Category Archives: Petites et grandes pages

Où la vue est vision

On ne renaît que de mourir, la mort est le pas­sage de la vie à la Vie, et le corps péni­tent est aus­si le corps pèlerin, un pèlerin spir­ituel, qui cherche à dépass­er sa pro­pre fini­tude dans cette fini­tude affir­mée, pour attein­dre l’infini où la vue est vision, le touch­er embrasse­ment, le goût eucharistie.  

Michel Cazenave, évo­quant les pra­tiques de péni­tence au Bas Moyen-Age, in : Angèle de Folig­no. — Paris : Albin Michel, 2007 (coll. Spir­i­tu­al­ités vivantes, 226). — p. 45.


Image : Marie de Mag­dala embras­sant les pieds du Cru­ci­fié, début du 14ème siè­cle, Cap­pel­lone di San Nico­la, Basil­i­ca di San Nico­la da Tolenti­no, Tolenti­no, Italy. Source : Wiki­me­dia Com­mons.

Adultes surdoués, S’épanouir dans son univers professionnel” — Dr Valérie Foussier

La lit­téra­ture sur l’adulte sur­doué a le vent en poupe, con­séquence peut-être d’une récente prise de con­science dans notre ban­lieue hexag­o­nale d’un phénomène qui est plus large­ment con­nu ailleurs. Cela dit, le peu de savoir dont on dis­pose sur la ques­tion rend assez aléa­toire la plu­part des pro­duc­tions sur un sujet que seuls quelques grands noms balisent, issus pour l’essentiel du monde des psy­chothérapies, et ne pro­posant essen­tielle­ment que des phénoménolo­gies du “sur­doué souf­frant”. A ma con­nais­sance, il n’est que l’excellent ouvrage de Nico­las Gau­vrit sur les “sur­doués ordi­naires” pour met­tre en per­spec­tive un phénomène qui ne saurait se mesur­er à la seule plainte de leurs patients que les prati­ciens éla­borent en heuris­tiques divers­es et de qual­ité assez variable.

Foussier - surdoué s'épanouir au travail
Dr Valérie Foussier. Adultes sur­doués, S’épanouir dans son univers pro­fes­sion­nel. Paris : Edi­tions Josette Lyon, 2014. 190 p.

Dans ce cadre assez lâche, on voit depuis peu appa­raître quelques ouvrages se pen­chant plus spé­ci­fique­ment sur les sur­doués au tra­vail. Le présent petit livre en fait par­tie, qui se pro­pose, sur un diag­nos­tic lim­i­naire de Grande Méchanceté porté sur le fonc­tion­nement l’entreprise mod­erne, de pro­pos­er quelques con­seils aux sujets à Haut Poten­tiels. L’auteure en est endocrino­logue, spé­cial­iste des enfants pré­co­ces et artiste.

C’est pour moi un texte assez brouil­lon qui mélange les niveaux, et pro­pose une vision plus ou moins cohérente de son sujet, mais con­ceptuelle­ment assez floue, même si s’en dégage une ligne d’action qui pour­rait être : ralen­tis­sez, retrou­vez vos valeurs, recon­stru­isez votre espace intérieur, faites con­fi­ance à votre intu­ition, lais­sez jail­lir votre créa­tiv­ité (spon­tané­ment forte chez les HP), ray­on­nez. Plus un texte man­i­feste que le manuel annon­cé par son titre.

L’on décou­vre le plan au fur et à mesure. Après un état des lieux sur l’entreprise (1è par­tie), quelques con­seils sur la vie pro­fes­sion­nelle (2è par­tie), la 3e par­tie sem­ble con­sacrée à quelques élé­ments de développe­ment per­son­nel. L’absence de coor­di­na­tion n’est pas un prob­lème pour un pub­lic de HP — mais cela ne fait pas un livre, et choque assez irrémé­di­a­ble­ment mon sens de l’architecture d’un texte, tout comme est frois­sé mon soucis du détail par quelques coquilles, défail­lances de ponc­tu­a­tion, fautes de gram­maire, con­struc­tions en para­graphes paratax­iques et autres impré­ci­sions con­ceptuelles (non, les neu­ro­sciences ne sont pas appelées aus­si sci­ences cog­ni­tives, mais les neu­ro­sciences cog­ni­tives sont bien le nou­v­el avatar des neu­ro­sciences dans leur fusion avec les sci­ences cognitives). 

