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Philoso­phies et baliv­ernes savantes.

De la-philosophie (en non-philosophie)

Tou­jours issu de FB

La-philoso­phie. Ce n’est pas la philoso­phie. C’est déjà un con­stru­it issu du mou­ve­ment de déf­i­ni­tion de “la philoso­phie” à l’intérieur des dif­férents sys­tèmes philosophiques — chaque penseur se sen­tant investi de la tâche de l’incarner.

La-philoso­phie, c’est déjà le titre d’un acte non-philosophique, vio­lent dans sa réduc­tion de ce geste des philosophes — à désir­er définir une mesure de ce qui vaut en tant que pen­sée devant s’imposer à d’autres penseur et pensées.

Que l’on use du trait d’union ou de la majus­cule, on est devant une oukase, mais qui n’agit, à mon sens, plus sur le champ dont elle est issue (con­traire­ment à ce qui se pro­duit chez Badiou). Une oukase faible, d’une vio­lence extrême dans l’infinitésimal.

Je ne crois pas — pour enfon­cer le clou — ouch! — que la-philoso­phie dise quoi que ce soit de la valeur de la philoso­phie en acte. Pas au sens où elle pour­rait la délégitimiser, ou la rem­plac­er par une pen­sée plus adéquate (à quoi donc ?).

Oukase qui laisse le monde et ses inter­pré­ta­tions inchangés — mais pas le penseur. La-philoso­phie n’est pas le nom de ce que pensent Spin­oza ou Hegel ou Kant ou Fodor. Mais c’est une forme de réponse à leur façon de penser comme ayant con­sis­tance de vérité — comme étant suff­isant, une fois pour toute.

Le seul trem­ble­ment dont la-philoso­phie est signe est celui de ce geste, plus pro­fond, d’une suff­i­sance détec­tée, à la fois au sens d’un arrêt (cela suf­fit, that’s enough) et d’une forme d’orgueil (self-con­ceit), dans les systèmes/les modes de pen­sée sur lesquels nous avons buté.

Cela ne suf­fit pas. Pourquoi ? Parce que la suff­i­sance est le régime des dual­ités bouclés sur l’unité, d’une unité fêlée par des dual­ités mul­ti­ples, et que d’une façon ou d’une autre, nous ressen­tons — comme tout penseur peut ressen­tir ou expéri­menter en amont ou en aval des pro­duc­tions de sa pen­sée que quelque chose ne va pas -, nous ressen­tons que l’un (the one) ne peut être l’objet d’un com­pro­mis avec un autre. Et qu’il y a de l’un.

De l’un, du réel, de l’homme, du générique, what­ev­er. Le mot importe ici (dans ma réponse) peu. Une imma­nence. A mon sens, le prob­lème posé n’est pas celui du rap­port de la con­nais­sance au réel — un tel rap­port n’a aucun sens, il n’y a de tel rap­port que dans les dual­ités — mais, si l’on veut suiv­re cette ligne d’idées, de la con­nais­sance tout court, en tant que clone, pour repren­dre les chemins d’une strate anci­enne. Clone de quoi ? Clone de la con­nais­sance philosophique elle-même, c’est-à-dire suff­isante (et avec sa forme de suff­i­sance, qui est tout sauf sim­ple, parce qu’elle est très tex­turée et motivée) — et clone selon l’immanence, qui four­nit comme le pat­tern du clon­age — l’énergie en venant à mon sens du besoin de con­nais­sance enchâssé dans das les sys­tèmes philosophiques sous la forme de la-philoso­phie et mis en acte par les engage­ments des penseurs — il y aurait là lieu de creuser un brin.

En ce sens, la non-phi­lo sous-déter­mine plus qu’elle ne sur-déter­mine. Et même : elle sous-déter­mine rad­i­cale­ment, c’est-à-dire en-dernière-instance-seule­ment. Elle ne dit rien de l’homme, du réel, de l’un. Elle ne dit rien de la philoso­phie telle que la vive les philosophes. En revanche, elle man­i­feste la suff­i­sance comme struc­ture de l’activité philosophique — elle la man­i­feste, elle ne la décrit pas en tant que telle, pas au sens ou une sci­ence pos­i­tive décrit son objet. C’est à dire qu’elle la rend claire­ment per­cep­ti­ble à qui appro­fon­dit ses dis­posi­tifs. Il y a une forme de boot­strap non-philosophique en ce sens — les pre­miers pas entrainant irré­sistible­ment les suiv­ants, jusqu’à men­er en des lieux imprévis­i­bles ini­tiale­ment, et une forme de lib­erté inédite.

L’intérêt, Drew le rap­pelle, est qu’alors l’espace se fait jour de rap­proche­ments inédits. Et surtout d’une pos­si­bil­ité de “penser” hors thès­es, mais de façon rigoureuse néan­moins. Et donc de ne pas reléguer les travaux des artistes, sci­en­tifiques, philosophes, math­é­mati­ciens dans des sphères séparées et/ou ordon­nées par des hiérar­chies plus ou moins explicites, mais bien de les coor­don­ner dans des dual­ités uni­latérales, des mixtes, des super­po­si­tions (selon la vague de la non-philoso­phie qu’on préfèr­era) : toutes choses qui en sont plutôt des usages qui en man­i­fes­tent à la fois l’autonomie et l’identité de dernière instance seule­ment. Ce qui sig­ni­fie : qu’elles sont, dans ce qu’en fait le penseur, à la fois libres de ce qu’il en fait et investies dans ses engage­ment vis-à-vis-d’elles, une fois chaque fois — et non pas une bonne fois pour toutes.

Si j’osais : c’est la pos­si­bil­ité d’une créoli­sa­tion enfin réelle de la pen­sée, dans le respect et la lib­erté par rap­port aux esclavages passés.

Interventions dans la philosophie ?

Je réca­pit­ule ici une longue série de répons­es faites à G. Idot sur la page FB de François Laru­elle. Le post ini­tial repre­nait une cita­tion de Spin­oza dans le Traité Poli­tique où “poli­tique” était rem­placé par “philoso­phie” :

M’appliquant à la philoso­phie, donc, je n’ai pas voulu approu­ver quoi que ce fût de nou­veau ou d’inconnu, mais seule­ment établir par des raisons cer­taines et indu­bita­bles ce qui s’accorde le mieux avec la pratique.

Dans une de ses répons­es à un com­men­taire, l’auteur pré­ci­sait entre autres :

(…) de quel droit le philosophe se prend-il pour un artiste à présent ? Vous con­fondez les voca­tions. C’est un amal­game incroy­able, et on se paie de mots c’est cer­tain : un mythe de la post­moder­nité. La philoso­phie comme la cul­ture en général peut servir par­fois d’inspiration au tra­vail de l’artiste.

Je fai­sais alors une longue réponse, reprise ici in exten­so — à la typo près et sans le dia­logue qui a suivi — et qui a son intérêt pro­pre, du moins pour les sujets dans lesquels je suis engagé.

S’il y a un mythe de la post-moder­nité, il y a un mythe de la philoso­phie. Dans la même et exacte mesure. Les mythes sont entés sur des engage­ments dans des formes de pen­sée et des croy­ances elles-mêmes ren­for­cées par le suc­cès ou l’échec de cer­taines actions en fonc­tion de buts ordon­nés à des croy­ances. Sys­tème dont la cohérence — il faudrait pré­cis­er ce terme — délim­ite ce que l’on appelle vérité, jus­tice, valid­ité et dans lequel on est tou­jours engagé — con­di­tion néces­saire d’une énon­ci­a­tion de quoi que ce soit comme étant vrai, au sens d’une oppo­si­tion à d’autres choses qui le sont moins (par­tielle­ment ou à un degré inférieur) ou car­ré­ment fausses.

