La Tortue Rouge — M. Dudok de Wit

Je con­nais­sais Dudok de Wit par son ironique et gen­ti­ment zen Le moine et le pois­son et par Père et fille, petit bijou qui me laisse assez sys­té­ma­tique­ment en larmes. Avec La tortue rouge, il nous offre un poème, pré­cis et sim­ple, romance sans paroles tra­ver­sée de l’odeur des vagues, du bruisse­ment des bam­bous, des grandes ailes assignées au sans fond bleu du ciel, et à ce qui s’en vient du temps lorsqu’un dieu vous requiert, lune après lune, depuis l’île sous les tem­pêtes, à l’ici lent des choses. Comme d’un haïku, l’on pour­rait y trou­ver mille métaphores ; comme d’un haïku, cela se jus­ti­fierait ; comme d’un haïku, l’on man­querait alors l’essentiel, je crois — le silence.

L’histoire tiendrait en quelques pages, une dizaine peut-être, moins sans doute. Mais le poème néces­site bien son heure vingt pour dépli­er ses rythmes. L’émotion ne s’en vient qu’à le suiv­re, il me sem­ble. Espér­er ici une morale, ou les péripéties habituelles de la nar­ra­tion, c’est se con­damn­er à la décep­tion. La pré­ci­sion d’un geste, l’économie d’un mou­ve­ment pour trans­met­tre un mes­sage, l’écrasante beauté du ciel suff­isent (je n’aurai guère regret­té qu’une étrange, fugace, émou­vante mais inex­plic­a­ble valse, encore trop bavarde à mon goût, dernier reste de ten­sion démon­stra­tive dans un film qui réus­sit ailleurs par­faite­ment à en faire l’économie). Les per­son­nages sont en leur fond rapi­de­ment sans prob­lèmes. Ils n’ont pas de masques et finis­sent par n’être qu’exactement ce qu’ils sont — dit autrement : ils ne se revendiquent d’aucune iden­tité.

Il faut pou­voir se couler dans ce rythme-là, celui d’une vie sans autre his­toire que celle tis­sée par la nature envi­ron­nante et les sur­sauts des désirs, dis­sipés tou­jours plus fine­ment par la grande paix de qui suit les rythmes de ce qui s’en vient. Les éton­nantes gri­sailles noc­turne, les explo­sions du jour, l’incroyable des ciels, le vent, la vague, l’arbre, les mou­ve­ments de la vie ani­male, tout con­court à étein­dre l’envie d’un “et après ?”. Les choses passent, se passent, sans rai­son, ni pourquoi. Et la fin me cueille avec une émo­tion que je ne peux retenir, qui m’habite encore, ultime vers qui me boule­verse de sim­plic­ité et prob­a­ble­ment entre en réso­nance avec une chose qui peut-être n’est que mienne, que je ne com­prends pas bien, et que je ne saurais donc vous faire mieux partager que ce que j’en viens d’écrire.

Il en va ain­si des con­tes, qu’ils dépen­dent bien moins de leur let­tre que de la voix du con­teur, qui nous habite encore très loin du dernier yékrak reten­ti.

Ini­tiale­ment posté sur Sen­s­Cri­tique

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