Duchamp - Nu descendant un esaclier

Machines and beyond

Longtemps j’ai cru, profondément, que les gens étaient des machines complexes.
Et en un sens, c’est bien le cas – partout où il y a régularité, il y a la possibilité d’y voir une machine à l’œuvre.

Longtemps j’ai cru qu’il me fallait apprendre à interagir avec ces machines, à en reconnaître et comprendre les répétitions, à m’accorder à leurs façons de faire monde – longtemps, pour les mêmes raisons, j’ai cru qu’un monde était une machine.

Longtemps aussi, je me suis aussi pensé machine. Penser-machine : ramener la manifestation complexe, constatée sous diverses guises, à l’unité de quelques principes, au jeu de mécanismes plus élémentaires, à un divers intellectuellement maîtrisé de séries causales interdépendantes.

Mais comme je recherchais encore le terrain d’un jeu d’infinie, d’inconditionnelle acceptation, les choses ne fonctionnèrent pas bien. Je mis quelques décennies à comprendre les fils de cette tresse d’errances.

Machiner, c’est une possibilité de nos façons de connaître et d’anticiper les régularités sur les écrans du monde. C’est un outil intéressant : déceler des répétitions et y projeter des machines comme autant de déclinaisons d’un schème régulateur de nos activités de connaître et juger. Mais cela n’offre aucune garantie que les choses soient à ces machines comme le visage est au reflet – qu’elles s’en laissent résumer sans reste ou d’un reste sans plus d’importance que les scories de fluctuations négligeables. Il est aisé pourtant de confondre la machinerie de nos pensées avec celle qu’elles imputent à leurs objets.

Aujourd’hui, je ne vois plus les gens comme des machines. Plus les mondes comme des machines. Plus seulement.

J’ai toujours été sensible aux restes comme à autant d’espaces où projeter de nouvelles machinations – me déplaçant dans un hyperespace organique de jeux où les restes de chaque machine-univers en ouvraient la possibilité d’une nouvelle, différemment articulée.

Le reste s’est fait plus important aujourd’hui que le mecanème, si je peux parler ainsi – plus important que l’élément de saisie des jeux et des mondes sous l’espèce de l’engrenage ou de l’algorithme.

Il ne s’agit pas de mélanger les genres pour autant. Le schème machinique a son intérêt. Tant se prennent pour des machines, dès qu’une identité (le produit d’une guerre) leur tombe dessus. Et puis le monde est plein de régularités rigolotes dont il plaît à l’esprit de modéliser les formes.

Il s’agit juste de déployer mon univers dans le reste. Là où se font les rencontres. Là où se trouve l’inédit. Là où je n’ai que peu d’habitude ou d’assise sans mots. Dans l’intensité.

Image : Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier, 1912, huile sur toile, 146 x 89 cm, Philadelphia Museum of Art.

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