Il importe peu que l’on vienne ren­forcer le mythe philoso­phie en récla­mant pour lui que telle ou telle de ses formes prime sur d’autres ou d’autres formes de la pen­sée. C’est tout à fait inévitable et totale­ment banal. Ce type de tra­vail peut par­fois être intéres­sant quand il con­tribue à déplac­er des fron­tières, créer dans l’espace con­traint des prob­lèmes et des modes de pen­sées des per­cées nou­velles à même de résoudre des dif­fi­cultés ren­con­trées locale­ment ou plus large­ment dans un de ces sys­tèmes. Ça ouvre des perspectives.

La non-philoso­phie n’ouvre pas une per­spec­tive. La très grande majorité des cri­tiques qu’on lui porte entre­tient cette con­fu­sion de la con­cevoir comme venant trac­er dans un champ pré-exis­tant un sil­lon nou­veau, une nou­velle façon de se déplac­er dans le champ. Ce n’est pas ce qu’elle fait.

Qu’elle en entre­ti­enne l’apparence est une chose dont elle s’est expliquée — je ne développe pas, ce serait trop long : cela appar­tient à la fois à son dis­posi­tif et à la façon, his­torique­ment déter­minée, dont elle s’est dégagée de la philoso­phie. La non-philoso­phie n’est pas un reflet de la philoso­phie — au mieux, c’en est un miroir, et encore, il faudrait pré­cis­er : ce n’est pas sa fonc­tion que de refléter telle ou telle pen­sée philosophique, juste un effet annexe.

Quelle est la couleur d’un miroir ?” demande le koan zen — afin de pro­duire ce type de sidéra­tion qu’engendrent les pen­sées non-duales ou ici uni­latérales sur une pen­sée ancrée dans les dual­ités. C’est l’effet que peut avoir une des nom­breuses façon de deman­der à la philoso­phie de ren­dre compte de l’immanence. Mais cette ques­tion posée à la philoso­phie est con­tin­gente et adven­tice. Elle n’a pas pour but de mod­i­fi­er ni les méth­odes ni les con­tenus de tel ou tel système.

Ce qui est assez amu­sant au fond, c’est que votre essai de sit­u­a­tion­nisme sur du matéri­au spin­ozien mime (de très loin) les opéra­tions de réécri­t­ure de la non-philosophe (qui ne sont pas des opéra­tions sub­sti­tu­tion lex­i­cale ou con­ceptuelle, mais de mode de rap­port au rap­port de la pen­sée à l’objet : d’engagement par rap­port à la forme même de la vérité).

La ques­tion reste alors : pourquoi tout ça ? Pour vous deman­der de nous rejoin­dre ? Non. Pour vous con­va­in­cre que ce type de pen­sée est meilleur qu’un autre ? Non — meilleur pour quoi, selon quelle axi­olo­gie ? Selon quel rap­port aux axiologies ?

C’est une ques­tion com­plexe au sein même de la non-philoso­phie, dansla mesure où nous y sommes venus depuis des questions/engagements dif­férents dans la philoso­phie elle-même, ou par­fois depuis ses entours (esthé­tique, réflex­ion sur l’art, logique, etc.). Et je crois que nous étions pour la plu­part très insat­is­faits des façon de résoudre les prob­lèmes dans nos dis­ci­plines respec­tives. Cela a à voir avec les dual­ités tranchées que l’on y trou­ve, et la façon de les hiérar­chis­er. Pour ma part, par exem­ple, deux élé­ments ont joué :

  • d’une part l’opposition entre compte ren­du en pre­mière per­son­ne et compte ren­du en troisième per­son­ne (sub­jec­tif et objec­tif, si vous voulez) médi­atisé par ce drôle de “sujet”.
  • d’autre part des dif­fi­cultés à faire le lien entre cer­taines mod­éli­sa­tions de l’expérience spir­ituelle dans les pen­sées non-duales ori­en­tales notam­ment et la pen­sée scientifique.

Et j’en fini­rai là — je n’ai jamais su faire court — avec ceci :

Une des choses intéres­santes ici — de mon point de vue — c’est que la non-philoso­phie, en laque­lle on s’investit ini­tiale­ment comme en une pen­sée néces­saire à la réso­lu­tion de ces prob­lèmes que l’on se pose, ne l’est pas (néces­saire à cette fin là). Elle résout bien les prob­lèmes, pas de doute. Mais pas de la façon qu’on imag­i­nait. Le prob­lème demeure, dans son ordre pro­pre, digne d’être posé. Et sa réso­lu­tion, dans son ordre pro­pre, engen­dr­era d’autres prob­lèmes eux aus­si dignes d’être posés, etc. La non-philoso­phie nous sort sim­ple­ment, et de façon rigoureuse — mais plus par rap­port à l’ordre pro­pre de cha­cun des domaines où l’on pen­sait que le prob­lème était posé — nous sort, donc, de la néces­sité de pren­dre en charge cette chaîne infinie, en man­i­fes­tant, à chaque fois — et le tra­vail est à faire à chaque fois que le prob­lème _se pose_ — les principes de répéti­tion qui ren­dent la sor­tie de l’ordre des prob­lèmes impos­si­ble sur le plan même où le prob­lème sem­ble se poser.

Ce qui ne donne aucun argu­ment pour réfuter l’intérêt du prob­lème, et donc aucune légitim­ité à dis­créditer ce qui est dit de telle ou telle chose. La non-philoso­phie n’intervient pas dans les prob­lèmes. Mais elle agit sur les pos­tures — la façon dont on se place par rap­port à un prob­lème qui se pose, ce qu’on entend par sa “réso­lu­tion”. Si elle s’oppose à quelque chose, c’est bien à un cer­tain total­i­tarisme de la pen­sée qui voit en la phi­lo, et plus large­ment le découpage dis­ci­plinaire usuel, les ter­mi­ni ab quo et ad quem de toute pen­sée possible.

On peut bien évidem­ment ne pas être en accord du tout avec cette façon de faire, vouloir détour­er une vérité défini­tive sur ces prob­lèmes, dans l’ordre même des dual­ités dans lesquels ils se posent — chercher une artic­u­la­tion logique, une unité sym­bol­ique, une vérité thé­tique ultime, etc. C’est tout à fait légitime. Mais on souf­fre d’une céc­ité zénon­i­enne si l’on pré­tend qu’il est impos­si­ble de faire autre chose, et de le faire rigoureuse­ment. Céc­ité que la non-phi­lo peut glos­er d’un gogue­nard solvi­tur ambu­lan­do.

Points de vue

Je nav­igue entre trois domaines de com­préhen­sion, que je con­sid­ère à part égale, mais qui n’obéissent pas aux mêmes règles ni procé­dures :

1. Le domaine en troisième per­son­ne (3P). Il obéit aux règles de ratio­nal­ité sci­en­tifique, en gros : con­ver­gence avec l’expérience, procé­dures de con­struc­tion argu­men­tée-expéri­men­tale de l’objet, prise en compte large du don­né, gom­mage des engage­ments per­son­nels.

2. Le domaine éthico-moral (1 à 2P). Pre­mière ou deux­ièmes per­son­nes. Il obéit à des règles de négo­ci­a­tion des valeurs, d’engagement affec­tif, de prise en compte d’autrui, et de ten­ta­tive de ren­dre rai­son des normes.