Mais l’ouvrage a au moins l’avantage de me con­firmer dans les ori­en­ta­tions que je suis en train de pren­dre en ce moment, ne m’apporterait-il con­crète­ment qu’assez peu. Et, éton­nam­ment, j’éprouve pas mal de sym­pa­thie pour son auteure, n’aurais-je pas plus que cela d’entrain pour le pro­duit qu’elle nous livre.

On trou­vera, si on en a le courage, quelques com­plé­ments sur le con­tenu dans les lignes qui suivent.


La pre­mière par­tie fait état de la détéri­o­ra­tion des con­di­tions du tra­vail en entre­prise. Elle me laisse sur ma faim. On ne sait guère d’où l’auteure tire ses con­clu­sions. Elle oscille entre recon­nais­sance des con­traintes aux­quelles sont soumis­es ces struc­tures aujourd’hui majeures de l’économie, et con­damna­tion sans appel des modes de man­age­ment, réduits à n’être que des relais de men­songes (manip­u­la­tion via coach­ing ou PNL) et de con­traintes con­tra­dic­toires (autonomie vs con­for­mité aux règles, par exem­ple) ou d’une com­péti­tion forcenée entre employés. Il est assez dif­fi­cile de sor­tir de ce brou­et une quel­conque idée claire — il est certes con­fir­mé dans ses très grandes lignes par nom­bre d’articles de jour­naux et études soci­ologiques, mais je puis témoign­er d’expérience qu’il n’est assuré­ment pas applic­a­ble à tous les envi­ron­nements professionnels.

C’est d’autant plus regret­table que l’insertion de la prob­lé­ma­tique “HP” y est assez mal traitée, plus par allu­sions que de façon détail­lée, dans des chapitres très courts comme per­dus dans une semi-dia­tribe sur la psy­choso­ci­olo­gie du monde du tra­vail dont l’amertume est inverse­ment pro­por­tion­nelle à la précision. 

Je me recon­nais certes dans le por­trait à grands traits et déstruc­turé qu’elle trace du HP, pour­fend­eur d’une injus­tice qu’il ou elle sent “à des kilo­mètres à la ronde”. Comme sou­vent en ces ouvrages mal maîtrisés, la phénoménolo­gie est cor­recte. En ce sens, par le seul effet miroir (“tiens, oui, je fais des trucs comme ça… ouille !”), l’ouvrage a de l’intérêt pour moi. Mais là encore, c’est un por­trait détouré à la hache et sans nuance, dont on sent trop les pro­jec­tions général­isantes et la syn­thèse par­fois mal­adroite de cas divers dont on ne ver­ra pas le bout d’une étude pour qu’il me sem­ble intel­lectuelle­ment bien fondé. 

J’aurais large­ment préféré que quelques cas clin­iques vien­nent éclair­er le sondage intéres­sant dont l’auteur nous présente les résul­tats en tête de livre (prob­a­ble­ment sans valeur autre qu’heuristique, puisque ni la méth­ode d’échantillonnage, ni la con­sti­tu­tion du ques­tion­naire, ni le mode d’agrégation des résul­tats ne nous sont présen­tés). On aurait alors pu s’interroger sur les caus­es sociologiques. 

Le pre­mier chapitre de la par­tie suiv­ante offre quelques pistes de réso­lu­tion de dif­fi­cultés, sans bien pré­cis­er la nature de ces dif­fi­cultés, avec des con­seils passe-partout que tout coach est en mesure de don­ner. M’aurait intéressé de savoir si un HP, en sit­u­a­tion par exem­ple de man­age­ment, doit être plus atten­tif que d’autres à telle ou telle chose, et donc met­tre l’accent sur des points que les bouquins ordi­naires des­tinés au savoir-être man­agér­i­al nég­li­gent. Rien de tout ça, mais une suite de con­seils claire­ment ordon­nés mais sans réel intérêt différentiel.

Le chapitre sur les manip­u­la­teurs ne m’apporte rien de neuf mais est bien­venu. Celui sur le burn-out, d’un lyrisme tout auto­bi­ographique m’émeut — il y a là quelque chose de per­son­nel et d’intense, un exem­plum dont on peut suiv­re les tracées et qui n’est pas dévié par une con­ceptuelle qu’à être mal maîtrisée, je m’imagine ne refléter pas les tra­jets spon­tanés de l’auteur. La présen­ta­tion rapi­de du MBTI en fait une bonne intro­duc­tion à ce cadre très pra­tique d’analyse de la personnalité. 

