Nuages

Imbuvable

Les nuages sous le vent, vif, courent le ciel, le ventre des microcumulus plus rapides sous les algues longues des tout-là-haut-cirrus contre le bleu si-loin-si-lisse d’être si véloce.
Non loin de moi, un jeune homme à son amie – Les nuages ! vont si-vite, regarde ! Les deux couches, et ceux comme des cheveux là-haut, ils bougent, aussi !
Monte en moi le désir de préciser, cirrus-glace, cumulus-eau-liquide, réfraction de la lumière, force du vent si grande qu’on voit même se déplacer les premiers, alors qu’ils sont si loin.

Dans l’instant, je réalise que ce n’est pas l’histoire qu’ils se racontent. Que je ne leur apporterais ici que des informations inutiles encombrées de mon “je sais”. Je ne donne rien à personne en introduisant ainsi-brusquement ces autres modes narratifs et des nominations qui peuvent laisser croire qu’elles valent mieux que les leurs.

Cette histoire que je raconte, dans le battement entre le dit des sciences et les narrations du quotidien, n’appartient qu’à moi. Je ne l’ai pas encore dite. Jamais vraiment. Elle vibre au-dedans depuis les lustres des temps d’enfances. Elle est aussi vivante intérieurement que peu intégrée à ma vie quotidienne.

Je peux, oui, métaboliser dans un même et complexe mouvement l’intérêt des nuages pour les histoires du vent et la morphogénèse des cumulonimbus dans les ascendances. Sans savoir en faire encore récit – soit, une forme d’offrande.

Récit public : le discours soutenu de la science, celui de la plus grande certitude intersubjectivement aujourd’hui instituée, celui qui vient avec une rhétorique propre à clouer le bec aux adversaires, à emporter aussi l’adhésion par la cohérence rationnelle de ses récits.
Public aussi, le dit du philosophe et son idéal de clarté rationnelle, de vérité, sa pratique du soupçon, du “je ne m’en laisserai pas compter”.

Magma privé : l’élaboration imaginaire, le jeu des grands renvois analogiques, l’ivresse des anaphores, en ma main gauche le tissu filandreux de la matière noire, en ma droite le flot des cosmogonies analogiques.
J’ai pu l’exprimer parfois en philosophie, afin d’atteindre et suivre ceux de mes amis les plus prompts au romantisme, ou d’explorer encore certains des chemins les moins orthodoxes de la production contemporaine, mes mémoires de Master en témoignent.
Parfois, plus récemment, me sont advenus quelques pouèmes échevelés sans avant ni arrière, blocs d’émotions rythmiques, semi-hurlés, semi-ciselés[1] .

Les accès ménagés à autrui sont ici bien étroits. Non que tout cela soit trop personnel. Surtout que ça ne l’est pas assez. Production clivée. Imaginaire bridé par la codification de ses chemins et productions dans les manières publiques des savoirs rationnels[2] . Il faut être déjà bien intrigué par les objets impossiblement compliqués, dont je suis, pour y venir voir de plus près. Nul doute qu’on m’ait trouvé imbuvable. Nul difficulté à comprendre, désormais, pourquoi tant montrèrent si peu d’enthousiasme à rechercher le bien trop difficile à ouvrir bonhomme privé. Ses hypothétiques merveilles, si même on les devinaient, se payaient d’un trop haut prix. L’étrange banalité, une fois encore, est le temps qu’il m’a fallu pour le voir.

Je n’imaginais pas moi-même faire jamais cohabiter l’émerveille des explosions intérieures avec le discours public. Me protégeant des intrusions, je définissais une clôture entre mouvements intérieurs et expression, cherchant désespérément le lieu où j’aurais pu leur donner la seule forme publique que je croyais légitime.

Que faire de tout de fatrs ? Rien sans doute. Rien à faire. Laisser se détendre. De mes mutismes récents et d’un dégoût renforcé pour l’usage guerrier de mes images-récits-concepts, j’écris encore des notes nombrilistes au long court – et je me vois toujours des réflexes d’imbuvable, des réactions si fausses, si contournées, si étrangères à mon désir de clarté et de paix, que… que je ne sais pas quoi, justement, mais pas du bien. Vivre avec cela, oui, m’en laisser aller à l’inconfort, ne pas rejeter les jugements au vitriol et au scalpel qui m’en viennent, les laisser eux aussi naître, rager et s’en retourner.

Je ne sais en quels termes tout cela va changer.
Le vent pousse les nuages à bien d’étranges formes.

Notes

  1. Un début d’autorisation à exprimer quelque chose des émotions qui ne savaient se dire jusque là sinon sous le mode public, seul autorisé, de la distance analytique. L’on me croyait mûr, j’étais emmuré. ^
  2. Avoir raison en dépit du poète et malgré l’expérience de notre très-profonde et très-fondamentale ignorance : c’est l’ethos de la caverne – croire à la répétition comme au lieu fondamental de la vérité et au le pouvoir de la prédiction de ses occurrences pour de la science. ^

Image : Ciel de septembre, Paris. Photographie personnelle. Libre de droits.

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