3. Le domaine spir­ituel (faute d’autre terme, cer­tains dis­ent “esthé­tique” mais ça ne me con­vient pas) (1P). Pre­mière per­son­ne stricte. Entière­ment tourné vers “l’interne”, le ressen­ti, l’engagement non pas envers soi, mais envers quelque chose de plus-que-soi-qui-est-quand-même-soi-par-excel­lence pour le dire en des ter­mes impar­faits pou­vant servir de lieu com­mun (je ne fais pas tou­jours le choix d’être incom­préhen­si­ble :D).
Ce dernier domaine est sans doute celui qui pose le plus de prob­lème à dis­cuter et le moins évide­ment partagé.

 

Cela n’a d’intérêt qu’à pré­cis­er la façon dont ces points de vue s’articulent, négo­cient leurs inter­faces et s’essaient à har­monis­er des objec­tifs pas tou­jours homogènes. Le plus sou­vent, l’un domine sur les autres, parce que son telos pro­pre prend le dessus sur les autres. Cette pré­ci­sion, sou­vent com­plexe, est l’enjeu de toute philoso­phie, qui souhaite rester maître de son cadre. L’idéologie s’installe quand elle estime qu’elle n’a pas besoin de pré­cis­er cette artic­u­la­tion, parce qu’elle va de soi — et en ce cas, la ques­tion est de com­pren­dre — si l’on est dans ces dis­po­si­tions-là, à quoi sert cette emprise idéologique, à quoi est util­isé le pou­voir qu’on en retire.

Ce point 4, défini­toire des rap­ports, doit être dou­blé, à l’autre extrémité et en con­cor­dance, d’un point 0, qui indique les micro-modal­ités de la parole (qui définit l’acceptable en tant que celui-ci pour­rait faire liant des point 1 à 3). Lig­a­ture micro-logique et artic­u­la­tion macro-logique définis­sent alors le champs de ce qu’en philoso­phie con­tem­po­raine, on ‘appelle méta-philoso­phie — mais qui n’est somme toute que ce que la philoso­phie en son point le plus con­testable et donc poten­tielle­ment le plus intéres­sant, opère depuis le début, en tant qu’elle se veut point de vue des points de vue, nexus expli­catif, voire Aleph délivrant le lieu d’où s’origine tout le reste.

Phi et non-phi

Engage­ments divisés. La phi s’amuse à chiffr­er le monde — fournir des cor­re­spon­dances mots-actes-émo­tions-choses. La non-phi se plaît à dessin­er, dans des actes entés d’étrange façon sur la phi, non pas tant les lim­ites qu’avec les lim­ites de la phi.
Dans les deux cas demeure un injonc­tion à penser, la fidél­ité à une ou des formes. Et, la non-phi en serait-elle plus proche d’un fait de sa con­science rel­a­tive du non séparé, une indif­férence au spir­ituel per se. Mon opin­ion vient donc d’évoluer sur ce sujet.

Identité (notes à suivre…)

La sit­u­a­tion ne peut jamais être totale­ment investie, sauf à ce qu’on y soit totale­ment ou pas du tout : deux extrêmes qui définis­sent deux façons de con­sid­ér­er un dépasse­ment des cir­cuits d’identification selon lesquels nous nous recon­nais­sons tel ou tel au regard des uns et des autres — selon lesquels nous for­geons nos identités.

Une iden­tité, dès lors que ce mot recou­vre la série des réc­its dont nous nous recon­nais­sons, que nous nous attribuons, voire que nous revendiquons, ce n’est pas grand chose d’autre qu’un fais­ceau d’habitudes acquis­es, plus ou moins har­monieuse­ment coor­don­nés. Une iden­tité, du coup et plus fon­da­men­tale­ment, c’est ce germe polaire d’où se syn­thé­tise l’unité de ces fais­ceaux, en tant qu’ils sont miens, en tant que je les revendique tels — reven­di­ca­tion qui peut pren­dre les formes sub­tiles, dès lors que je recon­nais cette main comme ma main, cette pen­sée comme ma pen­sée – l’emphase sur le pos­ses­sif indique un rap­port par­ti­c­uli­er qui s’instaure à cette main ou cette pen­sée, en tant qu’elle sont dites miennes, ce d’une façon d’ordinaire con­sid­érée comme triv­iale mais qui ne me sem­ble pour­tant pas aller de soi.

Dès lors que la sit­u­a­tion est investie par une iden­tité, elle échappe. Le pro­pre de toute iden­tité, dans le sens précédem­ment esquis­sé, est de découper le monde en “moi” et “pas-moi”. En ce sens, elle est rela­tion­nelle. Une con­ver­sa­tion en cours avec jsc sur ce sujet lais­sait appa­raître ceci (je glose, large­ment, à ma sauce) : une iden­tité s’assure d’elle-même (de son iden­tité) dans le rap­port d’identification qui la relie à autrui. Dit autrement, le fais­ceau des habi­tudes est con­solidé et syn­thétisé comme unité de mon iden­tité dans le rap­port con­sti­tu­ant à un autre, image sup­port ou mod­èle — papa, maman, pour les ima­go fon­da­men­tales, mais il en est d’autres.

En sit­u­a­tion, une iden­tité ne peut que se con­fron­ter à ce qui n’est pas elle : tôt, elle a pris pli de tout ramen­er à soi, pli essen­tiel de la vie de et en rela­tion dont elle a tiré son iden­ti­fi­ca­tion comme moi-même ! Con­fronta­tion, affron­te­ment, effron­terie : c’est le régime du con­flit, insé­para­ble du tri qui doit se faire entre moi et non-moi et reste soumis à l’approbation de l’instance iden­ti­fi­ca­trice : tat­soin ! autrui sous une forme ou une autre – ici, autrui peut n’être que la fidél­ité raide à une habitude.

Or. Or or or. La sit­u­a­tion est sou­ple. La sit­u­a­tion est diverse. La sit­u­a­tion n’est jamais deux fois la même – comme cer­tain fleuve, hér­a­clitéen. Cela, nous sommes en mesure de le recon­naître. Il nous est bien plus dif­fi­cile d’y accorder notre action : le plus sou­vent, c’est notre iden­tité, qui abor­de la sit­u­a­tion – je-ingénieur, je-philosophe, je-petit-poucet, prince-char­mant ou haut­bois-dor­mant. Blo­go­do plouf, dès lors, messieurs et dames de la com­pag­nie, sit­u­a­tion-la pati, sit­u­a­tion finie ! Sit­u­a­tion : c’est devenu réc­it d’identité, avalée par iden­tité, découpée en petits-morceaux hachés de viande à dévor­er par iden­tité vorace, moi d’un côté, pas-moi de l’autre. La sit­u­a­tion, là, ce n’est plus rien d’une sit­u­a­tion : c’est un bout de monde que je porte à la lutte, que je char­cute et met en case : ce qui me plaît, ce qui ne me plaît pas, moi, pas-moi. Tout ce qui n’entre pas dans ce sché­ma, je ne le vois plus. La sit­u­a­tion, là, en ce cas, n’est que très par­tielle­ment investie. 