En tête de troisième par­tie, le chapitre sur la créa­tiv­ité a pour moi quelque chose de revig­o­rant, à la mesure de mon inter­ro­ga­tion main­tenant anci­enne sur ce que je ressens comme le blocage de mes fonc­tions créa­tives. Je ne suis pas fan, je l’avoue, du lyrisme sucré que l’auteure y affec­tionne, mais suis très sen­si­ble à ce qu’elle laisse enten­dre de son tem­péra­ment impul­sif, explosif et au ser­vice d’autrui. Un bref chapitre incite à lut­ter con­tre la pro­cras­ti­na­tion par la dis­ci­pline des listes — mais les caus­es de la pro­cras­ti­na­tion n’y sont pas vrai­ment élu­cidées sinon sous l’angle du peu d’intérêt pour cer­taines tâch­es, et mes peurs ne s’y retrou­vent pas. L’ennui et le doute for­ment la matière du bref chapitre suiv­ant — l’auteure s’y fait con­seil­lère, tablant sur une expéri­ence qu’elle restitue en touch­es rapi­des ; cela peut son­ner naïf, mais cer­tains y trou­veront à manger, je pense. Suiv­ent alors quelques brèves pages sur jalousie, injus­tice et change­ment, où cha­cun-e est libre de trou­ver une source d’inspiration par rap­port aux dif­fi­cultés qu’il ou elle tra­verse. Mais j’ai peu à en dire, ayant tou­jours passé au tra­vers des jaloux, des injustes… et du changement !

Les pre­miers para­graphes de cet arti­cle a été d’abord pub­lié sur Sen­s­Cri­tique.

Lire Tolkien — conférence de Michael D. C. Drout

M’a tou­jours frap­pé qu’au sor­tir de mes nom­breuses relec­tures de telle ou telle par­tie de l’oeuvre de Tolkien, le monde-com­mun soit tou­jours fort long à repren­dre con­sis­tance. Une con­férence de l’année dernière, artic­u­lant mieux que je ne l’avais fait jusqu’ici cer­taines de mes intu­itions, me four­nit quelques clefs. L’exposition en est améri­caine. Les signes de l’entre-soi sont assez dif­férents des nôtres, et, du coup, pour nous, par­fois agaçants. Cela mis à part, je trou­ve fort intéres­santes les pistes cri­tiques esquissées.

Selon Michael D. C. Drout, on retrou­ve au Seigneur des Anneaux cer­tains des traits com­muns aux oeu­vres de l’imaginaire : inver­sion de la pos­ture ironique (les per­son­nages savent plus de chose que les lecteurs), point de vue qua­si-sys­té­ma­tique du per­son­nage le moins infor­mé lié à une façon, selon le con­férenci­er peu com­mune dans la lit­téra­ture de l’imaginaire, de faire le lecteur appren­dre en même temps que le per­son­nage[4] et util­i­sa­tion de références man­i­festes dont le des­ig­na­tum échappe au lecteur, sen­sées don­ner une pro­fondeur au monde évo­qué. Mais alors que de nom­breux auteurs se con­tentent de pseu­do-références, jamais réelle­ment dévelop­pées par ailleurs sinon allu­sive­ment, comme c’est le cas par exem­ple du Necro­nom­i­con et autres ouvrages inter­dits de Love­craft, le cas est assez rare chez Tolkien (allu­sion à la reine Beruthiel et aux deux des istari, par­tis vers l’est).

En revanche, on y ren­con­tre très large­ment des car­ac­téris­tiques qui sont plus essen­tielle­ment pro­pres aux textes de la tra­di­tion médié­vale, où transparais­sent des élé­ments inter­textuels et plus large­ment cul­turels du scrip­teur, per­dus dans la suite des recopies, tra­duc­tions et ajouts suc­ces­sifs : références rompues, rel­a­tives à des élé­ments aux­quels le lecteur n’a pas accès (légende de Beren et Luthien, Narn i chin Hurin, etc.) et références tra­di­tion­nelles, cat­achrès­es plus ou moins poé­tiques (les chats de la reine Beruthiel, précisément).

