Lire Tolkien — conférence de Michael D. C. Drout

M’a tou­jours frap­pé qu’au sor­tir de mes nom­breuses relec­tures de telle ou telle par­tie de l’oeuvre de Tolkien, le monde-com­mun soit tou­jours fort long à repren­dre con­sis­tance. Une con­férence de l’année dernière, artic­u­lant mieux que je ne l’avais fait jusqu’ici cer­taines de mes intu­itions, me four­nit quelques clefs. L’exposition en est améri­caine. Les signes de l’entre-soi sont assez dif­férents des nôtres, et, du coup, pour nous, par­fois agaçants. Cela mis à part, je trou­ve fort intéres­santes les pistes cri­tiques esquissées.

Selon Michael D. C. Drout, on retrou­ve au Seigneur des Anneaux cer­tains des traits com­muns aux oeu­vres de l’imaginaire : inver­sion de la pos­ture ironique (les per­son­nages savent plus de chose que les lecteurs), point de vue qua­si-sys­té­ma­tique du per­son­nage le moins infor­mé lié à une façon, selon le con­férenci­er peu com­mune dans la lit­téra­ture de l’imaginaire, de faire le lecteur appren­dre en même temps que le per­son­nage[1] et util­i­sa­tion de références man­i­festes dont le des­ig­na­tum échappe au lecteur, sen­sées don­ner une pro­fondeur au monde évo­qué. Mais alors que de nom­breux auteurs se con­tentent de pseu­do-références, jamais réelle­ment dévelop­pées par ailleurs sinon allu­sive­ment, comme c’est le cas par exem­ple du Necro­nom­i­con et autres ouvrages inter­dits de Love­craft, le cas est assez rare chez Tolkien (allu­sion à la reine Beruthiel et aux deux des istari, par­tis vers l’est).

En revanche, on y ren­con­tre très large­ment des car­ac­téris­tiques qui sont plus essen­tielle­ment pro­pres aux textes de la tra­di­tion médié­vale, où transparais­sent des élé­ments inter­textuels et plus large­ment cul­turels du scrip­teur, per­dus dans la suite des recopies, tra­duc­tions et ajouts suc­ces­sifs : références rompues, rel­a­tives à des élé­ments aux­quels le lecteur n’a pas accès (légende de Beren et Luthien, Narn i chin Hurin, etc.) et références tra­di­tion­nelles, cat­achrès­es plus ou moins poé­tiques (les chats de la reine Beruthiel, précisément).

Le trait le plus sail­lant, et à mon sens le plus con­va­in­quant, tient sans doute dans le para­texte du LotR, qui annonce l’oeuvre comme issu de nom­breuses strates, dont la tra­duc­tion tolki­en­ni­enne, des car­nets ini­ti­aux de et Bil­bo et Fro­do, enrichis de tra­duc­tions de l’elfiques et autres chroniques et dont le Red Book of West­march n’est qu’une des ver­sions. Tolkien le philo­logue con­stru­it un texte sur le mod­èle de ceux qu’il reçoit, traduit et con­naît par­fois fort bien pour en avoir tra­vail­lé à l’édition cri­tique (Gawain and the Green Knight). Ce serait un sim­ple détail maniériste ou un clin d’oeil au lecteur avisé, n’étaient la pré­va­lence des ruines dans l’oeuvre, et le rap­port très par­ti­c­uli­er de Tolkien au temps. Le Seigneur des Anneaux — mais tout autant le Sil­mar­il­lion — sont des textes-ruines, com­pacts et cohérents témoins issus de com­pi­la­tions mul­ti­ples d’un temps où tout était plus vif, grand et vivant qu’aujourd’hui — celui-là même qui règne sur la Lothlo­rien tant que Gal­adriel y porte Nenya, the ring of adamant.