Elle ne peut l’être totale­ment que lorsque s’apaise la lutte de l’identité pour son main­tien au sein de ses habi­tudes. Cess­er de lut­ter, cela demande à ce que le réseau des habi­tudes soit con­sid­érable­ment dis­tor­du – essen­tielle­ment : qu’on cesse de s’y accrocher. J’y vois au moins deux direc­tions : l’indo-européenne et l’indo-asiatique. L’indo-européenne renchérit sur le sens de l’identité : Soi (atman) védan­tique ou âme chré­ti­enne ; mais au point de la dilater la ren­dant égale à l’absolu – iden­tité du brah­man et de l’ītman, nais­sance du Christ en l’âme vidée de toute déter­mi­na­tion mondaine. L’indo-asiatique au con­traire gomme l’identité, la vide de tout sens, la rend homogène au flux de ce qui flue (et tout flue, loi de la copro­duc­tion con­di­tion­née du boud­dhisme, pratītyasamut­pā­da ou pan­ta rhei, hér­a­clitéen encore – mais la moitié d’Héraclite seule­ment, atten­tion) et par­le de vacuité (&347;&363;nyata). Le style au fond ne dif­fère que parce qu’il y a des iden­tités qui s’y enga­gent en quête non plus de l’identification de soi, mais de la réal­i­sa­tion de leur pro­pre nature – ce qui sig­ni­fie : ce qu’elles sont cha­cune réelle­ment et non plus en tant qu’identifiées par et dans le réseau des habi­tudes issues de la pres­sion d’autrui.

Ceci : qu’on puisse espér­er se détach­er de ce qui nous a con­sti­tué, est moins mys­térieux qu’il y paraît — parce que nous sommes capa­bles de nous ren­dre compte que tout flue ; et que nous savons voir aus­si par­fois à quel point les habi­tudes qui nous habil­lent nous con­traig­nent ; et que nous jouons à ces jeux de la faim dont la satiété n’est que trop fugace récompense. 

La sit­u­a­tion ne peut alors être totale­ment investie que si rien de ce qu’elle présente n’est gom­mé. Et cela n’est pos­si­ble que si on (en tant qu’identité iden­ti­fié à ses réc­its pro­pres) n’est pas là ou que si on (en tant qu’identité iden­ti­fiée au tout du monde/de l’âme ou au rien du monde/de l’âme) est totale­ment présent à tout ce qui, là, flue. Bien sûr, en son essence, c’est très sim­ple – au sens où c’est nous, par­lants depuis des iden­tités divers­es, qui com­pliquons tout[1]

Je voudrais enfin con­clure sur trois choses – le présent post, fort théorique, sem­blant rompre mon récent et inédit élan biographique. 

1. Ces sujets-là m’intéressent depuis tout petit – n’en aurais-je que depuis assez récem­ment la com­préhen­sion (intel­lectuelle) que j’expose ici. Il y a deux raisons à cela : cela promet des par­adis ailleurs que dans l’expérience ordi­naire, et j’ai détesté – et me suis détesté dans – l’expérience ordinaire. 

2. C’est en lien avec « l’Inde », dont je par­lerai peut-être un jour, au moins factuel­lle­ment (mais il n’y pas de sujet sur lequel je puisse me mon­tr­er plus pudique, à défaut d’être réservé quand à cette pudeur même), et dont la ren­con­tre ne me fut en apparence pas facil­itée par cette même recherche du par­adis ailleurs qu’ici main­tenant – dans la sit­u­a­tion, donc.

3. C’était rare, jusqu’ici, que les textes me vien­nent aus­si explicite­ment biographiques. Un peu comme si je pou­vais à présent don­ner cette iden­tité en partage. Non que je m’en dévête, non. Mais qu’elle soit plus flu­ide, peut-être, ou moins col­lante, et en tout cas plus facile à met­tre à dis­po­si­tion – moins coupable, aus­si, je crois, et de toute façon moins prob­lé­ma­tique, et mieux inté­grée à ma silhouette.

Notes

  1. Il n’y a rien d’original dans ce que je racon­te ici. C’est même tout à fait de la sec­onde main, je ne par­le pas depuis l’expérience de la sit­u­a­tion, mais de croy­ances (à par­tir des habi­tudes, donc) con­fortées par un milieu, des lec­tures, des cog­i­ta­tions, quelques agi­ta­tions, le sou­venir de choses qui me sont arrivées, l’espoir de choses qui pour­raient se pro­duire. ^

Deux ou trois choses sur la violence en monde chrétien

Nous, mem­bres d’une société pénétrée de valeurs chré­ti­ennes, sommes d’une société de vio­lence. Ni plus ni moins que d’autre, sans doute, à ceci prêt que nous nous héri­tons d’une valeur uni­verselle, d’une mis­sion envers le monde — nous ici doit s’entendre non à l’échelle des indi­vidus mais des courants qui motivent les grands mou­ve­ments de l’histoire, courants de pen­sée, courants poli­tiques et religieux, etc.

Que le chris­tian­isme n’ait pas su se mon­tr­er tou­jours à la hau­teur du mes­sage de Celui dont elle se réclame, que les églis­es trou­vent encore et tou­jours aux hor­reurs qu’elles per­pétuent l’excuse d’une fail­li­bil­ité toute humaine, qu’elles arrangent, à leur sauce somme toute, la rad­i­cal­ité pleine­ment aimante du mes­sage chris­tique, qu’elles se pren­nent ici et là à jouer le rôle de la Putain de Baby­lone : rien que de très com­mun, pour une reli­gion que son his­toire a très rapi­de­ment ren­due vis­cérale­ment intolérante — n’y voir que l’inévitable mise en coupe réglée de la tran­scen­dance, sa régu­la­tion sociale, l’organisation des gestes et dis­cours la con­cer­nant. A vrai dire, tout cela ne serait qu’une cui­sine bien ordi­naire à l’échelle d’une tribu humaine par­mi les autres, si par ailleurs le chris­tian­isme ne s’était très tôt sen­ti investi d’une mis­sion non seule­ment prosé­lyte, mais encore universelle.

Pourquoi ? Parce que tout man­que­ment à son mes­sage le pousse sur la voie de sa pro­pre dis­pari­tion. Com­ment je vois ça, un peu longue­ment, comme d’habitude (rien de très chi­adé, juste des idées déjà dites, et que j’empile) :

Tout man­que­ment non enreg­istré comme tel, qui ne ferait donc pas objet de repentance/ voire de péni­tence, se voit inscrit dans l’histoire comme au fer rouge. On ne finit par ne plus retenir de l’histoire de l’institution fau­tive que la kyrielle des errances. Les actes qui font les hommes mieux vivre ensem­ble passent à la trappe de la mémoire col­lec­tive, voire sont récupérés par les opposants. Ain­si les églis­es ont-elles peu à peu sapé la con­fi­ance qu’on pou­vait leur accorder, au point que la civil­i­sa­tion qu’elles ont con­tribué à bâtir non seule­ment les mécon­naît, les oublie ou les voue aux gémonies.

Injuste ? Très cer­taine­ment. Mais à l’image de cette autre injus­tice per­pétrée par qui dis­ait venir avec amour et s’est bien trop sou­vent vu asso­cié à la destruc­tion des cul­tures, à la mise en esclavage, à la tor­ture, au con­trôle autori­taire des lib­ertés, j’en passe et des meilleurs. On peut glos­er tant qu’on veut sur l’injustice — à mon sens patente, quoique méritée — de cette image : cela ne redonnera pas l’Occident au chris­tian­isme, ou vice ver­sa. Le sou­venir de la souf­france passe celui des bien­faits. N’ayant que peu résisté — et s’il l’a fait, il a échoué — à l’instrumentalisation de son prosé­lytisme par les con­quérants poli­tiques et économiques de la planète, en bien des lieux, on est en droit de retenir du chris­tian­isme qu’il est la reli­gion d’hommes venus en maîtres en asservir d’autres. Reli­gion d’orgueil, de pou­voir et de sang. Fille du Prince de ce Monde. Reli­gion imposée dans la vio­lence et par la vio­lence d’un mes­sage dont l’universalité a été dévoyée (*).