Le trait le plus sail­lant, et à mon sens le plus con­va­in­quant, tient sans doute dans le para­texte du LotR, qui annonce l’oeuvre comme issu de nom­breuses strates, dont la tra­duc­tion tolki­en­ni­enne, des car­nets ini­ti­aux de et Bil­bo et Fro­do, enrichis de tra­duc­tions de l’elfiques et autres chroniques et dont le Red Book of West­march n’est qu’une des ver­sions. Tolkien le philo­logue con­stru­it un texte sur le mod­èle de ceux qu’il reçoit, traduit et con­naît par­fois fort bien pour en avoir tra­vail­lé à l’édition cri­tique (Gawain and the Green Knight). Ce serait un sim­ple détail maniériste ou un clin d’oeil au lecteur avisé, n’étaient la pré­va­lence des ruines dans l’oeuvre, et le rap­port très par­ti­c­uli­er de Tolkien au temps. Le Seigneur des Anneaux — mais tout autant le Sil­mar­il­lion — sont des textes-ruines, com­pacts et cohérents témoins issus de com­pi­la­tions mul­ti­ples d’un temps où tout était plus vif, grand et vivant qu’aujourd’hui — celui-là même qui règne sur la Lothlo­rien tant que Gal­adriel y porte Nenya, the ring of adamant.

Dèjà au temps de la nar­ra­tion, les savoirs anciens se per­dent, sauf chez Elrond — mais Lego­las lui-même ne se sou­vient pas de l’entièreté du Lai de Nim­rodel. Elves fade away or leave Mid­dle-Earth. Le départ de Fro­do, la fin d’Arwen, la tra­ver­sée de Lego­las et Gim­li, les tombes de tous les héros font pen­dant aux ruines nom­breuses qu’ils eurent à tra­vers­er. Dans son inter­view à la BBC, Tolkien indi­quait la mort comme thème cen­tral du SdA. Son inéluctabil­ité tout autant que son car­ac­tère inac­cept­able. Et ce que nous avons à faire dans le temps qui nous est don­né[4] .

Le texte du SdA, ses inco­hérences, la diver­sité inhab­ituelle de ses tons et de ses gen­res, défi­ant les règles (the so bor­ing­ly nor­ma­tive rules) de “cre­ative” writ­ing, en appar­ente la let­tre, à une oeu­vre com­pos­ite, issue de plusieurs scrip­teurs, con­fir­mant les indi­ca­tions du para­texte. Inten­sion que je pense être celle de Tolkien, même si cer­taines des inco­hérences sont des con­séquences de sa façon d’écrire plus que d’une volon­té affichée de les y faire fig­ur­er[4] . Là où le sto­ry telling usuel ne parvient qu’à nous racon­ter des his­toires, l’oeuvre tolki­en­ni­enne délivre un monde, du fait même de ses imper­fec­tions, inhérentes à l’art du con­teur-menteur, dont on sait qu’il est por­teur de plus de vérité pro­fondé­ment humaine qu’une chronique respectueuse des faits his­toriques et psychologiques.

Le texte même serait ain­si ruine-témoin, opéra­teur d’une nos­tal­gie, qui est, comme sou­vent, rap­pel d’enfance[4] . Lire Tolkien, c’est bien pour moi, dans cette idée, me retrou­ver à chaque fois pris dans la matéri­al­ité même de l’objet qui m’est offert, en tant qu’il témoigne déjà, sous cette forme, de ce qu’il véhicule dans sa let­tre : une ombre du passé se super­posant au présent com­mun, de telle sorte qu’on ne sache plus réelle­ment lequel est la lumière de l’autre, et lequel apparition.

Notes

  1. à l’exception notable, indique le con­férenci­er, de The shad­ow of the Past, auquel j’ajouterais volon­tiers The coun­cil of Elrond, rebu­tant pour nom­breux lecteurs, et fort peu éloigné d’un arti­fice pour don­ner aux pro­tag­o­nistes et au lecteur une vue d’ensemble sur le cadre nar­ratif du bouquin. Il est vrai que ce chapitre arrive très tard, bien, bien après le sec­ond chapitre qui sem­ble de mise dans la fan­ta­sy con­tem­po­raine, si l’on en croit Michael D. C. Drout. ^
  2. I wish it need not have hap­pened in my time,” said Frodo.
    “So do I,” said Gan­dalf, “and so do all who live to see such times. But that is not for them to decide. All we have to decide is what to do with the time that is giv­en us.”, LotR, book I, Chap­ter 2. ^
  3. Il fai­sait au con­traire mon­tre d’un nat­u­ral­isme cer­tain, pour ce qui con­cerne le déroule­ment du temps et la ges­tion de l’espace géo­graphique ^
  4. Le thème n’est pas, et de loin, pro­pre à Tolkien ; l’on con­naît par exem­ple de Love­craft les pages éblouies dans un ethos sim­i­laire au final de The Dream-Quest of Unknown Kad­dath de 1926. Mais la nos­tal­gie n’est pas le trait émo­tion­nel dom­i­nant des écrits love­craftiens, et son oeu­vre tourne moins autour de la pré­va­lence des ruines que, je trou­ve, de l’insistance inquié­tante de ce que nous pen­sons impos­si­ble. ^

Image: Les hâvres gris. Cred­it: John Howe. Source.

