Albrecht Altdorfer, Bataille de l'Issus - Les armées.

Si vis pacem…

J’ai cru longtemps, sans la concevoir explicitement en ces termes, en la possibilité d’un récit, ou d’un mode du récit, qui soit universellement, inclusivement, facteur de paix.

Les sciences étaient une bonne base, quoique insuffisante du fait d’une histoire les rendant idéologiquement inaptes à rendre compte inclusivement du donné issu de toute la gamme de l’expérience individuelle. Disons alors&nbsp: un discours rationnel qui serait fondamentalement empiriste dans ses attentes, empathiquement à l’écoute des vécus, non réductionniste dans ses comptes-rendus, pluraliste dans sa grammaire et dialogique dans sa démarche.

Si on le veut inclusif, un tel univers de discours suppose qu’au fond tous les hommes puissent s’entendre sur quelques éléments minimaux – la pluralité légitime des représentations, la possibilité et l’importance du dialogue, la recherche d’un sol commun où vivre et penser en paix. Et c’est bien ce que je croyais, obscurément, ou voulais croire, malgré tous les exemples assez massifs du contraire.

Implicitement, mon idée était que la peur et une forme de mésinformation nous empêchaient de nous retrouver en terrain de paix, celui-là même où je m’émerveillais, moi, de ces merveilles de récits que l’univers suscite aux hommes. Il suffisait de tenter d’installer les conditions de production de ce type de récit pour que la coopération autour du savoir, ou d’un savoir élargi, ouvert, puisse s’installer, au moins inchoativement. Nul angélisme : je savais le conflit aisé à engendrer, mais croyais en la possibilité d’un accord de long terme sur les fondamentaux d’une culture désirable, c’est-à-dire inclusive. Je croyais vraiment que les hommes recherchaient la paix – que les guerres ne sont qu’un effet désastreux des désirs de pouvoir, désirs que l’on pouvait juguler via la connaissance des désirs multiples qui animent les hommes, laquelle devait, mécaniquement, entraîner un désir de coopération et de consensus[1] .

Tout ça est faux.

Non que hommes cherchent particulièrement la guerre ; mais que la quête de paix est moins valeur suprême que variable d’ajustement axiologique fluctuant au gré des périodes.

Mais c’est là presque un détail. Le point essentiel reste que, dans ma recherche d’une paix qui soit accordée au déploiement de mon émerveillement, il y avait, il y a la violence de la défense de mon propre espace de confort. Lorsque les conditions de mise en place d’un espace de dialogue coopératif et inclusif sont mise à mal ou rendues impossibles… il m’arrivait, rarement, de me mettre en colère[2]  ; plus souvent, cela m’était l’occasion de déployer l’attirail guerrier du philosophe dans le seul but de réduire mon interlocuteur a quia, mais surtout je finissais souvent par me replier dans une peine doublée d’une très profonde incompréhension qui pourrait bien manifester une forme de mépris supérieur, et n’est pas sans susciter les réflexes de la pitié, et, au fond, de la peur ;

Non seulement, donc, les hommes en dépit de tout ne cherchent effectivement pas la paix – mais bien l’instauration d’un espace de confort dont l’inclusivité n’est pas une valeur systématiquement associée -, mais encore suis-je moi-même pris dans une quête similaire, prêt à la guerre contre ceux qui refuseraient ce cadre – je pensais jusqu’à peu ce type de refus conjoncturel, donc susceptible de réversibilité ou d’amendement, sous couvert des bonnes conditions, et je n’étais pas du tout prêt à l’accueil de ceux pour qui la colère et l’agression sont des réponses adéquates à toutes tentative de ce qu’ils considère comme une tentative de leur imposer un cadre exogène.

Tout cela s’effondre. Il n’y a pas de récit des récits qui en détiendrait le vérité. Il n’y a pas de sauveur du monde. Pas de héros. Aucun prince ne viendra. Aucune panacée. Aucune pensée ne peut contenir l’univers et tout l’amour qu’il y faudrait pour que, sur cet atome de planète, ce rien boueux plein de bruit et de fureur, advienne quelque chose comme la réalisation pleine et entière du paradis terrestre.

C’est douloureux à réaliser. Le Père Noël n’existe pas[3] . Il n’y a pas de paix dans le monde. Il n’y a pas de vérité dans le langage.

Et, à y regarder de plus près, je suis aussi la guerre.

Je suis la guerre que je ne veux pas.
Je veux la guerre, comme tout le monde.
Et mon désir de paix doit traverser la guerre que je veux.

Notes

  1. Qui connaît un peu l’ennéagramme reconnaîtra les tendances d’une base 9, avec, on le verra, une aile probable en 1. ^
  2. L’imparfait est ici de mise, mon rapport à l’expression de la colère est en train de changer. ^
  3. Mais les elfes, si. Promis. On les entend chanter dans les arbres par jour de vent. ^

image : Albrecht Altdorfer (1480–1538), Schlacht bei Issus (La bataille de l’Issus – bataille d’Alexandre le Grand contre le roi perse Darius), 1529, bois de tilleul, 158.4 x 120.3 cm, Alte Pinakothek, München. Source Wikimedia Commons.

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