Cortes - Diego Rivera
Nous ne nous sommes jamais débar­rassés de cette vio­lence. Le chris­tian­isme, mal­gré ses efforts, n’est jamais par­venu à l’éradiquer — et cet échec même, cet échec dont il porte une part de respon­s­abil­ité, lui laisse la vio­lence comme un de ces leviers par lesquels il s’essaie à asseoir l’universelle con­ver­sion, hélas, con­fon­due en la demande total­i­taire d’un assen­ti­ment uni­versel. L’homme est un pri­mate vio­lent. Pas unique­ment bien sûr, l’entraide et l’altruisme sont essen­tiels à la dynamique de notre espèce, mais vio­lent, nous le restons assez vis­cérale­ment. Le chris­tian­isme par­ticipe de cette dou­ble dynamique : le mes­sage d’amour du Christ, d’un côté, de l’autre, son échec à résis­ter à l’appel de la vio­lence — si poli­tique­ment effi­cace, à l’échelle de quelques généra­tions ! Et le mes­sage d’amour, on en perd vite la trace, dans les remous de l’histoire — non, l’amour, ce n’est pas une ques­tion de préser­vatif, de morale sex­uelle ou de con­sid­éra­tions pour les embryons : rien de cela ne relève en soi de l’amour, mais de la négo­ci­a­tion des con­stantes anthro­pologiques fon­da­tri­ces d’un type de société.

Sans amour, alors, com­ment renon­cer à la vio­lence ? Une moni­ale a don­né un jour à un mien ami cette belle déf­i­ni­tion : « Faire péni­tence, c’est met­tre de l’amour là où il n’y en a pas eu assez ». Sans amour, com­ment faire péni­tence ? Y a-t-il un chris­tian­isme secret et aimant, que toute pub­lic­ité de la parole offi­cielle occulte ? Je le crois, pour ma part, mais ce n’est pas celui-là qui fait les civil­i­sa­tions. Voila pourquoi aus­si je râle et me débats avec une reli­gion qui n’est pas la mienne : les lumières qu’elle recèle me font tou­jours plus douloureuses ses allégeances mul­ti­ples à la haine, au men­songe et à la demi-fal­si­fi­ca­tion de l’élan spir­ituel — soit, en ses ter­mes : au Démon.

Péni­tence ! Péni­tence ! Sans quoi, le chris­tian­isme devra rester lié à son ombre molle et retorse, fille de vio­lence qui n’apporte à l’homme qu’un début de dig­nité, pour ne jamais la lui don­ner totale­ment : oeu­vre d’esprit séduc­teur, assurément.

Met­tre de l’amour là où il n’y en a pas eu assez

(*) un mes­sage d’amour uni­versel ne requiert ni ne souhaite l’assentiment de tous les hommes, mais, s’adressant à tous, en espère une écoute, tout autant qu’il est prêt à écouter et à recon­naître l’universel jusque dans le plus inat­ten­du de ses habits. Témoign­er de Christ ressus­cité, ce n’est pas deman­der une preuve externe de croy­ance, ce n’est pas espér­er un partage de culte, toutes atti­tudes bonnes aux développe­ments des super­sti­tion, mais c’est espér­er pou­voir s’entendre avec autrui sur la base d’une expéri­ence qui dépasse les dogmes et les cultes et qui seule peut fonder une com­mu­nion, quelle que soit la con­fes­sion ou non-con­fes­sion dont on se réclame. 

Interprétation de NS (1)

Une fois n’est pas cou­tume. Je me ren­dormi­rai bien vite dans mon som­meil “poli­tique”.

Pour l’heure, on par­ti­ra de cette belle citation-là :

Je veux par­ler à tous ceux que la vie a brisés, aux acci­den­tés de la vie, à ceux qu’elle a usés, à ceux qui sont dans la détresse. Je veux par­ler aux malades, aux hand­i­capés, aux per­son­nes âgées, à ceux qu’une pres­sion trop forte a épuisés, à ceux qui ont trop souf­fert. Je veux leur redonner de l?espérance. Je veux leur dire que la France dont je rêve est une France qui ne laisse tomber per­son­ne, une France qui est comme une famille où le plus faible, le plus vul­nérable, le plus frag­ile a droit a autant d?amour, autant de respect, autant d’attention que le plus fort, une France où même dans celui qui n’a plus de force on recon­naît la dig­nité de l’homme et du citoyen.

Je veux m’adresser à tous les Français pour leur dire que la société du plein emploi est un moyen et que l’objectif c’est la société de la pleine citoyen­neté. Je ne souhaite qu’une chose : rassem­bler le peu­ple français autour d’un nou­veau rêve français, celui d’une République frater­nelle où cha­cun trou­vera sa place, où per­son­ne n’aura plus peur de l’autre, où la diver­sité sera vécue non comme une men­ace mais comme une richesse.

NS — “Déc­la­ra­tion” — 1er tour de l’élection prési­den­tielle — Dimanche 22 avril 2007

Je ne pré­tends pas en don­ner la vérité, et surtout pas m’inscrire dans les ter­mes immé­di­ats des débats poli­tiques en cours. Il sera essen­tielle­ment ques­tion de cer­tains des ressorts sym­bol­iques en jeu dans ce que je sais de deux des inter­ven­tions récentes de NS. Ce que je vais dévelop­per est telle­ment patent que je m’étonne de ne rien avoir lu/entendu à ce sujet — c’est sans doute faute de m’être assez documenté.

Dans ce qui suit, on aura donc soin de se rap­pel­er qu’il ne s’agit que d’un éclairage par­tiel, quoique à mon sens non nég­lige­able, et que si je le trou­ve pour ma part déter­mi­nant en matière de vote, je laisse cha­cun se déter­min­er en conscience.

Mon com­men­taire s’appuiera sur ceci, du même, quelques jours auparavant :

Qu’un grand peu­ple démoc­ra­tique par­ticipe par son vote à la folie nazie, c’est une énigme. Il y a beau­coup de nations à tra­vers le monde qui tra­versent des crises sociales, moné­taires, poli­tiques, et qui n’inventent pas la solu­tion finale ni ne décrè­tent l’extermination d’une race. Mieux vaut admet­tre qu’il y a là une part de mys­tère irré­ductible plutôt que de rechercher des caus­es rationnelles.

Con­fi­dences entre enne­mis” — Dia­logue avec M. Onfray — Philoso­phie Mag­a­zine n°8, p. 34a.

Je reprendrai très large­ment dans les posts suiv­ants un com­men­taire que je fai­sais dans un post con­sacré à NS [1] , en y insérant quelques élé­ments d’éclairage de l’extrait de la Déc­la­ra­tion ci-dessus.

Notes

  1. désor­mais non disponible sur Inter­net (2014). ^

Derechef : De Dieu

(0. Note liminaire :
0.1 J’en ai déjà par­lé là : De Dieu.
0.2. Le présent a été écrit comme une réponse spon­tanée mais loin­taine à un de mes con­tacts sur GA.
0.3. Pour le présent, faut s’accrocher, je reconnais.
0.4. C’est écrit rapi­de­ment et sans doute ni de façon très claire, ni de façon très rigoureuse — j’ai essayé tout de même.)