Sándor Márai — L’Héritage d’Esther

C’est une novel­la dense et limpi­de, con­stru­ite sur le mode de flash-backs suc­ces­sifs déroulant aus­si som­maire­ment qu’essentiellement la vie d’une petite dizaine de pro­tag­o­nistes sous le regard d’Esther, qua­si-fan­tôme à la vie arrêtée. Temps d’une vis­cosité étrange, comme si les années pas­sant n’avaient de durée que celle de la journée vers laque­lle elles con­ver­gent. Dis­cours de femme se pen­sant déjà vieille — et l’étant sans doute pour l’époque. Sou­venirs d’un naufrage, qui est aus­si, à sa façon, un accom­plisse­ment — comme la cen­dre est celui, ultime, de tout feu qu’on a tenu en braises.

Marai - L'héritage d'Esther
Sous une plume sen­sée être celle de la nar­ra­trice, sourd rapi­de­ment l’art de Márai, le chapi­trage et la lente con­struc­tion du cli­max étant bien trop savants fût-ce même pour un esprit affûté comme celui d’Esther. Qui plus est, la finesse psy­chologique de l’écriture s’est dou­blée, pour moi, d’un étrange con­tre-chant, comme si l’écrivain avait sour­de­ment sus­cité, sous le réc­it en pre­mière per­son­ne, l’intervention de puis­sances opaques, jumeaux mythiques des per­son­nages. Sur cette scène habitée par le des­tin, le pou­voir des nornes sem­ble don­né à Esther et Nounou, figées toutes deux dans le temps arrêté de la mai­son — l’une, la force morale, spec­ta­trice impuis­sante et loquace de ce qui doit être accom­pli, l’autre, le grand silence posant les actes lourds des juge­ments défini­tifs ; tan­dis que Lajos, lâche et incon­stant aigre­fin, menteur par nature plus que par besoin, fait un improb­a­ble trick­ster — de ceux qui met­tent en bran­lent les mon­des pour avoir volé le feu aux dieux… et l’avoir per­du en cours de route.

Oui, ce sont véri­ta­ble­ment les réso­nances que je trou­ve très évidem­ment au sor­tir de ce court et très envoû­tant réc­it. Les per­son­nages m’y sem­blent mus par quelque chose qui les dépassent, comme s’ils devaient jouer un rôle déjà écrit sur une scène que cha­cun d’entre eux, à sa façon, finit par apercevoir. Par­fois, très fugace­ment, l’idée et la sen­sa­tion de la vraie vie — la lev­ée des men­songes. Puis on est ramené à ses réac­tions habituelles par le jeu des puis­sances dans les flots réglés du des­tin — ce nom que prend le men­songe quand on refuse d’en rabat­tre sur ce qu’on imag­ine être ses rêves et qui ne sont que con­ven­tions et mécan­ismes. Oui, peut-être le seul acte un peu libre de tout le roman est-il le dernier, non parce qu’il serait illogique — au con­traire : parce que de façon assumée, il embrasse en toute con­science l’inévitable achève­ment de tout ce qui a jamais été com­mencé — l’amour, la haine, l’écart dont se nour­rit tout récit. 

Mais tout cela bien sûr tient de la glose et n’est pas là présent sous la plume de Márai. Voilà bien les grands textes — il s’y cache des mondes.


Sán­dor Márai (trad. Georges Kas­sai, Zéno Bianu). — L’Héritage d’Esther. — Paris : Albin Michel, 2001 (Livre de Poche, 3374). — 156 p.

Ini­tiale­ment pub­lié sous une forme très légère­ment dif­férente sur Sens Cri­tique.

