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Quantum electron in a labyrinth box just trying to be there and no more.

Colères 

J’ai de piètres colères. Elles s’expriment à l’occasion d’une règle violentée par autrui, d’une mauvaise foi éhontée, d’un défaut de prise en compte des besoins des autres – et des miens, de toutes ces actions qu’on pourrait faire moins vite et qui en créeraient plus de lien.

Un exemple parmi d’autres :

C’était juste une incivilité. Dans le train de ce matin, à hauteur de midi, la file d’attente était longue le long du wagon restaurant. Une dame d’âge et milieu tous deux certains, sans doute de nous avoir adressé la parole deux minutes sur l’importance de l’attente, s’est sentie autorisée à couper toute la file au prétexte de s’acheter “juste deux gâteaux”, sans demander à personne un petit-pardon-pour-le-dérangement. Nous fûmes, à lui signifier ce que nous percevions comme une incivilité, trois. Réaction certes bourgeoise, qui entraîna de la part de la lady une ébouriffante composition de caméléon moral, se déplaçant d’un liminaire “Je vais me gêner !” sur l’ironique “Oui il y en a certainement d’autres qui attendent pour acheter deux gâteaux, c’est sûr …”, le minimisant “Non, mais c’est juste pour deux gâteaux. Deux gâteaux.”, le victimaire “Non, qu’est-ce que vous voulez, que je retourne à ma place ? Allez, je retourne à la place, c’est ça que vous voulez ?” pour aboutir aux inénarrables ultimes et contrits “Je n’avais pas réalisé que vous faisiez la queue…” et “Ce n’est pas du tout mon genre, oh là, non. Je m’excuse.”.

Évidemment, nous l’avons laissée acheter des gâteaux. Elle n’aurait pas eu cette émotion qui faisait très légèrement trembler sa lèvre inférieure, il est possible que je ne me sois pas laisser attendrir du tout – mais son mélange de sans-gêne, de mensonges galopants et de mi-honte, mi-fureur, mi-défiance était parfait pour que je sois pris entre colère, ébahissement et un attendrissement minimal. Mais ce qui au fond aurait dû me faire beaucoup rire – et je sentais mon voisin de droite aussi atterré qu’hilare – me laissa tout-raide. Très peu de liberté de jeu. J’incarnais un moment la civilité-bourgeoise-outrée.

Ce type, réactionnel, de colère, chez moi très systématique, ne se manifesterait-elle souvent qu’à l’insu de tout tiers, affaiblit et fait écran. Une fois que j’en suis sorti, je ressens surtout honte et tristesse. L’impression d’avoir été possédé par un script social enté sur une propension que je constate fort réelle à m’offusquer plutôt qu’à m’indigner – on s’offusque de ce que la forme de la règle ne soit pas suivie, et l’on s’indigne de la violation de son esprit.

Placé sous observation.

Red Velvet slaughter cake. © Yum And Yummer.

Machines, à désécrire

Je me suis coupé des liens, à nous croire machines, assignées notamment à l’ordre des mots. Depuis des décennies, j’aspire pourtant à trouver avec les autres le terrain d’une entente, au sens propre, cordiale. Et ce défaut d’expérience me mène à désirer – c’est un désir, encore – un lieu sans ces compromis égotiques qui viennent de ce qu’on veut garder pour soi.

Et, là précisément, je prends conscience de mon inertie, de mes peurs, de mes colères, de mes revendications à être considéré et traité d’une façon que je juge conforme à ce à quoi j’estime avoir droit, conscience de mon impossible désir de disposer de la jeunesse que je n’ai pas eue – hors rejet, impression de rejet, protection isolante contre le rejet, névrose en bref. Une jeunesse qui serait moins écrasée de savoir (même si c’est rigolo, le savoir), et plus ancrée dans relation. Petits poisons dont, c’est mon inquiétude, j’ai l’impression de très égotiquement m’accommoder.

Image : Source – unavailable (15/09/2015) – Studio Cheung, © Bastien Horn, 2013.

Machines and beyond

Longtemps j’ai cru, profondément, que les gens étaient des machines complexes.
Et en un sens, c’est bien le cas – partout où il y a régularité, il y a la possibilité d’y voir une machine à l’œuvre.

Longtemps j’ai cru qu’il me fallait apprendre à interagir avec ces machines, à en reconnaître et comprendre les répétitions, à m’accorder à leurs façons de faire monde – longtemps, pour les mêmes raisons, j’ai cru qu’un monde était une machine.

