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Où sont inscrites choses qui pour­raient intéress­er au delà de mon car­net de notes per­son­nel. Plus ou moins.

Déesses en détresse

Je prends ceci en note rapi­de, qui m’a été souf­flé dans la journée à l’occasion d’un mini-con­cert de musique indi­enne pour les enfants : l’étonnante sim­i­lar­ité struc­turelle entre la querelle Titania/Obéron du Songe d’une nuit d’été de Shake­speare et celle entre Śiva et Pār­vatī qui pré­side à la nais­sance de Gaṇeśa telle qu’on la retrou­ve dans la tra­di­tion orale indi­enne[1] .Le tableau ci-dessous tente d’en retrac­er le détail[2] .
Il y aurait des tonnes à en dire : divers modes de phal­locratie, l’un inclu­ant la misog­y­nie, l’autre pas ; divers modes de rela­tion au divin ; divers reg­istres émo­tion­nels, les divinités occi­den­tales baro­ques ne déploy­ant pas vrai­ment la même gamme d’affects que les dieux indi­ens ; etc. Je passe même sur d’autres faits plus loin­tains :

  • Tita­nia (et toute la pièce de Shake­speare) comme Śiva sont asso­ciés à la lune ;
  • Obéron est une divinité cynégé­tique appar­en­té à Cer­nun­nos, et l’on se rap­pellera du pas­sage du Mahāb­hāra­ta où Śiva appa­raît à Arju­na sous forme d’un chas­seur — ce même Śiva-Pāśu­pati, maître des ani­maux (Pāśu) que l’on sait égale­ment, dans une forme très anci­enne, asso­cié à Cer­nun­nos[3] [4]
  • Je n’ai absol­u­ment pas la capac­ité à éla­bor­er sur tout cela pour l’instant — si même jamais. Je voulais juste en con­serv­er l’indication — telle­ment fla­grant que je serais fort sur­pris qu’on n’en ait dit aucun mot ailleurs — même s’il ma fal­lu un tiers pour le voir, mais ça, c’est la nature de mon esprit.

     
    Con­ver­gences
    Diver­gences
    Songe d’une Nuit d’été
    Nais­sance de Gane­sha
    Songe d’une Nuit d’été
    Nais­sance de Gane­sha
    Tita­nia a fait son page d’un fils d’une de ses ado­ra­trice indi­enne.Pâr­vatî se crée un fils qui puisse qui ne répon­dre qu’à elle.La moti­va­tion de Tita­nia est la fidél­ité à son ado­ra­trice.
    L’enfant est un page, d’abord, et un fils (adop­té) ensuite. Mais on sent Tita­nia y tenir comme à un fils.
    Ce page, changelin à l’origine de la querelle, sera tou­jours absent de l’histoire sinon par référence.
    La moti­va­tion de Pâr­vatî est la fierté blessée.
    L’enfant est un fils d’abord, directe­ment engen­dré de P?rvat?, un servi­teur ensuite. Mais le désir pre­mier de P?rvat? était bien d’avoir un servi­teur (tenu par devoir fil­ial, très puis­sant en monde indi­en).
    L’enfant est au cen­tre de l’histoire et y inter­vient active­ment.
    Obéron ne peut sup­port­er que Tita­nia garde ce page par dev­ers elles.Shi­va ne peut tolér­er que Pâr­vatî ait pu engen­dr­er sans son accord.La moti­va­tion d’Obéron est la jalousieLa moti­va­tion de Shi­va est (en pre­mière analyse) le main­tien de sa posi­tion.
    Obéron mène une guerre con­tre Tita­niaShi­va mène une guerre con­tre l’enfant de Pâr­vatî, qui se lit comme une guerre con­tre l’acte de Pâr­vatî.La guerre d’Obéron est secrète, et directe­ment dirigée con­tre Tita­nia La guerre de Shi­va est ouverte, et dou­ble­ment indi­recte­ment dirigée con­tre Pâr­vatî : dirigée con­tre son fils et con­tre l’inversion des places entre époux.
    La querelle de Tita­nia et Obéron trou­ble la nature, mod­i­fie les saisons, altère la qual­ité de l’air fait débor­der les fleuves.La colère de Pâr­vatî à la mort de son fils fait trem­bler les trois mon­des.C’est le désac­cord même entre les époux qui désacorde le monde.La colère seule de Pâr­vatî fait trem­bler les trois mon­des.
    Puck, suiv­ant les ordres d’Obéron, crée un mon­stre homme à tête d’âneVish­nu ramène à Shi­va une tête d’éléphant, qu’il colle sur le corps de l’enfant et qu’il ranime.L’hybride nait de l’imagination de Puck, qui n’a pas eu de con­signe claire à ce sujet (juste un voeux d’Obéron, que le réveil de Tita­nia fasse son regard se pos­er sur une créa­ture ani­male).
    La tête est col­lée sur un tiers à l’histoire, qui n’est pas le page .
    Vish­nu a une con­signe claire de la part de Shi­va et des instruc­tions pré­cis­es (même si la tête de l’éléphant n’est pas men­tion­née comme tell).
    La tête est col­lée sur l’enfant.
    Bot­tom (l’homme à la tête d’âne) retrou­ve son corps humain et revient par­mi les hommes.L’enfant ne retrou­vera pas sa tête humaine et restera par­mi les dieux.
    Obéron récupère le page.Shi­va adopte l’enfant.Le page n’est pas partagé avec Tita­nia.L’enfant est à la fois celui de Shi­va et Pâr­vatî.
    Les époux sont réc­on­cil­iésLes époux sont réc­on­cil­iésLa réc­on­cil­i­a­tion est une défaite de fac­to de Tita­nia, humil­iée dans le proces­sus.La réc­on­cil­i­a­tion est une con­cil­i­a­tion, et Pâr­vatî est glo­ri­fiée dans le proces­sus.