1. Dieu n’existe pas.

1.1. L’existence prend corps dans les objets.
1.1.1. Un objet est ce qui est sus­cep­ti­ble de venir, d’une façon ou d?une autre, à la per­cep­tion.
1.1.2. La per­cep­tion est ordon­née à la sen­sa­tion et à la con­science par moi de la sensation.
1.1.3. Toute sen­sa­tion est cor­réla­tive d’un rap­port au corps.
1.1.4. Le seul corps que je con­naisse est mon corps.
1.1.5. Cette mien­neté est un fait orig­i­naire dans lequel s’enracine la rela­tion que j’entre­tiens aux objets.
1.1.6. Tout objet entre­tien un rap­port au moins poten­tiel à mon corps.

1.2. L’ensemble des objets est le monde.
1.2.1. Tout ensem­ble est un abstrait, qui sub­siste comme con­cept.
1.2.2 Un con­cept n’existe pas, mais il sub­sume (se sub­or­donne) divers exis­tants ou d’autres con­cepts (en ce sens, un con­cept peut être vide). On dit que le con­cept sub­siste.
1.2.3. Toute sub­sis­tance man­i­feste un ordre, toute exis­tence man­i­feste des régu­lar­ités.
1.2.4. Le monde est l’ordre des ordres, et l“ordre de toutes les régularités.
1.2.5. Le monde n’existe pas — mais il sub­siste — seuls cette main, ce clavier, cet écran existent.
1.2.6. Le monde n’a pas besoin de Créa­teur — mais il n’est pas con­tra­dic­toire avec un Créa­teur non plus, à mesure de ce que le savoir de l’homme (la sci­ence mod­erne) enlève d’intelligibilité au proces­sus créa­teur lui-même.

1.3. Dieu n’est pas au monde.
1.3.1. Dieu n’est pas un objet.
1.3.2. Dieu n’est pas une par­tie de mon corps — donc Dieu n’est pas un affect.
1.3.3. Dieu n’est pas la mienneté.

2. Dieu ne sub­siste pas.

2.1. Le Dieu des philosophes est un con­cept — ce n’est pas ce qu’on appelle « Dieu ».
2.2. Le Dieu des inté­gristes est un affect — ce n’est pas ce qu’on appelle « Dieu ».
2.3. Le Dieu des reli­gions, le plus sou­vent, est un vague mélange affaib­lit des deux : un con­cept social ou poli­tique — ce n’est pas ce qu’on appelle « Dieu ».

2.3. Dieu n’est pas une tran­scen­dance con­ceptuelle.
2.3.1 Toute tran­scen­dance est soit con­ceptuelle, en tant qu’elle est un (pos­si­ble objet) au-delà), soit éthique, en tant qu’elle me précède.
2.3.2. Une tran­scen­dance con­ceptuelle subsiste.

2.4. Dieu pour­rait être une tran­scen­dance éthique.
2.3.3. Une tran­scen­dance éthique sec­on­darise la mien­neté — Lév­inas : Autrui ou Dieu vien­nent avant moi, si je dois être à la hau­teur de la respon­s­abil­ité éthique qui m’incombe, dans la mesure où je puis les tuer/les nier.
2.3.4. Cette sec­on­dari­sa­tion est encore une forme de relance du moi, pace Lév­inas, mais en sec­ond, d’un moi brisé par l’exigence éthique, d’un moi tout entier — et para­doxale­ment — tourné vers l’Autre.
2.3.5. Une tran­scen­dance éthique ne sub­siste ni n’existe — elle est un geste au-delà de l’être-objet ou de l’être-concept ou de l’être-mien.

2.4. Dieu peut être une imma­nence.
2.4.1. Une imma­nence est ce qui reste en soit.
2.4.2. Une imma­nence ne peut subsister.
2.4.3. Toute sub­sis­tance sup­pose un rap­port à moi sous forme d’un engage­ment vis-à-vis de ce qui subsiste.
2.4.4. Toute sub­sis­tance, en tant que rap­port, sup­pose la tran­scen­dance d’un terme par rap­port à l’autre — une extéri­or­ité, si l’on préfère, une mise en rela­tion selon laque­lle l’un des deux sorts de lui-même pour aller vers l’autre.
2.4.5. Une imma­nence est sans mou­ve­ment de ce genre : son nom­bre est l?Un et non le Deux.
2.4.6. Dieu peut être l’Un — l’un-sans-second, dis­ent, au moins, les non-dual­istes et les néo-platoniciens.

3. Dieu insiste.

3.1. Soit qu’il survi­enne comme éthique plaçant le monde du sujet en sec­ond — lui enjoignant de se sec­on­daris­er là où spon­tané­ment il se place en pre­mier (moi moi moi, avant tout autre).
3.3.1. Ce Dieu éthique est religieux, pro­fondé­ment — soit : ni soci­ologique, ni anthro­pologique, ni politique.

3.2. Soit qu’il advi­enne comme exi­gence d’Un, là où aucun mien ne peut s’affirmer et où tout engage­ment (mien) s’effrite.
3.3.1. Ce Dieu-Un mys­tique est, comme tel, non intrin­sèque­ment religieux — com­pat­i­ble avec toute pen­sée du monde.
3.3.2. Ce Dieu-Un n’est pas en soi utile au mys­tique, mais il peut con­stituer, par­fois, un impor­tant marchep­ied vers ce qu’il appelle de sa néces­saire dis­pari­tion — lorsque je deviens Dieu, lorsque je perds tout lien avec la mien­neté, lorsque je se fond dans l’expérience de l’indifférence à toutes ces questions.

De Dieu

Ce texte est le remaniement d’une réponse faite aujourd’hui à un mien ami. La tyran­nie de l’information y est traitée en pré­texte d’une réflex­ion sur l’Occident, Dieu et, en sous-main parce que c’est tout sauf explicite, l’expérience spir­ituelle, devant laque­lle je ne suis qu’un nain.

Ce que je retiens du texte que tu m’envoies : une exhor­ta­tion que je peux repren­dre à mon compte et que son auteur s’adresse sans doute à lui-même (il y a dans sa véhé­mence un excès qui fait signe vers de sales vieilles habi­tudes qui col­lent à la peau). En une phrase : que finisse la tyran­nie de l’information, qui con­fond mémoire de l’homme — duc­tile, mobile, sou­ple, pro­pre à inscrire nos expéri­ence dans une matière mémorielle diver­si­fiée (affects, con­cepts, mots, gestes, etc.) — et mémoire de la machine, laque­lle ne retient de l’information que l’aspect syn­tac­ti­co-formel — des suites de signes asso­ciés selon telle ou telle gram­maire en fonc­tion de ce qu’ils enten­dent signifier.

Il est vrai : nous con­som­mons de l’information. Et si nous en avons géné­tique­ment besoin — c’est sans doute lié à l’apparition du lan­gage dans notre lignée biologique — ce n’est sans doute pas à hau­teur de ce que nos sociétés nous en four­nissent. Il en va ici comme du reste. Nous vivons dans un rêve (celui du savoir uni­versel, pour ce qui con­cerne le présent sujet), étroite­ment déter­miné par notre his­toire comme Occi­dent chré­tien-puis-athée. La ques­tion de la sécu­lar­i­sa­tion me sem­ble essen­tielle : en ramenant le pro­jet de l’homme à la sur­face de ce monde — et ren­voy­ant Dieu à l’infini, voire au néant — nous avons demandé à l’être humaine, au moins en puis­sance et donc pour l’avenir, de pren­dre en charge les attrib­uts de Dieu — en par­ti­c­uli­er : l’immortalité, la toute-puis­sance et la con­nais­sance de toutes choses.