Longtemps aussi, je me suis aussi pensé machine. Penser-machine : ramener la manifestation complexe, constatée sous diverses guises, à l’unité de quelques principes, au jeu de mécanismes plus élémentaires, à un divers intellectuellement maîtrisé de séries causales interdépendantes.

Mais comme je recherchais encore le terrain d’un jeu d’infinie, d’inconditionnelle acceptation, les choses ne fonctionnèrent pas bien. Je mis quelques décennies à comprendre les fils de cette tresse d’errances.

Machiner, c’est une possibilité de nos façons de connaître et d’anticiper les régularités sur les écrans du monde. C’est un outil intéressant : déceler des répétitions et y projeter des machines comme autant de déclinaisons d’un schème régulateur de nos activités de connaître et juger. Mais cela n’offre aucune garantie que les choses soient à ces machines comme le visage est au reflet – qu’elles s’en laissent résumer sans reste ou d’un reste sans plus d’importance que les scories de fluctuations négligeables. Il est aisé pourtant de confondre la machinerie de nos pensées avec celle qu’elles imputent à leurs objets.

Aujourd’hui, je ne vois plus les gens comme des machines. Plus les mondes comme des machines. Plus seulement.

J’ai toujours été sensible aux restes comme à autant d’espaces où projeter de nouvelles machinations – me déplaçant dans un hyperespace organique de jeux où les restes de chaque machine-univers en ouvraient la possibilité d’une nouvelle, différemment articulée.

Le reste s’est fait plus important aujourd’hui que le mecanème, si je peux parler ainsi – plus important que l’élément de saisie des jeux et des mondes sous l’espèce de l’engrenage ou de l’algorithme.

Il ne s’agit pas de mélanger les genres pour autant. Le schème machinique a son intérêt. Tant se prennent pour des machines, dès qu’une identité (le produit d’une guerre) leur tombe dessus. Et puis le monde est plein de régularités rigolotes dont il plaît à l’esprit de modéliser les formes.

Il s’agit juste de déployer mon univers dans le reste. Là où se font les rencontres. Là où se trouve l’inédit. Là où je n’ai que peu d’habitude ou d’assise sans mots. Dans l’intensité.

Image : Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier, 1912, huile sur toile, 146 x 89 cm, Philadelphia Museum of Art.

Irrésolu

Je me suis perdu dans le non ressenti. J’ai tôt connu les textes des profondes inquiétudes et des hautes élations menant à la vision sans second. Ils s’unirent au système de mes could, would et should.

Mais vision sans raison n’est faite que de rimes. Je reste en retrait, pourtant, croyant encore que je pourrais en maîtriser l’art poétique – alors que c’est lui qui est maître sans maîtrise, accord parfait de l’irrésolu.

Image : František Kupka, Printemps Cosmique, 1911-1920, 115 × 125 cm, Narodni Galerie, Prague

D’un don

Je suis venu hier en aide à une amie d’une très forte somme d’argent.

Peut-être aurait-elle pu dépenser moins. Sur le moment, sous l’emprise des émotions d’une situation d’urgence, son état de santé, sa difficulté à gérer les imprévus, ne lui permettaient pas d’envisager d’autres options sans grande souffrance ni un important désarroi – de ceux qui au fond finissent par vous obérer aussi silencieusement que sérieusement l’espérance de vie. Je destinais à quelque futilité la somme dont elle avait très rapidement besoin. Je le lui consacrais. Son état financier rend improbable un quelconque remboursement – quant à un quelconque retour, cela reste entre elle-même et elle-même.

Pour autant, je n’ai pu m’ôter cette somme de la tête. Le nombre, sans en être obsédant, ne cessait de faire retour. J’ai réalisé ce matin que c’en était bien moins la valeur même qui me gênait, que le jugement possible des tiers. “Déraisonnable”, “Impulsif”, “Évitable”, “Et tes finances ?”. Je connais fort bien ces voix – elles sont prélevées sur celles d’autrui, amplifiées, stockées et reservies dans mon dialogue intérieur. C’est tout le lot des justifications que l’on exige souvent de qui sort des lieux communément admis, muettement teintes ici de la désapprobation fraternelle – donner, oui, mais raisonnablement et de façon responsable, en exigeant raison et garanties d’usage -, des inquiétudes parentales – ne pas se retrouver sur la paille – et de mes propres réflexes à éviter les conflits et me garder du rejet. Habité de tous ces petits personnages critiques, je me retrouve à rendre fiévreusement la réplique aux sévérités que je leur prête : comédie servie dans un flot d’anxiété coléreuse assaisonné de justifications et de réactions plus ou moins violentes (forme de noli me tangere pour le moins réactionnel[1] ).