    NOTES

    1. Résumée ici ^
    2. L’extension word­press que j’utilise ne per­me­t­tant pas l’insertion des car­ac­tères uni­code, en l’absence d’accès aux dia­cri­tiques per­me­t­tant la tran­scrip­tion du devanā­garī, j’utilise les tran­scrip­tions usuels des noms indi­ens. ^
    3. La fil­i­a­tion vient du Ṛg Veda, où Pāśu­pati est une épithète de Rudra, qui sera ultérieure­ment appar­en­té à Śiva. C’est Rudra, divinité cynégé­tique, qui est asso­cié à Cer­nun­nos. Dans l’une des représen­ta­tions les plus anci­ennes, on voit Pāśu­pati en ascète médi­tant et cor­nu entouré d’animaux, image qui n’est pas sans rap­pel­er le Cer­nun­nos du chau­dron de Gun­de­strup. Dans l’iconographie tra­di­tion­nelle plus tar­dive, on retrou­ve sou­vent Śiva assis dans la pos­ture du médi­tant, le trait ani­malier de maître des créa­tures n’étant plus alors représen­té que rarement, par une gazelle émer­gent le plus sou­vent de son index et de son majeur ten­dus (dans des formes où il est enseignant de musique, Vinad­hara, je ne sais pas pourquoi). Par ailleurs, lors de l’épisode précédem­ment cité du Mahāb­hāra­ta où il se présente à lui sous forme de chas­seur, Śiva don­nera à Arju­na l’arme que ce dernier lui demandait : le pāśu­patās­tra, l’arme pāśu­pa­ta, par excel­lence asso­ciée à Śiva maître des ani­maux et donc de la chas­se. ^
    4. Une rapi­de recherche sur le net me mon­tre qu’une pro­duc­tion du Songe a effec­tué explicite­ment cette trans­po­si­tion, sans aller, il me sem­ble jusqu’à y percevoir un écho de la nais­sance de Gaṇeśa : en 1991, à Port­land, un met­teur en scène a fig­uré le cou­ple Obéron/Titania en Śiva/Pārvatī en tirant pré­texte de leur dis­pute pour le jeune garçon indi­en. ^

    La Tortue Rouge — M. Dudok de Wit

    Je con­nais­sais Dudok de Wit par son ironique et gen­ti­ment zen Le moine et le pois­son et par Père et fille, petit bijou qui me laisse assez sys­té­ma­tique­ment en larmes. Avec La tortue rouge, il nous offre un poème, pré­cis et sim­ple, romance sans paroles tra­ver­sée de l’odeur des vagues, du bruisse­ment des bam­bous, des grandes ailes assignées au sans fond bleu du ciel, et à ce qui s’en vient du temps lorsqu’un dieu vous requiert, lune après lune, depuis l’île sous les tem­pêtes, à l’ici lent des choses. Comme d’un haïku, l’on pour­rait y trou­ver mille métaphores ; comme d’un haïku, cela se jus­ti­fierait ; comme d’un haïku, l’on man­querait alors l’essentiel, je crois — le silence.

