“Adultes surdoués, S’épanouir dans son univers professionnel” – Dr Valérie Foussier

La littérature sur l’adulte surdoué a le vent en poupe, conséquence peut-être d’une récente prise de conscience dans notre banlieue hexagonale d’un phénomène qui est plus largement connu ailleurs. Cela dit, le peu de savoir dont on dispose sur la question rend assez aléatoire la plupart des productions sur un sujet que seuls quelques grands noms balisent, issus pour l’essentiel du monde des psychothérapies, et ne proposant essentiellement que des phénoménologies du “surdoué souffrant”. A ma connaissance, il n’est que l’excellent ouvrage de Nicolas Gauvrit sur les “surdoués ordinaires” pour mettre en perspective un phénomène qui ne saurait se mesurer à la seule plainte de leurs patients que les praticiens élaborent en heuristiques diverses et de qualité assez variable.

Foussier - surdoué s'épanouir au travail
Dr Valérie Foussier. Adultes surdoués, S’épanouir dans son univers professionnel. Paris : Editions Josette Lyon, 2014. 190 p.

Dans ce cadre assez lâche, on voit depuis peu apparaître quelques ouvrages se penchant plus spécifiquement sur les surdoués au travail. Le présent petit livre en fait partie, qui se propose, sur un diagnostic liminaire de Grande Méchanceté porté sur le fonctionnement l’entreprise moderne, de proposer quelques conseils aux sujets à Haut Potentiels. L’auteure en est endocrinologue, spécialiste des enfants précoces et artiste.

C’est pour moi un texte assez brouillon qui mélange les niveaux, et propose une vision plus ou moins cohérente de son sujet, mais conceptuellement assez floue, même si s’en dégage une ligne d’action qui pourrait être : ralentissez, retrouvez vos valeurs, reconstruisez votre espace intérieur, faites confiance à votre intuition, laissez jaillir votre créativité (spontanément forte chez les HP), rayonnez. Plus un texte manifeste que le manuel annoncé par son titre.

L’on découvre le plan au fur et à mesure. Après un état des lieux sur l’entreprise (1è partie), quelques conseils sur la vie professionnelle (2è partie), la 3e partie semble consacrée à quelques éléments de développement personnel. L’absence de coordination n’est pas un problème pour un public de HP – mais cela ne fait pas un livre, et choque assez irrémédiablement mon sens de l’architecture d’un texte, tout comme est froissé mon soucis du détail par quelques coquilles, défaillances de ponctuation, fautes de grammaire, constructions en paragraphes parataxiques et autres imprécisions conceptuelles (non, les neurosciences ne sont pas appelées aussi sciences cognitives, mais les neurosciences cognitives sont bien le nouvel avatar des neurosciences dans leur fusion avec les sciences cognitives).

Mais l’ouvrage a au moins l’avantage de me confirmer dans les orientations que je suis en train de prendre en ce moment, ne m’apporterait-il concrètement qu’assez peu. Et, étonnamment, j’éprouve pas mal de sympathie pour son auteure, n’aurais-je pas plus que cela d’entrain pour le produit qu’elle nous livre.

On trouvera, si on en a le courage, quelques compléments sur le contenu dans les lignes qui suivent.


La première partie fait état de la détérioration des conditions du travail en entreprise. Elle me laisse sur ma faim. On ne sait guère d’où l’auteure tire ses conclusions. Elle oscille entre reconnaissance des contraintes auxquelles sont soumises ces structures aujourd’hui majeures de l’économie, et condamnation sans appel des modes de management, réduits à n’être que des relais de mensonges (manipulation via coaching ou PNL) et de contraintes contradictoires (autonomie vs conformité aux règles, par exemple) ou d’une compétition forcenée entre employés. Il est assez difficile de sortir de ce brouet une quelconque idée claire – il est certes confirmé dans ses très grandes lignes par nombre d’articles de journaux et études sociologiques, mais je puis témoigner d’expérience qu’il n’est assurément pas applicable à tous les environnements professionnels.

C’est d’autant plus regrettable que l’insertion de la problématique “HP” y est assez mal traitée, plus par allusions que de façon détaillée, dans des chapitres très courts comme perdus dans une semi-diatribe sur la psychosociologie du monde du travail dont l’amertume est inversement proportionnelle à la précision.

Je me reconnais certes dans le portrait à grands traits et déstructuré qu’elle trace du HP, pourfendeur d’une injustice qu’il ou elle sent “à des kilomètres à la ronde”. Comme souvent en ces ouvrages mal maîtrisés, la phénoménologie est correcte. En ce sens, par le seul effet miroir (“tiens, oui, je fais des trucs comme ça… ouille !”), l’ouvrage a de l’intérêt pour moi. Mais là encore, c’est un portrait détouré à la hache et sans nuance, dont on sent trop les projections généralisantes et la synthèse parfois maladroite de cas divers dont on ne verra pas le bout d’une étude pour qu’il me semble intellectuellement bien fondé.

J’aurais largement préféré que quelques cas cliniques viennent éclairer le sondage intéressant dont l’auteur nous présente les résultats en tête de livre (probablement sans valeur autre qu’heuristique, puisque ni la méthode d’échantillonnage, ni la constitution du questionnaire, ni le mode d’agrégation des résultats ne nous sont présentés). On aurait alors pu s’interroger sur les causes sociologiques.

Le premier chapitre de la partie suivante offre quelques pistes de résolution de difficultés, sans bien préciser la nature de ces difficultés, avec des conseils passe-partout que tout coach est en mesure de donner. M’aurait intéressé de savoir si un HP, en situation par exemple de management, doit être plus attentif que d’autres à telle ou telle chose, et donc mettre l’accent sur des points que les bouquins ordinaires destinés au savoir-être managérial négligent. Rien de tout ça, mais une suite de conseils clairement ordonnés mais sans réel intérêt différentiel.

Le chapitre sur les manipulateurs ne m’apporte rien de neuf mais est bienvenu. Celui sur le burn-out, d’un lyrisme tout autobiographique m’émeut – il y a là quelque chose de personnel et d’intense, un exemplum dont on peut suivre les tracées et qui n’est pas dévié par une conceptuelle qu’à être mal maîtrisée, je m’imagine ne refléter pas les trajets spontanés de l’auteur. La présentation rapide du MBTI en fait une bonne introduction à ce cadre très pratique d’analyse de la personnalité.

En tête de troisième partie, le chapitre sur la créativité a pour moi quelque chose de revigorant, à la mesure de mon interrogation maintenant ancienne sur ce que je ressens comme le blocage de mes fonctions créatives. Je ne suis pas fan, je l’avoue, du lyrisme sucré que l’auteure y affectionne, mais suis très sensible à ce qu’elle laisse entendre de son tempérament impulsif, explosif et au service d’autrui. Un bref chapitre incite à lutter contre la procrastination par la discipline des listes – mais les causes de la procrastination n’y sont pas vraiment élucidées sinon sous l’angle du peu d’intérêt pour certaines tâches, et mes peurs ne s’y retrouvent pas. L’ennui et le doute forment la matière du bref chapitre suivant – l’auteure s’y fait conseillère, tablant sur une expérience qu’elle restitue en touches rapides ; cela peut sonner naïf, mais certains y trouveront à manger, je pense. Suivent alors quelques brèves pages sur jalousie, injustice et changement, où chacun-e est libre de trouver une source d’inspiration par rapport aux difficultés qu’il ou elle traverse. Mais j’ai peu à en dire, ayant toujours passé au travers des jaloux, des injustes… et du changement !

Les premiers paragraphes de cet article a été d’abord publié sur SensCritique.

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