Plus fine­ment, il me sem­ble que le mou­ve­ment d’ensemble est celui-là :

  • sagesse grecque, qui place la con­nais­sance — de soi et du monde — au cen­tre de sa pra­tique — la théôria (con­tem­pla­tion) comme idéal du sage ;
  • sagesse sémi­tique, qui place le respect des com­man­de­ments au cen­tre de la pratique ;
  • sagesse chré­ti­enne prim­i­tive, qui ajoute l’amour de Dieu et des hommes à la sagesse sémitique ;
  • mariage de la sagesse chré­ti­enne à la sagesse grecque (néo­pla­toni­ci­enne et stoï­ci­enne essen­tielle­ment) dans un con­texte de forte con­cur­rence religieuse et dans un cli­mat d’intense insécu­rité poli­tique — dif­fi­cultés de Rome.

L’ensemble aboutit à ce mon­stre théocra­tique que fut (qu’est) l’Eglise, trou­vant en la théolo­gie (ce dis­cours issu du mélange entre foi mosaïque et philoso­phie grecque) son organe idéologique[1] . La créa­ture est rabais­sée, le prêtre, pro­gres­sive­ment élevé au rôle d?intermédiaire entre l?ensemble des zêtzu­mains et Dieu, le dis­cours religieux, jus­ti­fi­ca­tion de cet état de fait. Il suff­i­sait que cet ordre craque — que la ver­ti­cal­ité de la rela­tion à Dieu s’horizontalise en intérêt pour le monde — pour que le pro­jet du chris­tian­isme, tout ori­en­té sur une rédemption/damnation à la fin des temps, se trans­mute en rédemption/damnation de l’homme par lui-même, i.e. que Dieu soit de moins en moins impor­tant dans l’histoire, sauf à nous léguer, quoique mod­i­fiée, la struc­ture théologique qui assur­ait sa pro­pre descrip­tion par les hommes qui croy­aient en Lui : sécularisation.

Nous héri­tons donc de la mort de Dieu — car, pour le coup, sous son anci­enne guise, le gail­lard est bel et bien mort. Mais, et c’est là je pense tout le prob­lème, nous n’en avons jamais fait le deuil. Que Dieu soit mort, soit. Mais il faudrait aus­si que nous sachions ne pas en retenir le fan­tôme. Or la société de con­som­ma­tion est — entre autre et dans les lim­ites de cette descrip­tion — l’un des fan­tômes d’un Dieu mort mais tou­jours asservi à son con­cept (rien de pire : Dieu n’est pas un concept).

Couper la source de la boulim­ie infor­ma­tion­nelle, c’est aus­si ten­ter de retrou­ver Dieu, ce qui est ici équiv­a­lent à le laiss­er mourir, soit : à laiss­er par­tir le con­cept qui nous en reste pour nous retrou­ver nu face à lui. Nu : sans idée de ce qu’il est, sans croy­ance même à son égard.

Je pars de ce point : Dieu n’existe pas, si par exis­ter on entend exis­ter comme une chose du monde, ou même comme le sub­strat — ce qui sou­tient — les choses du monde. Dieu ne sub­siste ou ne con­siste pas non plus, si par là on entend la façon dont les con­cepts — math­é­ma­tiques, philosophiques, etc. — se présen­tent à nous dans leur con­sis­tance pro­pre [2] . Alors ? Pas une chose, pas un con­cept ? Quoi donc ? A mon sens, un affect spé­ci­fique. Il y a un affect de Dieu, qui ne ressem­ble à aucun autre. Pas un espoir, pas une joie, pas une ter­reur ; ou alors tout cela, mais d’une qual­ité par­ti­c­ulière, tout à fait dis­cern­able de tout autre affect. Cela sig­ni­fie qu’il est une expéri­ence de Dieu. Nous sommes ain­si fait que nous voulons des objets à nos expéri­ences — d’une expéri­ence, nous dis­ons qu’elle est expéri­ence de quelque chose [3] . Mais à celle-là, nous n’en trou­vons pas par­mi les objets quo­ti­di­ens — choses du monde et pen­sées, si l’on veut. Une expéri­ence sans objet, un affect sans cause : cela c’est (un signe de) Dieu. J’ai donc pris l’habitude de dire que Dieu insiste. Dans les deux sens de ce verbe : revenir alors même qu’on croit l’avoir défini­tive­ment élim­in­er ; et « se trou­ver à l’intérieur de ».

Dieu se tient à l’intérieur de. Tech­nique­ment, on dit que c’est une imma­nence. Imma­nence au monde, si par le monde on entend la façon dont se déploie pour nous l’ensemble des phénomènes, plutôt que la descrip­tion qu’en font les sci­en­tifiques. Imma­nence à soi, si par soi on entend moins les déter­mi­na­tions qu’on se colle dessus que le ressen­ti le plus intime et le moins per­son­nal­isé. Com­ment com­pren­dre une imma­nence, alors que nous vivons dans la tran­scen­dance : à l’extérieur de nous-même, dans les fan­tasmes, dans les pro­jets, dans les objets ? Il ne s’agit sans doute pas de com­pren­dre intel­lectuelle­ment[4] , mais d’accepter en soi-même la coupure que l’immanence fait sur le fond d’extériorisation où nous sommes pris — cette coupure qui se lit comme un retour. Couper la source aux infor­ma­tions, c’est essay­er de retourn­er à l’immanence et vir­er notre exci­ta­tion pour la tran­scen­dance, ou plus juste­ment — car on pour­rait encore décrire Dieu comme tran­scen­dance, mais rad­i­cale, cette fois, je ne m’attarde pas — pour cette tran­scen­dance mesurée à l’aune de nos pro­pres désirs.

Je dis tout cela avec des mozamoi. Ton auteur par­lait de nous res­saisir en tant qu’individus. Je pense qu’il y a un piège à par­ler ain­si. Assuré­ment, c’est déjà faire beau­coup de tra­vail — et un tra­vail essen­tiel — que de revenir sur soi, que de retrou­ver le sens de ses pro­pres con­tours, de ses pro­pres lim­ites, et de sa mémoire non comme organe de stock­age des infor­ma­tions, mais comme espace-de-soi, si l’on veut. Mais, au moins pour ce qui me con­cerne, je pense que ce n’est pas encore assez. Cela dit, je le recon­nais, il faut faire le boulot dans l’ordre. À vouloir attein­dre tout suite le lieu de l’immanence (divine, allez), on risque fort un bon paquet de trou­bles psy­chiques graves, si l’on n’a pas à l’origine une struc­ture assez sta­ble, ou si la société n’est pas prête à pren­dre en charge la tran­si­tion par la folie.

En tous les cas, le monde con­tem­po­rain n’est pas loin — “spir­ituelle­ment” par­lant — de l’enfer des chré­tiens : monde loin de Dieu (de l’immanence, si tu veux, de soi-sans-moi (sans ego) pour par­ler une langue plus ori­en­tale) et struc­turé de façon à ren­dre infin­i­ment dif­fi­cile l’accès à Dieu. Pas loin de l’enfer, mais pas ça tout de même : il est des passeurs, pour qui veut bien se don­ner la peine. Des passeurs vers plus de con­sis­tance, vers un plus juste réglage (ou accordage, dis-tu) de la machine que l’on est. De cela, je suis, recon­nais­sant, oh combien !