    L’histoire tiendrait en quelques pages, une dizaine peut-être, moins sans doute. Mais le poème néces­site bien son heure vingt pour dépli­er ses rythmes. L’émotion ne s’en vient qu’à le suiv­re, il me sem­ble. Espér­er ici une morale, ou les péripéties habituelles de la nar­ra­tion, c’est se con­damn­er à la décep­tion. La pré­ci­sion d’un geste, l’économie d’un mou­ve­ment pour trans­met­tre un mes­sage, l’écrasante beauté du ciel suff­isent (je n’aurai guère regret­té qu’une étrange, fugace, émou­vante mais inex­plic­a­ble valse, encore trop bavarde à mon goût, dernier reste de ten­sion démon­stra­tive dans un film qui réus­sit ailleurs par­faite­ment à en faire l’économie). Les per­son­nages sont en leur fond rapi­de­ment sans prob­lèmes. Ils n’ont pas de masques et finis­sent par n’être qu’exactement ce qu’ils sont — dit autrement : ils ne se revendiquent d’aucune iden­tité.

    Il faut pou­voir se couler dans ce rythme-là, celui d’une vie sans autre his­toire que celle tis­sée par la nature envi­ron­nante et les sur­sauts des désirs, dis­sipés tou­jours plus fine­ment par la grande paix de qui suit les rythmes de ce qui s’en vient. Les éton­nantes gri­sailles noc­turne, les explo­sions du jour, l’incroyable des ciels, le vent, la vague, l’arbre, les mou­ve­ments de la vie ani­male, tout con­court à étein­dre l’envie d’un “et après ?”. Les choses passent, se passent, sans rai­son, ni pourquoi. Et la fin me cueille avec une émo­tion que je ne peux retenir, qui m’habite encore, ultime vers qui me boule­verse de sim­plic­ité et prob­a­ble­ment entre en réso­nance avec une chose qui peut-être n’est que mienne, que je ne com­prends pas bien, et que je ne saurais donc vous faire mieux partager que ce que j’en viens d’écrire.

    Il en va ain­si des con­tes, qu’ils dépen­dent bien moins de leur let­tre que de la voix du con­teur, qui nous habite encore très loin du dernier yékrak reten­ti.

    Ini­tiale­ment posté sur Sen­s­Cri­tique

    Il serait facile…

    J’ai su, au moment où ce court texte m’est venu, ce qu’il voulait dire. Ce soir, alors que je l’édite pour pub­li­ca­tion, son sens m’échappe. Je me sens quelque peu écrasé — je ne parviens plus à socialis­er con­ven­able­ment — épuise­ment de ressources large­ment sol­lic­itées les jours passées. Je l’y laisse pour­tant. Il fit sens.

    Il serait facile, pour des car­ac­tères comme le mien, et ten­tant, de se laiss­er décourager jusqu’à la nausée devant les diag­nos­tics de dérélic­tion — morale, intel­lectuelle, sociale, écologique, etc. — qui irriguent le champ large de nos représen­ta­tions du monde con­tem­po­rain. Les grands courants de la cul­ture occi­den­tale sont à la diver­gence et à l’encaissement des fini­tudes, et, autant s’y faire, il pour­rait bien se pass­er quelques siè­cles avant que nous ne puis­sions même espér­er rou­vrir les cer­cles de nos expan­sions.

    Qu’un monde se meure, est-ce pour autant une occa­sion de dés­espér­er ? Je ne suis certes pas en capac­ité d’embrasser l’aveuglement des opti­mistes (“on trou­vera bien…”, “l’être humain a tou­jours su…” et autres niais­eries con­tre­factuelles), non plus que les hal­lu­ci­na­tions des fêtards — mais désor­mais, les déplo­rations des idéal­istes déçus me sem­blent autant de facil­ités. Sim­pli­fi­ca­tions de sur­face, elles ne don­nent rien à com­pren­dre, rien à vivre.