La génération impatiente de l’Inde nouvelle

L’Inde con­tem­po­raine est forte d’une crois­sance oscil­lant entre 5 et 10%. Mais alors que l’âge médi­an y est inférieur à 30 ans, les struc­tures éduca­tives restent sous-dimen­sion­nées. La jeunesse y est donc à la fois une force réelle et une impor­tante source de préoc­cu­pa­tion tant poli­tique qu’économique. Dans un essai ramassé et bien doc­u­men­té, Béa­trice Manier explore les craintes, les attentes et les exi­gences d’une force dont il est de plus en plus clair qu’elle devrait con­tribuer de façon majeure à mod­el­er l’avenir du pays, à l’image de ce que les baby-boomers firent des Etats-Unis dans les ann&es 60 à 70. Couverture de "L'Inde nouvelle s'impatiente" de Béatrice ManierLe défaut d’investissement dans l’éducation freine d’une part l’essor du pays, qui ne parvient pas à pour­voir tous les postes qual­i­fiés dont il dis­pose, tout en générant une frus­tra­tion impor­tante chez ceux qui voient dans l’accès aux études et aux études supérieures une pos­si­bil­ité d’échapper aux très puis­sants déter­min­ismes soci­aux qui restent l’apanage d’une société encore très traditionnelle.

Cela dit, une jeunesse urbaine, cul­tivée, indépen­dante et con­nec­tée sur son pays et plus large­ment sur le monde[3] , sem­ble encline à vouloir faire bouger les lim­ites imposées par un con­ser­vatisme qu’elle juge sou­vent médié­val. Cri­tique de la cor­rup­tion, de l’indifférence du pays à la con­di­tion faite aux femmes[3] , de l’inefficacité et du népo­tisme de la classe poli­tique, exigeante face à la démoc­ra­tie, deman­deuse d’infrastructure et de pro­grès sociale, elle est une force qui com­mence à compter et que par­tis émer­gents et tra­di­tion­nels cour­tisent directe­ment (au risque pour cer­tains du grand écart, je pense notam­ment au très con­ser­va­teur et nation­al­iste BJP, lequel trou­ve son élec­torat tra­di­tion­nel dans la défense des droits de castes[3] ).

Prenant appui sur de très nom­breux arti­cles et sta­tis­tiques ain­si que sur quelques tra­jets de vie issus d’interview, l’auteure esquisse le por­trait de cette jeunesse à poten­tial­ités explo­sives — pour le meilleur ou, on le devine, le pire. On aurait aimé plus d’éléments visuels dans la par­tie sta­tis­tique, aus­si néces­saire et pas­sion­nante qu’un peu aride. Quelques répéti­tions per­me­t­tent néan­moins de fix­er les élé­ments impor­tants. Et si je peux regret­ter un peu l’accent mis sur la jeunesse urbaine, il est sans doute inévitable : c’est elle qui influe sur les aspi­ra­tions de cette Inde nou­velle et qui tire celles de toute sa classe d’âge, à la mesure même de sa sur-représen­ta­tion mas­sive dans les médias.

Un ouvrage court qui déplie donc en peu de page une infor­ma­tion riche, qu’il sera intéres­sant de con­fron­ter à d’autres sources d’informations sur l’Inde mod­erne — en par­ti­c­uli­er ces sources qui abor­dent l’autre Inde, tra­di­tion­nelle et con­ser­va­trice, dont les motifs nous sont plus dif­fi­cile à com­pren­dre que celle décrite par Béné­dicte Manier.


Béa­trice Manier. — L’Inde nou­velle s’impatiente. 785 mil­lions d’indiens de moins de 35 ans : por­trait d’une généra­tion exigeante. — Paris : Les Liens qui Libèrent, 2014. — 151 p. ISBN 979–10-209‑0122-4.

NOTES

  1. La dias­po­ra indi­enne ramène, annuelle­ment, plus de devise en Inde que la dias­po­ra chi­noise ne le fait en Chine : 70 mil­liards de dol­lars con­tre 66. ^
  2. Le viol d’une bru­tal­ité inouïe en décem­bre 2012 d’une étu­di­ante, Jyoti Singh Pandey, a servi de catal­y­seur à la pos­si­bil­ité d’aborder dans l’espace pub­lic un sujet jusque là tabou et pro­tégé par le pri­mat d’une indif­férence machiste. “Si vous ne pou­vez pas éviter le viol, autant l’apprécier”, selon la déc­la­ra­tion du chef de la police fédérale, qui a dû se fendre d’excuses publiques — qu’il n’ait pas dû démis­sion­ner en dit long. ^
  3. La nom­i­na­tion récente d’un “Min­istre du Yoga”, que cer­tains occi­den­taux par­mi mes amis con­sid­èrent d’un oeil atten­dri ou amusé doit être vu sous ce prisme là. C’est l’équivalent, mutatis mutan­dis, de la créa­tion d’un min­istère de pro­mo­tion de valeurs issues de la vie monacale — je car­i­ca­ture un brin, les sit­u­a­tions ne sont pas tout-à-fait com­pa­ra­bles, juste l’idée. ^

Ini­tiale­ment pub­lié sous une forme légère­ment mod­i­fiée sur Sens Cri­tique.