Mais le passeur ultime, celui qui aiderait une machine bien accordée — un indi­vidu sain, si l’on veut — à réalis­er l?accordage ultime, non plus entre les dif­férentes com­posantes de soi, mais entre soi, le monde et Dieu — atman sive brah­man, pour causer Upan­ishad — celui-là, il est plus dif­fi­cile à trou­ver — sans doute est-ce une ques­tion d?intensité dans la quête, et dans le degré d’insatisfaction qui s’attache à la vie dans le monde, qu’il soit ou non celui de l’Occident (post/hyper)moderne. La vie divine n’est pas une ques­tion de psy­cholo­gie, au sens où ce mot est com­pris de nos jours.

P.-S. : (parce que c’est là que se dis­ent les choses impor­tantes : dans les marges du labyrinthe)
(Le prob­lème reste : je n’arrive pas à couper. Cela dit : je pars à la mon­tagne cet été avec mes par­ents. Comme pour l’Inde, je compte n’emporter qu’un min­i­mum de livres, et pas des livres à infor­ma­tion, mais des livres à ouvrir et dont l’expérience se doit digér­er avec patience, ce ceux qu’on lit lente­ment. Je vais donc essay­er de couper. Mais le prob­lème reste : quid du retour dans cette folie, où, pour rester à flots, je puise dans de vieilles ressources de fan­tasmes et illusions ?)

Notes

  1. ce qui ne sig­ni­fie pas que théolo­gie s’égale récipro­que­ment à idéolo­gie : en bon savoir philosophique, la théolo­gie peut être le fer­ment d’une idéolo­gie, tout en pos­sé­dant en soi les ger­mes pour dépass­er — et refonder — toute idéolo­gie : para­doxe, sub­lime parce qu’au fer­ment d’une civil­i­sa­tion, du dis­cours philosophique, soit encore du fétichisme du con­cept, au moins dans sa forme la plus idéal­iste — je ne par­le pas ici de con­tenu doc­tri­nal, mais de la façon dont un cer­tain dis­cours se posi­tionne par rap­port aux autres. Je passe. ^
  2. Subsister/consister en ce sens est d?usage philosophique depuis (Meinong) au moins. La référence est grossière et peut-être à con­tre­sens, je con­nais mal Meinong. À not­er, en pas­sant et suite à l’article en référence dans cette note, que Dieu, dans le sens où je l’entends ici, est bien un cor­rélat d’acte psy­chique, mais affec­tif plus que cog­ni­tif. C’est même en fait plus com­plexe, car il faudrait phénoménologique­ment ren­dre compte de l’entretissage dense entre l’ontothéologie et la nature de cer­taines expéri­ences, entretis­sage qui mène tout droit à la théolo­gie néga­tive ou apopha­tique. Peut-être chez Jean-Luc Mar­i­on ? Il me sem­ble, cepen­dant, que c’est acces­soire — ce qui compte de prime abord est l’expérience, la ques­tion du vocab­u­laire et de la gram­maire pour l’exprimer se pose quant à elle de façon pra­tique, lorsqu’il s’agit de ques­tion­ner autrui pour résoudre le prob­lème de la non-per­ma­nence ini­tiale de cette expéri­ence — et de la soif qu’elle a pu laiss­er. Du moins, ce me sem­ble. ^
  3. Le con­cept d’une pure expéri­ence est une forme d’oxymore, bien pra­tique en théolo­gie néga­tive ou pour par­ler de l’expérience à laque­lle on se réfère ici comme à celle du divin lorsque la ques­tion de Dieu ne se pose pas. ^
  4. Toute théolo­gie en ce sens est vaine, comme l’avait vu en son temps Gré­goire Pala­mas dans sa lutte con­tre Bar­laam (l’article anglais de Wikipedia que le français). Evidem­ment, Bar­laam peut être perçu comme l’une des innom­brables fig­ures d’intellectuels per­sé­cutés par l’Eglise. Cette façon de voir est peut-être erronée — je n’ai pas fouil­lé le prob­lème. Le fait est que Bar­laam entendait ramen­er dans le monde les moines du Mont Athos, la prière valant selon lui bien moins que la con­nais­sance intel­lectuelle. Si ce compte-ren­du lap­idaire ne fait pas injure à la réal­ité his­torique, ceci au moins est une erreur. La prière, au sens où peu­vent l’entendre les athonites, pos­sède une valeur expéri­en­cielle qu’aucune con­nais­sance de nature philosophique ne serait en mesure de rem­plac­er. ^

Indulgences

Peu à dire. Un pas­teur de Taizé est mort. L’Eglise dis­tribue des indul­gences à ceux qui vont aux JMJ ou prient d’une cer­taine façon pour une jeunesse pro­pre. Le pape omet de ren­dre vis­ite à un tem­ple protes­tant alors que de sa présence, il favorise pour­tant une synagogue.

Tous détails anci­en­nement four­nis par un arti­cle de Libé dont on pou­vait trou­ver réfer­ences dans un post d’In cau­da venenum désor­mais inéc­ces­si­ble , dont je partage sinon l’anticalotinisme, du moins le con­stat fort pes­simiste sur nos temps — je me per­me­ts de le cor­riger en ceci : Mal­raux n’a pas dit que le XXè siè­cle serait religieux, mais bien spir­ituel, ce qui change pas mal de choses — dans la mesure où aucun des deux ter­mes n’implique essen­tielle­ment l’autre, sauf à un infime degré.

Il est plus que temps d’amener à la parole réelle ceux qui refusent de s’écouter — reli­gions insti­tuées, mais aus­si reli­gion athée, agnos­ti­cisme, laïc­ité. La lutte pour la supré­ma­cie de l’une ou de l’autre ne doit pas désar­tic­uler le cadre qui leur a per­mis à toute de s’exprimer sans crain­dre la per­sé­cu­tion. Ce n’est pas là militer pour l’une ou l’autre, c’est là recon­naître un droit — qu’une amie à moi dirait inal­ién­able mais qui, hélas, ne l’est pas -, un droit frag­ile, donc, accordé à tout engage­ment dans le monde, si par là on entend une façon de se tenir et d’agir qui donne un sens aux choses, de s’exercer, pourvu qu’il ne con­tre­dise pas les bases mêmes de cette uni­ver­sal­ité. Aus­si frag­ile que l’idée de la démoc­ra­tie mod­erne, en fait. Mais frag­ile ne sig­ni­fie pas dénué de rai­son. Il y a là un pro­jet qui se peut tenir, et qui mène l’homme à son sem­blable, plutôt qu’il ne vise, extérieure­ment, à faire les hommes se ressembler.

Ce n’est pas sim­ple, et il est prob­a­ble que le siè­cle en cours sera des plus trou­blés. La seule chose qui m’apporte un peu de récon­fort dans cette idée, c’est sans doute que les péri­ode de trou­bles religeux sont aus­si des péri­odes de flo­rai­son spir­ituelle — où se man­i­feste l’infime degré de cor­réla­tion évo­qué plus haut. Le prix à pay­er est cepen­dant red­outable, et s’inscrit, brûlant, dans la chair des civil­i­sa­tions — glob­ale­ment, il n’en ressort que de la con­fu­sion ; et je ne sais pas, stric­to sen­su, si je me sens prêt à accepter la con­fu­sion civil­i­sa­tion­nelle pour prix de ces dia­mants qui y nais­sent par­fois sous la dureté de la pres­sion sociale, poli­tique et idéologique.