Fernand Khnopff, I lock my door upon myself

Anniversaire

Depuis deux ou trois ans, j’ai un réel problème avec la célébration de mon anniversaire. Rien à voir avec l’âge – vieillir est pour le moment un processus plutôt rigolo. Mais je supporte de moins en moins d’avoir à me couler dans l’espace de normes qui en accompagne l’occasion, que ce soit la pression sociale qui exige de m’encombrer d’un surcroît de biens matériels qu’elle appelle “cadeaux”, ou les témoignages d’une affection le plus souvent de circonstance, sur les réseau sociaux, au travail, lors des dîners et que sais-je encore. J’accueille avec un malaise grandissant un fête qui se présente avec les atours de la célébration alors qu’elle n’est qu’un point de passage obligé et relativement vide de sens de la relation sociale.

Certes, c’est l’occasion de recevoir en une grosse bonne roborative fois des expressions d’I forget you not ; et c’est peut-être aussi, pour ceux et celles qui m’aiment, un moment choisi pour rendre hommage et affection à une partie privilégiée de leur monde ; voire pour moi encore l’occasion de célébrer leur présence et, plus profondément, l’occasion de me rappeler cette étrange chose que même il y ait “monde”[1] .

Mais pour le moment, l’émotion qui domine est l’agacement. Que fête-t-on là, au juste ? Et qu’attend-on en retour ? Mon plaisir ? Je dois encore me battre pour que l’on entende qu’il ne me plait pas de me plier à ce rituel à date fixe.

Le premier fond en est très égocentrique, bien sûr. Il ne me gêne pas en soi d’être célébré. Je suis surtout dérangé par l’aspect conventionnel de l’occasion et son déluge de conventions, définies par l’un de ces scripts qui nous dictent encore comment accueillir son collègue le matin ou ne pas aller trop loin dans les conversations mondaines. Souhaiter un anniversaire relève le plus souvent de la fonction phatique de la communication. Il y a là, pour le moment, quelque chose que je ressens comme intrusif, dans la mesure où un anniversaire ne se résume pas qu’à cela, du moins est-ce l’impression que j’en ai. Je me rends compte à l’écrire que j’en éprouve tout autant pour Noël, dont le côté moins personnel m’en rend la pilule possiblement moins désagréable (égocentrique, disais-je).

Il y a quelques années, n’existait que le rituel social et l’extrême dépendance psychosociologique où j’étais à son égard, indépendamment de besoins que j’aurais alors été bien en peine d’exprimer. Depuis quelques années – il faut croire que je mue-, je renâcle à sacrifier aux dieux de la cité. Si j’écoute mon désir, me souhaiter mon anniversaire, ce serait me permettre de m’inscrire dans l’espace affectif du célébrant et me laisser un chemin pour m’inscrire en le sien. Une occasion amoureuse, somme toute, plus qu’un rituel social.

C’est orgueilleux et socialement idiot, bien sûr, et j’ai lancé déjà les travaux de métabolisation de ces émotions – les laisser passer, cesser de croire qu'”anniversaire” serait quelque chose qui me concerne au point d’avoir à en priver de l’occasion ceux et celles à qui prend l’envie de me le souhaiter, qu’elle qu’en soit même la raison. Demain, je voudrais juste que cela devienne le non-événement de la célébration simple de ce qu’il y ait un monde.

Juste là, pourtant, tous ces sentiments pleins de moi-moi-moi sont très actifs, et je me laisse agacer par ce que je ressens nettement comme autant de demande intrusives de remerciement des gentillesses que l’on s’imagine me faire. Le plus souvent, j’ai fait bonne figure, histoire de ne pas trop froisser, mais j’ai peiné quelques proches et oublié, cette année comme la dernière, de fêter l’occasion avec mon cousin, né le même jour. Tout cela est dérisoire, pénible et intéressant tout à la fois. Je me demande quelles lubies vont encore me prendre, dans les temps qui viennent.


  1. Nonobstant Heidi, je me sens et me crois de moins en moins jeté au monde. C’est plutôt le monde qui, comme monde, est déplié en, pour et par (moi), et contient un “moi” Kliban totalement contingent, de la nature des reflets et des moirées. Ce que (je) suis là-dedans relève, stricto sensu, du mystère. ^

Image : Fernand Khnopff, I lock my door upon myself, 1891, Huile sur toile, 72×140 cm, Neue Pinakothek Munich. Source : Wikimedia Commons

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