    Voir la laideur. Et ne pas dés­espér­er. Sen­tir proches cer­taines fins. Pleur­er les déci­ma­tions, d’espèces, de langues, d’humains, de modes de vie. Et ne pas s’affoler. Recon­naître les acteurs de l’entropie cachés sous les guis­es du pro­grès, et ne pas s’en écœur­er. Rester, là, droit et sou­ple.

    Pour autant, ne pas faire esthé­tique du chaos — en rester étranger aux jus­ti­fi­ca­tions morales. Se laiss­er tra­vers­er par les éthiques — s’y recon­naître, de pas­sage, dégoûts et attrac­tions. Ne pas dés­espér­er. Tra­vers­er les colères. Tra­vers­er. Tra­vers­er.

    Chanter l’immense — non les lende­mains.

    Image : Yves Tan­guy, Mul­ti­pli­ca­tion des Arcs, 1954, huile sur toile, 101,6 x 152,4 cm, MOMA. Source.

    Où la vue est vision

    On ne renaît que de mourir, la mort est le pas­sage de la vie à la Vie, et le corps péni­tent est aus­si le corps pèlerin, un pèlerin spir­ituel, qui cherche à dépass­er sa pro­pre fini­tude dans cette fini­tude affir­mée, pour attein­dre l’infini où la vue est vision, le touch­er embrasse­ment, le goût eucharistie.  

    Michel Cazenave, évo­quant les pra­tiques de péni­tence au Bas Moyen-Age, in : Angèle de Folig­no. — Paris : Albin Michel, 2007 (coll. Spir­i­tu­al­ités vivantes, 226). — p. 45.


    Image : Marie de Mag­dala embras­sant les pieds du Cru­ci­fié, début du 14ème siè­cle, Cap­pel­lone di San Nico­la, Basil­i­ca di San Nico­la da Tolenti­no, Tolenti­no, Italy. Source : Wiki­me­dia Com­mons.

    Adultes surdoués, S’épanouir dans son univers professionnel” — Dr Valérie Foussier

    La lit­téra­ture sur l’adulte sur­doué a le vent en poupe, con­séquence peut-être d’une récente prise de con­science dans notre ban­lieue hexag­o­nale d’un phénomène qui est plus large­ment con­nu ailleurs. Cela dit, le peu de savoir dont on dis­pose sur la ques­tion rend assez aléa­toire la plu­part des pro­duc­tions sur un sujet que seuls quelques grands noms balisent, issus pour l’essentiel du monde des psy­chothérapies, et ne pro­posant essen­tielle­ment que des phénoménolo­gies du “sur­doué souf­frant”. A ma con­nais­sance, il n’est que l’excellent ouvrage de Nico­las Gau­vrit sur les “sur­doués ordi­naires” pour met­tre en per­spec­tive un phénomène qui ne saurait se mesur­er à la seule plainte de leurs patients que les prati­ciens éla­borent en heuris­tiques divers­es et de qual­ité assez vari­able.

    Foussier - surdoué s'épanouir au travail
    Dr Valérie Foussier. Adultes sur­doués, S’épanouir dans son univers pro­fes­sion­nel. Paris : Edi­tions Josette Lyon, 2014. 190 p.

    Dans ce cadre assez lâche, on voit depuis peu appa­raître quelques ouvrages se pen­chant plus spé­ci­fique­ment sur les sur­doués au tra­vail. Le présent petit livre en fait par­tie, qui se pro­pose, sur un diag­nos­tic lim­i­naire de Grande Méchanceté porté sur le fonc­tion­nement l’entreprise mod­erne, de pro­pos­er quelques con­seils aux sujets à Haut Poten­tiels. L’auteure en est endocrino­logue, spé­cial­iste des enfants pré­co­ces et artiste.

    C’est pour moi un texte assez brouil­lon qui mélange les niveaux, et pro­pose une vision plus ou moins cohérente de son sujet, mais con­ceptuelle­ment assez floue, même si s’en dégage une ligne d’action qui pour­rait être : ralen­tis­sez, retrou­vez vos valeurs, recon­stru­isez votre espace intérieur, faites con­fi­ance à votre intu­ition, lais­sez jail­lir votre créa­tiv­ité (spon­tané­ment forte chez les HP), ray­on­nez. Plus un texte man­i­feste que le manuel annon­cé par son titre.