Au fond, me gêne que, quoiqu’inscrit en marge des habitus consensuels qui régissent les transactions marchandes et la gestion bourgeoise des biens matériels propres, ce geste en emporte avec lui ce que j’ai intériorisé de valeurs. Exception à cet ordre, il charrie ainsi à la fois une forme de violence aux bonnes mœurs, ici économiques, et la réaction que cela suscite d’ordinaire (dont je ne suis pas totalement exempt, du coup), empaquetés dans mon vieux bagage de trop-attentif-aux-possibilités-de-rejet. Cela distord ce que tout cela a de simple et, je trouve, de moralement banal. Pour une raison qu’elle juge urgente, une amie a un pressant besoin d’argent, j’ai cette somme, je la lui donne, c’est tout. Peut-être mon seul vrai regret, ce qui m’ébranle assez profondément, est-il de me trouver directement confronté au régime d’injustice qui l’a menée à devoir engager pareille somme – société des charognards, dont l’assise se trouve dans chacun de nos dénis de la souffrance exprimée par autrui, dans l’indifférence à ses difficultés et dans le refus de sa demande à n’être pas qu’un jouet au service d’une machine compassionnelle.

NOTES

  1. Parole du Christ lorsqu’il apparaît à Marie-Madeleine après la Résurrection, noli me tangere (Jn 20, 11-18), “ne me touche pas”, connaît des interprétations diverses, pour la plupart exaltées, fort différentes de la mise à distance (n’entre pas dans ma sphère ! Dégage !) que j’indique ici. ^

Image : Hieronymus Bosch, Le Jardin des Délices (détail), entre 1480 et 1505, huile sur panneau de bois, 220×390 cm, Musée du Prado.
Source : Mediawiki Commons.

Message d’absence

Mirliton, mirlitaine
Tontaine-tonton.
Message d’absence, que reçurent, en interne de Belle Entreprise, qui me messagea, ces jours-là.

Bonjour,

Quelques jours
loin des cours
gazières

Je pars pour
sans détours
– Oh ! fier ! –

Mes atours d’hiver
Mettre en tour de pierre.

M’en reviendrai, lourd
Des bonheurs d’hier,
Offrir des amers
A nos jeux du jour.

Comm’ toujours :)

Image: Ted Nasmith, Ëarendil à Tirion, © Ted Nasmith. Source : Tolkiendil

Ancien jet lag

Écrit le 7/7/2013 – San Diego – FB

L’horloge-monde dicte tout à trac les tactiques de mes nuits tyranniques. Une carabine-insomnie française m’aurait assommée à 07:00, à 13:00 réveillé. Il est 04:00, San Diego ne se réveille. Moi si.

C’était convenu – la délégation française nous l’avait prédit, et ce corps poli qui d’un je s’anime dès qu’un Kliban y tombe en conscience, ce corps-moi si bizarre depuis les termitières rigoureuses de l’enfance, ce corps-là, oui, l’avait pressenti, et se l’était assigné peut-être aussi, dans sa gestion sans tact de la pinéale, où s’attache l’âme aux brisées du tryptophane.

Je vais aller respirer, boire, ronronner, relire les chants et les sorts qui plaisent aux mortels. (Le monde sera tout plein de tisseurs de sortilèges – nous saurons aussi y faire bonne figure, nous autres, apprentis Vänämöinen des champs géomatiques, druides gaulois au verbe soquioute – pliz! Cinq iou!).

Allez. T’is not nearly brillig. Going to stroke a tove and feed the borogoves.

Où la vue est vision

On ne renaît que de mourir, la mort est le passage de la vie à la Vie, et le corps pénitent est aussi le corps pèlerin, un pèlerin spirituel, qui cherche à dépasser sa propre finitude dans cette finitude affirmée, pour atteindre l’infini où la vue est vision, le toucher embrassement, le goût eucharistie.  

Michel Cazenave, évoquant les pratiques de pénitence au Bas Moyen-Age, in : Angèle de Foligno. – Paris : Albin Michel, 2007 (coll. Spiritualités vivantes, 226). – p. 45.


Image : Marie de Magdala embrassant les pieds du Crucifié, début du 14ème siècle, Cappellone di San Nicola, Basilica di San Nicola da Tolentino, Tolentino, Italy. Source : Wikimedia Commons.

