les dépassent, comme s’ils devaient jouer un rôle déjà écrit sur une scène que chacun d’entre eux, à sa façon, finit par apercevoir. Parfois, très fugacement, l’idée et la sensation de la vraie vie – la levée des mensonges. Puis on est ramené à ses réactions habituelles par le jeu des puissances dans les flots réglés du destin – ce nom que prend le mensonge quand on refuse d’en rabattre sur ce qu’on imagine être ses rêves et qui ne sont que conventions et mécanismes. Oui, peut-être le seul acte un peu libre de tout le roman est-il le dernier, non parce qu’il serait illogique – au contraire : parce que de façon assumée, il embrasse en toute conscience l’inévitable achèvement de tout ce qui a jamais été commencé – l’amour, la haine, l’écart dont se nourrit tout récit.

Mais tout cela bien sûr tient de la glose et n’est pas là présent sous la plume de Márai. Voilà bien les grands textes – il s’y cache des mondes.


Sándor Márai (trad. Georges Kassai, Zéno Bianu). – L’Héritage d’Esther. – Paris : Albin Michel, 2001 (Livre de Poche, 3374). – 156 p.


Initialement publié sous une forme très légèrement différente sur Sens Critique.

La génération impatiente de l’Inde nouvelle

L’Inde contemporaine est forte d’une croissance oscillant entre 5 et 10%. Mais alors que l’âge médian y est inférieur à 30 ans, les structures éducatives restent sous-dimensionnées. La jeunesse y est donc à la fois une force réelle et une importante source de préoccupation tant politique qu’économique. Dans un essai ramassé et bien documenté, Béatrice Manier explore les craintes, les attentes et les exigences d’une force dont il est de plus en plus clair qu’elle devrait contribuer de façon majeure à modeler l’avenir du pays, à l’image de ce que les baby-boomers firent des Etats-Unis dans les ann&es 60 à 70. Couverture de "L'Inde nouvelle s'impatiente" de Béatrice ManierLe défaut d’investissement dans l’éducation freine d’une part l’essor du pays, qui ne parvient pas à pourvoir tous les postes qualifiés dont il dispose, tout en générant une frustration importante chez ceux qui voient dans l’accès aux études et aux études supérieures une possibilité d’échapper aux très puissants déterminismes sociaux qui restent l’apanage d’une société encore très traditionnelle.

Cela dit, une jeunesse urbaine, cultivée, indépendante et connectée sur son pays et plus largement sur le monde[1] , semble encline à vouloir faire bouger les limites imposées par un conservatisme qu’elle juge souvent médiéval. Critique de la corruption, de l’indifférence du pays à la condition faite aux femmes[2] , de l’inefficacité et du népotisme de la classe politique, exigeante face à la démocratie, demandeuse d’infrastructure et de progrès sociale, elle est une force qui commence à compter et que partis émergents et traditionnels courtisent directement (au risque pour certains du grand écart, je pense notamment au très conservateur et nationaliste BJP, lequel trouve son électorat traditionnel dans la défense des droits de castes[3] ).

Prenant appui sur de très nombreux articles et statistiques ainsi que sur quelques trajets de vie issus d’interview, l’auteure esquisse le portrait de cette jeunesse à potentialités explosives – pour le meilleur ou, on le devine, le pire. On aurait aimé plus d’éléments visuels dans la partie statistique, aussi nécessaire et passionnante qu’un peu aride. Quelques répétitions permettent néanmoins de fixer les éléments importants. Et si je peux regretter un peu l’accent mis sur la jeunesse urbaine, il est sans doute inévitable : c’est elle qui influe sur les aspirations de cette Inde nouvelle et qui tire celles de toute sa classe d’âge, à la mesure même de sa sur-représentation massive dans les médias.

Un ouvrage court qui déplie donc en peu de page une information riche, qu’il sera intéressant de confronter à d’autres sources d’informations sur l’Inde moderne – en particulier ces sources qui abordent l’autre Inde, traditionnelle et conservatrice, dont les motifs nous sont plus difficile à comprendre que celle décrite par Bénédicte Manier.