Dèjà au temps de la nar­ra­tion, les savoirs anciens se per­dent, sauf chez Elrond — mais Lego­las lui-même ne se sou­vient pas de l’entièreté du Lai de Nim­rodel. Elves fade away or leave Mid­dle-Earth. Le départ de Fro­do, la fin d’Arwen, la tra­ver­sée de Lego­las et Gim­li, les tombes de tous les héros font pen­dant aux ruines nom­breuses qu’ils eurent à tra­vers­er. Dans son inter­view à la BBC, Tolkien indi­quait la mort comme thème cen­tral du SdA. Son inéluctabil­ité tout autant que son car­ac­tère inac­cept­able. Et ce que nous avons à faire dans le temps qui nous est don­né[2] .

Le texte du SdA, ses inco­hérences, la diver­sité inhab­ituelle de ses tons et de ses gen­res, défi­ant les règles (the so bor­ing­ly nor­ma­tive rules) de “cre­ative” writ­ing, en appar­ente la let­tre, à une oeu­vre com­pos­ite, issue de plusieurs scrip­teurs, con­fir­mant les indi­ca­tions du para­texte. Inten­sion que je pense être celle de Tolkien, même si cer­taines des inco­hérences sont des con­séquences de sa façon d’écrire plus que d’une volon­té affichée de les y faire fig­ur­er[3] . Là où le sto­ry telling usuel ne parvient qu’à nous racon­ter des his­toires, l’oeuvre tolki­en­ni­enne délivre un monde, du fait même de ses imper­fec­tions, inhérentes à l’art du con­teur-menteur, dont on sait qu’il est por­teur de plus de vérité pro­fondé­ment humaine qu’une chronique respectueuse des faits his­toriques et psychologiques.

Le texte même serait ain­si ruine-témoin, opéra­teur d’une nos­tal­gie, qui est, comme sou­vent, rap­pel d’enfance[4] . Lire Tolkien, c’est bien pour moi, dans cette idée, me retrou­ver à chaque fois pris dans la matéri­al­ité même de l’objet qui m’est offert, en tant qu’il témoigne déjà, sous cette forme, de ce qu’il véhicule dans sa let­tre : une ombre du passé se super­posant au présent com­mun, de telle sorte qu’on ne sache plus réelle­ment lequel est la lumière de l’autre, et lequel apparition.

Notes

  1. à l’exception notable, indique le con­férenci­er, de The shad­ow of the Past, auquel j’ajouterais volon­tiers The coun­cil of Elrond, rebu­tant pour nom­breux lecteurs, et fort peu éloigné d’un arti­fice pour don­ner aux pro­tag­o­nistes et au lecteur une vue d’ensemble sur le cadre nar­ratif du bouquin. Il est vrai que ce chapitre arrive très tard, bien, bien après le sec­ond chapitre qui sem­ble de mise dans la fan­ta­sy con­tem­po­raine, si l’on en croit Michael D. C. Drout. ^
  2. I wish it need not have hap­pened in my time,” said Frodo.
    “So do I,” said Gan­dalf, “and so do all who live to see such times. But that is not for them to decide. All we have to decide is what to do with the time that is giv­en us.”, LotR, book I, Chap­ter 2. ^
  3. Il fai­sait au con­traire mon­tre d’un nat­u­ral­isme cer­tain, pour ce qui con­cerne le déroule­ment du temps et la ges­tion de l’espace géo­graphique ^
  4. Le thème n’est pas, et de loin, pro­pre à Tolkien ; l’on con­naît par exem­ple de Love­craft les pages éblouies dans un ethos sim­i­laire au final de The Dream-Quest of Unknown Kad­dath de 1926. Mais la nos­tal­gie n’est pas le trait émo­tion­nel dom­i­nant des écrits love­craftiens, et son oeu­vre tourne moins autour de la pré­va­lence des ruines que, je trou­ve, de l’insistance inquié­tante de ce que nous pen­sons impos­si­ble. ^

Image: Les hâvres gris. Cred­it: John Howe. Source.

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