Anniversaire

Depuis deux ou trois ans, j’ai un réel problème avec la célébration de mon anniversaire. Rien à voir avec l’âge – vieillir est pour le moment un processus plutôt rigolo. Mais je supporte de moins en moins d’avoir à me couler dans l’espace de normes qui en accompagne l’occasion, que ce soit la pression sociale qui exige de m’encombrer d’un surcroît de biens matériels qu’elle appelle “cadeaux”, ou les témoignages d’une affection le plus souvent de circonstance, sur les réseau sociaux, au travail, lors des dîners et que sais-je encore. J’accueille avec un malaise grandissant un fête qui se présente avec les atours de la célébration alors qu’elle n’est qu’un point de passage obligé et relativement vide de sens de la relation sociale.

Certes, c’est l’occasion de recevoir en une grosse bonne roborative fois des expressions d’I forget you not ; et c’est peut-être aussi, pour ceux et celles qui m’aiment, un moment choisi pour rendre hommage et affection à une partie privilégiée de leur monde ; voire pour moi encore l’occasion de célébrer leur présence et, plus profondément, l’occasion de me rappeler cette étrange chose que même il y ait “monde”[1] .

Mais pour le moment, l’émotion qui domine est l’agacement. Que fête-t-on là, au juste ? Et qu’attend-on en retour ? Mon plaisir ? Je dois encore me battre pour que l’on entende qu’il ne me plait pas de me plier à ce rituel à date fixe.

Le premier fond en est très égocentrique, bien sûr. Il ne me gêne pas en soi d’être célébré. Je suis surtout dérangé par l’aspect conventionnel de l’occasion et son déluge de conventions, définies par l’un de ces scripts qui nous dictent encore comment accueillir son collègue le matin ou ne pas aller trop loin dans les conversations mondaines. Souhaiter un anniversaire relève le plus souvent de la fonction phatique de la communication. Il y a là, pour le moment, quelque chose que je ressens comme intrusif, dans la mesure où un anniversaire ne se résume pas qu’à cela, du moins est-ce l’impression que j’en ai. Je me rends compte à l’écrire que j’en éprouve tout autant pour Noël, dont le côté moins personnel m’en rend la pilule possiblement moins désagréable (égocentrique, disais-je).

Il y a quelques années, n’existait que le rituel social et l’extrême dépendance psychosociologique où j’étais à son égard, indépendamment de besoins que j’aurais alors été bien en peine d’exprimer. Depuis quelques années – il faut croire que je mue-, je renâcle à sacrifier aux dieux de la cité. Si j’écoute mon désir, me souhaiter mon anniversaire, ce serait me permettre de m’inscrire dans l’espace affectif du célébrant et me laisser un chemin pour m’inscrire en le sien. Une occasion amoureuse, somme toute, plus qu’un rituel social.

C’est orgueilleux et socialement idiot, bien sûr, et j’ai lancé déjà les travaux de métabolisation de ces émotions – les laisser passer, cesser de croire qu'”anniversaire” serait quelque chose qui me concerne au point d’avoir à en priver de l’occasion ceux et celles à qui prend l’envie de me le souhaiter, qu’elle qu’en soit même la raison. Demain, je voudrais juste que cela devienne le non-événement de la célébration simple de ce qu’il y ait un monde.

Juste là, pourtant, tous ces sentiments pleins de moi-moi-moi sont très actifs, et je me laisse agacer par ce que je ressens nettement comme autant de demande intrusives de remerciement des gentillesses que l’on s’imagine me faire. Le plus souvent, j’ai fait bonne figure, histoire de ne pas trop froisser, mais j’ai peiné quelques proches et oublié, cette année comme la dernière, de fêter l’occasion avec mon cousin, né le même jour. Tout cela est dérisoire, pénible et intéressant tout à la fois. Je me demande quelles lubies vont encore me prendre, dans les temps qui viennent.


  1. Nonobstant Heidi, je me sens et me crois de moins en moins jeté au monde. C’est plutôt le monde qui, comme monde, est déplié en, pour et par (moi), et contient un “moi” Kliban totalement contingent, de la nature des reflets et des moirées. Ce que (je) suis là-dedans relève, stricto sensu, du mystère. ^

Image : Fernand Khnopff, I lock my door upon myself, 1891, Huile sur toile, 72×140 cm, Neue Pinakothek Munich. Source : Wikimedia Commons