Béatrice Manier. – L’Inde nouvelle s’impatiente. 785 millions d’indiens de moins de 35 ans : portrait d’une génération exigeante. – Paris : Les Liens qui Libèrent, 2014. – 151 p. ISBN 979-10-209-0122-4.


NOTES

  1. La diaspora indienne ramène, annuellement, plus de devise en Inde que la diaspora chinoise ne le fait en Chine : 70 milliards de dollars contre 66. ^
  2. Le viol d’une brutalité inouïe en décembre 2012 d’une étudiante, Jyoti Singh Pandey, a servi de catalyseur à la possibilité d’aborder dans l’espace public un sujet jusque là tabou et protégé par le primat d’une indifférence machiste. “Si vous ne pouvez pas éviter le viol, autant l’apprécier”, selon la déclaration du chef de la police fédérale, qui a dû se fendre d’excuses publiques – qu’il n’ait pas dû démissionner en dit long. ^
  3. La nomination récente d’un “Ministre du Yoga”, que certains occidentaux parmi mes amis considèrent d’un oeil attendri ou amusé doit être vu sous ce prisme là. C’est l’équivalent, mutatis mutandis, de la création d’un ministère de promotion de valeurs issues de la vie monacale – je caricature un brin, les situations ne sont pas tout-à-fait comparables, juste l’idée. ^

Initialement publié sous une forme légèrement modifiée sur Sens Critique.

“Les surdoués ordinaires” de Nicolas Gauvrit

Dans un billet du 09/11/14, Planète Douance fait avec Nicolas Gauvrit le point sur son récent ouvrage, Les surdoués ordinaires[1] .

Couverture du livre de Nicolas Gauvrit, Les surdoués ordinaires

Pour ce que j’en sache, ce bouquin est, à ce jour en France, le seul livre fournissant une revue assez complète et simple d’accès de ce que les études scientifiques contemporaines peuvent dire des idées reçues sur la douance et les “surdoués”. Je l’ai trouvé plutôt bien fait : précis, concis et lisible.

Dans l’interview faisant le coeur bu billet en lien, l’auteur rappelle quelques unes des conclusions auxquelles sa recherche l’a mené :

  • les enfants surdoués manifestent plus facilement une forme de pensée dite divergente, ce que Gauvrit traduit pas “avoir pleins d’idées à partir d’un même point de départ”.
    Exemples : “trouver le plus de mots possibles commençant par “F” – “trouver autant d’usages que vous pouvez d’une fourchette”.
  • la disparité dans les électro encéphalogrammes : traduisent moins d’effort sur des problèmes moyens et faibles et un plus forte investissement sur les problèmes plus complexes ;
  • les enfants surdoués ne sont pas (statistiquement) plus malheureux que les autres – ce serait plutôt le contraire. ;
  • une éducation adaptée reste importante – même et surtout d’un point de vue politique ;

Le livre a bien d’autres richesses (hérédité, neurologie, troubles du sommeil, troubles “dys”, etc.) et, à mon sens, vaut la lecture dès lors qu’intéressé au sujet, on recherche à compléter d’une approche scientifique les analyses émanant de thérapeutes.

NOTES

  1. Nicolas Gauvrit. – Les surdoués ordinaires. – Paris : PUF, 2014. – 284 p. – ISBN: 978-2-13-062040-2. ^

Ancien ethos poétique

D’une anthologie de poésie de 1905 – autant dire : du XIXè siècle – ces phrases ultimes du préfacier. Préciosité antiquisante d’une mièvrerie sexiste toute d’époque X-D. Les notes sont de moi.

Et maintenant, que le lecteur nous permette de l’introduire, sans plus de préambule, dans le jardin enchanté de Poésie, où le rêveur émerveillé s’avance le long de sentiers éternellement fleuris bordés de massifs ombreux et de beaux marbres pentéliques[1] ; où la frêle églantine et la suave violette des bois embaument l’air de leurs parfums subtils ; où, sur des tapis d’herbe et de mousses éclatantes, coulent de claires fontaines ; où le susurrement[2] de l’eau dans les vasques de porphyre[3] s’harmonise au murmure éolien des fraîches frondaisons. Et qu’il ne soit point surpris d’y voir, comme jadis, des nymphes s’éplorer[4] au bord des sources cristallines, et des dryades épeurées[5] fuir à travers les vallons, mais que, après avoir erré de-çà, de-là, au gré de sa fantaisie, il pénètre dans le bois sacré qui recèle le sanctuaire de la Muse, et que dans la paix et le recueillement de la nuit tombante, il écoute la plainte mystérieuse des arbres et la longue élégie du vent, et que la divine Inspiratrice apparaisse à ses yeux éblouis, couronnée de fleurs, diadémée d’or et de pures gemmes azurées, dans un ruissellement de belle lumière aurorale.