    L’on décou­vre le plan au fur et à mesure. Après un état des lieux sur l’entreprise (1è par­tie), quelques con­seils sur la vie pro­fes­sion­nelle (2è par­tie), la 3e par­tie sem­ble con­sacrée à quelques élé­ments de développe­ment per­son­nel. L’absence de coor­di­na­tion n’est pas un prob­lème pour un pub­lic de HP — mais cela ne fait pas un livre, et choque assez irrémé­di­a­ble­ment mon sens de l’architecture d’un texte, tout comme est frois­sé mon soucis du détail par quelques coquilles, défail­lances de ponc­tu­a­tion, fautes de gram­maire, con­struc­tions en para­graphes paratax­iques et autres impré­ci­sions con­ceptuelles (non, les neu­ro­sciences ne sont pas appelées aus­si sci­ences cog­ni­tives, mais les neu­ro­sciences cog­ni­tives sont bien le nou­v­el avatar des neu­ro­sciences dans leur fusion avec les sci­ences cog­ni­tives).

    Mais l’ouvrage a au moins l’avantage de me con­firmer dans les ori­en­ta­tions que je suis en train de pren­dre en ce moment, ne m’apporterait-il con­crète­ment qu’assez peu. Et, éton­nam­ment, j’éprouve pas mal de sym­pa­thie pour son auteure, n’aurais-je pas plus que cela d’entrain pour le pro­duit qu’elle nous livre.

    On trou­vera, si on en a le courage, quelques com­plé­ments sur le con­tenu dans les lignes qui suiv­ent.


    La pre­mière par­tie fait état de la détéri­o­ra­tion des con­di­tions du tra­vail en entre­prise. Elle me laisse sur ma faim. On ne sait guère d’où l’auteure tire ses con­clu­sions. Elle oscille entre recon­nais­sance des con­traintes aux­quelles sont soumis­es ces struc­tures aujourd’hui majeures de l’économie, et con­damna­tion sans appel des modes de man­age­ment, réduits à n’être que des relais de men­songes (manip­u­la­tion via coach­ing ou PNL) et de con­traintes con­tra­dic­toires (autonomie vs con­for­mité aux règles, par exem­ple) ou d’une com­péti­tion forcenée entre employés. Il est assez dif­fi­cile de sor­tir de ce brou­et une quel­conque idée claire — il est certes con­fir­mé dans ses très grandes lignes par nom­bre d’articles de jour­naux et études soci­ologiques, mais je puis témoign­er d’expérience qu’il n’est assuré­ment pas applic­a­ble à tous les envi­ron­nements pro­fes­sion­nels.

    C’est d’autant plus regret­table que l’insertion de la prob­lé­ma­tique “HP” y est assez mal traitée, plus par allu­sions que de façon détail­lée, dans des chapitres très courts comme per­dus dans une semi-dia­tribe sur la psy­choso­ci­olo­gie du monde du tra­vail dont l’amertume est inverse­ment pro­por­tion­nelle à la pré­ci­sion.

    Je me recon­nais certes dans le por­trait à grands traits et déstruc­turé qu’elle trace du HP, pour­fend­eur d’une injus­tice qu’il ou elle sent “à des kilo­mètres à la ronde”. Comme sou­vent en ces ouvrages mal maîtrisés, la phénoménolo­gie est cor­recte. En ce sens, par le seul effet miroir (“tiens, oui, je fais des trucs comme ça… ouille !”), l’ouvrage a de l’intérêt pour moi. Mais là encore, c’est un por­trait détouré à la hache et sans nuance, dont on sent trop les pro­jec­tions général­isantes et la syn­thèse par­fois mal­adroite de cas divers dont on ne ver­ra pas le bout d’une étude pour qu’il me sem­ble intel­lectuelle­ment bien fondé.

    J’aurais large­ment préféré que quelques cas clin­iques vien­nent éclair­er le sondage intéres­sant dont l’auteur nous présente les résul­tats en tête de livre (prob­a­ble­ment sans valeur autre qu’heuristique, puisque ni la méth­ode d’échantillonnage, ni la con­sti­tu­tion du ques­tion­naire, ni le mode d’agrégation des résul­tats ne nous sont présen­tés). On aurait alors pu s’interroger sur les caus­es soci­ologiques.