Les surdoués ordinaires” de Nicolas Gauvrit

Dans un bil­let du 09/11/14, Planète Douance fait avec Nico­las Gau­vrit le point sur son récent ouvrage, Les sur­doués ordi­naires[1] .

Couverture du livre de Nicolas Gauvrit, Les surdoués ordinaires

Pour ce que j’en sache, ce bouquin est, à ce jour en France, le seul livre four­nissant une revue assez com­plète et sim­ple d’accès de ce que les études sci­en­tifiques con­tem­po­raines peu­vent dire des idées reçues sur la douance et les “sur­doués”. Je l’ai trou­vé plutôt bien fait : pré­cis, con­cis et lisible.

Dans l’interview faisant le coeur bu bil­let en lien, l’auteur rap­pelle quelques unes des con­clu­sions aux­quelles sa recherche l’a mené :

  • les enfants sur­doués man­i­fes­tent plus facile­ment une forme de pen­sée dite diver­gente, ce que Gau­vrit traduit pas “avoir pleins d’idées à par­tir d’un même point de départ”.
    Exem­ples : “trou­ver le plus de mots pos­si­bles com­mençant par “F” — “trou­ver autant d’usages que vous pou­vez d’une fourchette”.
  • la dis­par­ité dans les élec­tro encéphalo­grammes : traduisent moins d’effort sur des prob­lèmes moyens et faibles et un plus forte investisse­ment sur les prob­lèmes plus complexes ; 
  • les enfants sur­doués ne sont pas (sta­tis­tique­ment) plus mal­heureux que les autres — ce serait plutôt le contraire. ;
  • une édu­ca­tion adap­tée reste impor­tante — même et surtout d’un point de vue politique ;

Le livre a bien d’autres richess­es (hérédité, neu­rolo­gie, trou­bles du som­meil, trou­bles “dys”, etc.) et, à mon sens, vaut la lec­ture dès lors qu’intéressé au sujet, on recherche à com­pléter d’une approche sci­en­tifique les analy­ses émanant de thérapeutes.

NOTES

  1. Nico­las Gau­vrit. — Les sur­doués ordi­naires. — Paris : PUF, 2014. — 284 p. — ISBN: 978–2-13–062040-2. ^

Ancien ethos poétique

D’une antholo­gie de poésie de 1905 — autant dire : du XIXè siè­cle — ces phras­es ultimes du pré­faci­er. Pré­ciosité antiquisante d’une mièvrerie sex­iste toute d’époque X-D. Les notes sont de moi.

Et main­tenant, que le lecteur nous per­me­tte de l’introduire, sans plus de préam­bule, dans le jardin enchan­té de Poésie, où le rêveur émer­veil­lé s’avance le long de sen­tiers éter­nelle­ment fleuris bor­dés de mas­sifs ombreux et de beaux mar­bres pen­téliques[5] ; où la frêle églan­tine et la suave vio­lette des bois embau­ment l’air de leurs par­fums sub­tils ; où, sur des tapis d’herbe et de mouss­es écla­tantes, coulent de claires fontaines ; où le susurre­ment[5] de l’eau dans les vasques de por­phyre[5] s’harmonise au mur­mure éolien des fraîch­es frondaisons. Et qu’il ne soit point sur­pris d’y voir, comme jadis, des nymphes s’éplorer[5] au bord des sources cristallines, et des dryades épeurées[5] fuir à tra­vers les val­lons, mais que, après avoir erré de-çà, de-là, au gré de sa fan­taisie, il pénètre dans le bois sacré qui recèle le sanc­tu­aire de la Muse, et que dans la paix et le recueille­ment de la nuit tombante, il écoute la plainte mys­térieuse des arbres et la longue élégie du vent, et que la divine Inspi­ra­trice appa­raisse à ses yeux éblouis, couron­née de fleurs, diadémée d’or et de pures gemmes azurées, dans un ruis­selle­ment de belle lumière aurorale.