  1. Montagne de Grèce, célèbre pour son marbre. ^
  2. et non sussurement, comme je viens de l’apprendre. ^
  3. roche magmatique, rouge ou verte. ^
  4. fondre en pleurs. ^
  5. synonyme vieilli et litt. de apeurée. ^

Egalement publié sur FB le 15/09/14.

Guillevic

Les changements récents me rendent plate, abyssalement plate, la plastique poétique du ptit père Guillevic. Poésie de procédé habité d’un demi regard ne s’assumant ni obscène ni vide. Haïku travaillant à celer leur métaphysique sous l’apparence du haïku. Émotions primes déviées dans le jeu formel d’une langue se divertissant du vide. J’y ressens, oui, un immense refus de cela même qui se prétend dire, de l’immédiat perçu que le jugement cryptiquement déplace dans le poème-étron déguisé en paysage brut. Chier de l’émotion et prétendre l’or ou le vent : poésie bourgeoise, réellement repoussante, au rebours précis de ces œuvres dont on fit procès, Baudelaire ou Ginsberg.

Je force le trait – seuil dans mes lectures – les seuils sont grevés d’injustices.

Étonnant étonnant.

D’après FB 21/03/14

Le boson de Higgs et le chapeau mexicain – Cohen-Tannoudji, Spiro

Gilles Cohen Tannoudji, Michel Spiro. - Le boson de Higgs et le chapeau mexicain. Un nouveau grand récit de l'univers. Postface de Michel Serres.
Gilles Cohen Tannoudji, Michel Spiro. – Le boson de Higgs et le chapeau mexicain. Un nouveau grand récit de l’univers. Postface de Michel Serres. – Paris : Gallimard, 2013 (folio essais). – 531 p. ISBN-13 978-2-07-035549-5.

Ce n’est pas un ouvrage de vulgarisation pour tout public que nous offrent les deux auteurs. Faisant suite à leur précédent La Matière-espace-temps, qui décrivait le modèle standard de la physique des particules au milieu des années 80, il y a plus de vingt-cinq ans, Le boson et le chapeau mexicain complète le schéma alors dressé – auquel manquait encore le quark top, découvert près de 10 ans plus tard en 1994-95 – par les travaux, théoriques et expérimentaux, menant à la détection du boson de Higgs en 2012. Il en profite pour détourer au passage le nouveau grand récit cosmologique que les scientifiques reconstruisent en cette orée du XXIè siècle.

La matière traitée, dense, et se répartit au long des fils d’une tresse fascinante : celle qui entrelace la physique théorique des particules avec l’histoire d’un des instruments scientifiques les plus complexes dont se soit doté une communauté scientifique (le grand anneau du LHC fabriqué par le CERN) et, à l’autre bout du spectre, les grands récits cosmologiques qui se nourrissent de notre connaissance plus fine de la nature des composants du “monde”. Continue reading Le boson de Higgs et le chapeau mexicain – Cohen-Tannoudji, Spiro

L’homme qui savait la langue des serpents

L'homme qui savait la langue des serpents

Monde qui n’en finit pas d’en finir puis s’en va par grands pans tels certains glaciers dans la débâcles des changements climatiques, l’Estonie des forêts se délite aux vents chauds venu d’un étranger qu’elle ne sait désormais plus tenir à distance et qui lui impose un modèle nouveau : agricole, féodal, religieux, germanophone. Le bilinguisme complexe des premiers habitants les mettait en relation tant avec leurs semblables qu’avec ces serpents dont la langue, rudement enseignée, commandait à bien des animaux. Continue reading L’homme qui savait la langue des serpents