    Le pre­mier chapitre de la par­tie suiv­ante offre quelques pistes de réso­lu­tion de dif­fi­cultés, sans bien pré­cis­er la nature de ces dif­fi­cultés, avec des con­seils passe-partout que tout coach est en mesure de don­ner. M’aurait intéressé de savoir si un HP, en sit­u­a­tion par exem­ple de man­age­ment, doit être plus atten­tif que d’autres à telle ou telle chose, et donc met­tre l’accent sur des points que les bouquins ordi­naires des­tinés au savoir-être man­agér­i­al nég­li­gent. Rien de tout ça, mais une suite de con­seils claire­ment ordon­nés mais sans réel intérêt dif­féren­tiel.

    Le chapitre sur les manip­u­la­teurs ne m’apporte rien de neuf mais est bien­venu. Celui sur le burn-out, d’un lyrisme tout auto­bi­ographique m’émeut — il y a là quelque chose de per­son­nel et d’intense, un exem­plum dont on peut suiv­re les tracées et qui n’est pas dévié par une con­ceptuelle qu’à être mal maîtrisée, je m’imagine ne refléter pas les tra­jets spon­tanés de l’auteur. La présen­ta­tion rapi­de du MBTI en fait une bonne intro­duc­tion à ce cadre très pra­tique d’analyse de la per­son­nal­ité.

    En tête de troisième par­tie, le chapitre sur la créa­tiv­ité a pour moi quelque chose de revig­o­rant, à la mesure de mon inter­ro­ga­tion main­tenant anci­enne sur ce que je ressens comme le blocage de mes fonc­tions créa­tives. Je ne suis pas fan, je l’avoue, du lyrisme sucré que l’auteure y affec­tionne, mais suis très sen­si­ble à ce qu’elle laisse enten­dre de son tem­péra­ment impul­sif, explosif et au ser­vice d’autrui. Un bref chapitre incite à lut­ter con­tre la pro­cras­ti­na­tion par la dis­ci­pline des listes — mais les caus­es de la pro­cras­ti­na­tion n’y sont pas vrai­ment élu­cidées sinon sous l’angle du peu d’intérêt pour cer­taines tâch­es, et mes peurs ne s’y retrou­vent pas. L’ennui et le doute for­ment la matière du bref chapitre suiv­ant — l’auteure s’y fait con­seil­lère, tablant sur une expéri­ence qu’elle restitue en touch­es rapi­des ; cela peut son­ner naïf, mais cer­tains y trou­veront à manger, je pense. Suiv­ent alors quelques brèves pages sur jalousie, injus­tice et change­ment, où cha­cun-e est libre de trou­ver une source d’inspiration par rap­port aux dif­fi­cultés qu’il ou elle tra­verse. Mais j’ai peu à en dire, ayant tou­jours passé au tra­vers des jaloux, des injustes… et du change­ment !

    Les pre­miers para­graphes de cet arti­cle a été d’abord pub­lié sur Sen­s­Cri­tique.

    L’esprit de division

    D’accord pas d’accord
    (et le cortège assour­dis­sant des raisons et des jus­ti­fi­ca­tions — y com­pris celle de “c’est humain”)
    Il y a quelque chose que je sens ne pas fonc­tion­ner dans notre façon de gér­er les groupes humains (morale et poli­tique).
    Mais je ne parviens pas à met­tre le doigt dessus.
    Comme si toute parole y était _fondamentalement_ fausse ou aveu­gle ou erronée ou inap­pro­priée.
    Comme si c’était le lieu du moins de clarté.
    Comme si c’était le lieu de la guerre.
    Comme si tout s’y résumait à la défense d’espaces de con­fort.
    On peut s’en con­tenter. On peut même le jus­ti­fi­er.
    Mais je n’y arrive pas.
    Et je ne com­prends pas pourquoi il en est ain­si. Ni si même il doit en être ain­si.
    Peut-être sens-je assez vive­ment la mort de l’universel — idée creuse sans incar­né désor­mais.
    Je ne sais pas.
    Je sens l’esprit de divi­sion.
    L’esprit de guerre.

    Je n’y com­prends rien.

    Ne pas y suc­comber. Demeur­er droit dans ce lieu incer­tain.
    Ce n’est qu’un lieu.