  1. Mon­tagne de Grèce, célèbre pour son mar­bre. ^
  2. et non sus­sure­ment, comme je viens de l’apprendre. ^
  3. roche mag­ma­tique, rouge ou verte. ^
  4. fon­dre en pleurs. ^
  5. syn­onyme vieil­li et litt. de apeurée. ^

Egale­ment pub­lié sur FB le 15/09/14.

Guillevic

Les change­ments récents me ren­dent plate, abyssale­ment plate, la plas­tique poé­tique du ptit père Guille­vic. Poésie de procédé habité d’un demi regard ne s’assumant ni obscène ni vide. Haïku tra­vail­lant à cel­er leur méta­physique sous l’apparence du haïku. Émo­tions primes déviées dans le jeu formel d’une langue se diver­tis­sant du vide. J’y ressens, oui, un immense refus de cela même qui se pré­tend dire, de l’immédiat perçu que le juge­ment cryp­tique­ment déplace dans le poème-étron déguisé en paysage brut. Chi­er de l’émotion et pré­ten­dre l’or ou le vent : poésie bour­geoise, réelle­ment repous­sante, au rebours pré­cis de ces œuvres dont on fit procès, Baude­laire ou Ginsberg. 

Je force le trait — seuil dans mes lec­tures — les seuils sont grevés d’injustices.

Éton­nant étonnant.

D’après FB 21/03/14

Le boson de Higgs et le chapeau mexicain — Cohen-Tannoudji, Spiro

Gilles Cohen Tannoudji, Michel Spiro. - Le boson de Higgs et le chapeau mexicain. Un nouveau grand récit de l'univers. Postface de Michel Serres.
Gilles Cohen Tan­noud­ji, Michel Spiro. — Le boson de Hig­gs et le cha­peau mex­i­cain. Un nou­veau grand réc­it de l’univers. Post­face de Michel Ser­res. — Paris : Gal­li­mard, 2013 (folio essais). — 531 p. ISBN-13 978–2-07–035549-5.

Ce n’est pas un ouvrage de vul­gar­i­sa­tion pour tout pub­lic que nous offrent les deux auteurs. Faisant suite à leur précé­dent La Matière-espace-temps, qui décrivait le mod­èle stan­dard de la physique des par­tic­ules au milieu des années 80, il y a plus de vingt-cinq ans, Le boson et le cha­peau mex­i­cain com­plète le sché­ma alors dressé — auquel man­quait encore le quark top, décou­vert près de 10 ans plus tard en 1994–95 — par les travaux, théoriques et expéri­men­taux, menant à la détec­tion du boson de Hig­gs en 2012. Il en prof­ite pour détour­er au pas­sage le nou­veau grand réc­it cos­mologique que les sci­en­tifiques recon­stru­isent en cette orée du XXIè siècle.

La matière traitée, dense, et se répar­tit au long des fils d’une tresse fasci­nante : celle qui entrelace la physique théorique des par­tic­ules avec l’histoire d’un des instru­ments sci­en­tifiques les plus com­plex­es dont se soit doté une com­mu­nauté sci­en­tifique (le grand anneau du LHC fab­riqué par le CERN) et, à l’autre bout du spec­tre, les grands réc­its cos­mologiques qui se nour­ris­sent de notre con­nais­sance plus fine de la nature des com­posants du “monde”. Con­tin­ue read­ing Le boson de Hig­gs et le cha­peau mex­i­cain — Cohen-Tan­noud­ji, Spiro

L’homme qui savait la langue des serpents

L'homme qui savait la langue des serpents

Monde qui n’en finit pas d’en finir puis s’en va par grands pans tels cer­tains glac­i­ers dans la débâ­cles des change­ments cli­ma­tiques, l’Estonie des forêts se délite aux vents chauds venu d’un étranger qu’elle ne sait désor­mais plus tenir à dis­tance et qui lui impose un mod­èle nou­veau : agri­cole, féo­dal, religieux, ger­manophone. Le bilin­guisme com­plexe des pre­miers habi­tants les met­tait en rela­tion tant avec leurs sem­blables qu’avec ces ser­pents dont la langue, rude­ment enseignée, com­mandait à bien des ani­maux. Con­tin­ue read­ing L’homme qui savait la langue des ser­pents