    FB — 10/01/15

    Image: Hen­ri-Camille Dan­ger, Fléau !, 1901, 180,5 × 144,5 cm, huile sur toile. Musée d’Orsay, Paris.

    Discours scientifique et militant

    Le dis­cours du mil­i­tant est for­cé­ment dirigé vers la démon­stra­tion de ce qu’il croit bon pour la société. C’est pourquoi il opère des choix entre divers argu­ments et prend des rac­cour­cis pour aller vers des con­clu­sions qu’il veut évi­dentes, en car­i­cat­u­rant les faits pour sus­citer plus sûre­ment l’approbation. Le mil­i­tant exagère par voca­tion, comme fait sou­vent le chercheur par néces­sité, mais lequel trompe le plus la pop­u­la­tion ? Ce qui importe c’est la pos­si­bil­ité de con­tra­dic­tion, laque­lle se lim­ite au cer­cle étanche des spé­cial­istes pour le dis­cours sci­en­tifique tan­dis que le mil­i­tant d’une cause se heurte tou­jours, et dans la trans­parence socié­tale, aux mil­i­tants d’une cause adverse.
    Tout ça pour dire que (…) l’argumentation con­tra­dic­toire ouverte à tous est le meilleur gage de l’intelligence.

    Jacques Tes­tard — avril 2008 — quelques cor­rec­tions de coquilles.

    Image : Kei­th Har­ing — Dou­ble ret­ro­spect jig­saw puz­zle.

    Charlie

    Ce n’est pas un jour faste. Il y a eu un atten­tat. C’est l’essentielle presse satirique et irrévéren­cieuse et ses acteurs qui en furent les cibles, qui en sont les vic­times. Ce sont aus­si l’idée répub­li­caine, et l’Islam, déjà pointé du doigt en amont de toute preuve.

    Ayant peu de goût pour l’émotion col­lec­tive, je me garde d’aucun com­men­taire. Il y en aura assez dans les semaines à venir. Jusqu’à ce que le souf­flé retombe.

    Mes deuils ne sont pas d’aujourd’hui. Nous sommes d’une famille qui sait le cœur noir du poli­tique et la malig­nité des hommes prompts au meurtre. Besoin de respir­er.

    Je regarde encore d’étranges et plaisantes vidéos, telle cette ritour­nelle pic­turale. Tilt-shift et time lapse des pays du Nord.
    Echap­pées.

    Image : Abstrac­tion by artur­grig­o­ryan. Source.

    Sommes entières infinies — Riemann et Casimir

    Je décou­vre cette récente vidéo sur Youtube — mais rien de tout cela n’est neuf : cer­taines sommes infinies d’entiers non nuls, voire tous posi­tifs, se lais­sent inter­préter comme ayant une lim­ite.

    On trou­vera quelques com­plé­ments bien­venus sur ce très bon arti­cle[1] , per­me­t­tant de com­pren­dre le rap­port à la con­jec­ture de Rie­mann et à l’effet Casimir.

    Et tout ça en Français. L’est po belle la vie (de l’esprit) ?

    NOTES

    1. Les com­men­taires sont intéres­sants, en ce qu’ils man­i­fes­tent large­ment une des deux réac­tions décrites par Mick­aël Lau­nay : résul­tat impos­si­ble, erreur de raison­nement, etc. Très prob­a­ble­ment aurais-je eu ce genre d’attitude il y a dix ans. Aujourd’hui, je me demande plutôt d’où vient la cohérence math­é­ma­tique de ce genre de preuves formelles. Elles sem­blent relever d’une autre axioma­tique, mais il est intéres­sant de voire, ici, qu’elles recou­vrent soit des opéra­teurs linéaire atyp­iques de pas­sage à la lim­ite (com­pat­i­bles avec l’opérateur usuel défi­ni sur les séries con­ver­gente), soit — de façon non con­tra­dic­toire — une approx­i­ma­tion formelle d’un opéra­teur de dis­tance entre série et inté­grale. Que la fonc­tion de Rie­mann vienne y point­er son bout de vilaine promesse pour math dog mil­lion­aire to be est assez touchant et beau. ^

    Image : Somme infinie extraite de Adding Past infin­i­ty. La somme vaut -1. © Minute Physics 21/08/2011, que l’on pour­ra égale­ment con­sul­ter sur le sujet.