Vanités

Je me décou­vre un réel et très pro­fond besoin de recon­nais­sance. Je le croy­ais plus super­fi­ciel. Non : une très large par­tie de mes actions est motivée par la pos­si­bil­ité d’en tir­er un gain d’appréciation, une place dans la société des hommes, un statut de sachant — voire de sage. Je me savais le besoin d’une muse pour pro­duire — un récip­i­endaire à qui mon action et ses pro­duits sont dédiés. Je la décou­vre aus­si emblème d’une recon­nais­sance bien plus large, moti­vant d’autres émo­tions que le seul plaisir de la créa­tion ou du savoir. 

Toutes mes actions sont sociales et insérées dans des réc­its soci­aux. Cela implique “statut”, “valeur”, “indig­na­tion” (quand on oublie d’attribuer au K ce qu’il pense lui revenir), “hiérar­chie”, “ter­ri­toire”, “con­fi­ance”, etc. Je savais qu’un regard pesait sur presque tous de mes actes — j’ai besoin de savoir pour qui ils sont entre­pris, qui les appréciera ou les éval­uera -, je savais le désœu­vre­ment par­fois, à n’en avoir pas de des­ti­nataire, la ten­sion dans laque­lle toute série d’action réglée est menée, les récrim­i­na­tions face à une oppo­si­tion et ce qu’elle révèle de manque de con­fi­ance en soi, de par­tic­i­pa­tion aux fruits de l’action d’un regard éval­u­a­teur posi­tif à même de dis­siper l’anxiété de n’être rien ou peu ou nég­lige­able dans le regard d’autrui — le besoin de ce regard.

Je décou­vre — ce que cer­tains mots sont lents à émerg­er — qu’une large part de tout cela se laisse résumer sous le besoin de recon­nais­sance — et ses jus­ti­fi­ca­tions psy­chologiques plus pro­fondes ne sont peut-être aus­si que des traits spon­tanés issus de la sélec­tion naturelle en lien avec ceci : la négo­ci­a­tion d’un statut et d’un accès aux ressources dans les groupes que for­ment les sapi­ens sapiens. 

Ce nou­veau réc­it — je ne les compte plus — de mon inser­tion par­mi les autres est sans doute l’un des plus désagréables. Je le crois en par­tie objec­tif. Mais il heurte ce que j’ai de valeurs — et ce que je souhaite de moi. Pour obtenir cette recon­nais­sance, les qual­ités néces­saires sont poli­tiques — pas éton­nant que je n’y arrive pas — ; que je val­orise de toutes autres qual­ités ; mais que bon nom­bre de mes inter­ven­tions en pub­lic sont motivées par une quête de statut en plus du plaisir de partager (mais cer­taines émo­tions, de frus­tra­tion quand par­fois je ne peux par­ticiper au cen­tre, de plaisir à l’être même quand je goûte aus­si l’intervention d’autrui, de dégoût de moi quand j’ai acca­paré trop longtemps l’attention en mode automa­tique, pour être dupe : il y a plus de désir poli­tique en moi que j’ai jamais cru en voir jusqu’ici).

Je crois que la posi­tion qui me serait la plus con­fort­able serait de me sen­tir appartenir à un groupe qui me recon­naî­trait pour ce que je sais, et me fourni­rait de ce fait une pro­tec­tion et une affec­tion. De ne l’avoir pas nour­rit mon sen­ti­ment d’insécurité. Et c’est l’absence de ce type de com­mu­nauté qui m’a empêché de faire une thèse, à un moment don­né. Je ne suis donc pas telle­ment motivé par le savoir — ou très locale­ment — mais par les his­toires qu’on échange et le pres­tige du con­teur — dont je con­fonds très con­fusé­ment les man­i­fes­ta­tions avec l’amour universel. 

Je suis foutrement con­fus, du coup. Et frus­tré sans doute. Je n’ai pas réelle­ment dévelop­pé les tal­ents cor­re­spon­dant à mes désirs — com­pren­dre autrui et racon­ter. Et d’y avoir des facil­ités, j’ai cru être motivé par le savoir, alors que de n’en récolter pas le statut que j’y cher­chais, j’y ai trou­vé un refuge plus qu’un lieu d’épanouissement. J’en ai vite acquis le sens aigu du poids des autres. Et le besoin de m’en débar­rass­er. Deux direc­tions, qui ont tou­jours pesé : accroître le vol­ume de savoir et le faire remar­quer depuis le lieu même de ma retraite ; sor­tir totale­ment du sys­tème de la recon­nais­sance où autrui est juge — car il y a aus­si, réels, le dés­in­térêt et la gra­tu­ité. Savoir d’un côté et ce que je croy­ais être spir­i­tu­al­ité de l’autre — mais qui ne se révèle, sous cette forme, qu’un nou­v­el avatar de mon inté­gra­tion poli­tique, d’autant que le savoir des tra­di­tions spir­ituelles a été investi par moi comme cap­i­tal de réc­its atyp­iques sus­cep­ti­bles d’attirer l’attention. Beurk. 

Tout ne se résume pas à cela. Il y a des réc­its plus secrets d’abandon, de détente, d’ouverture. Mais… si loin­tains. Si peu spon­tanés. Je me décou­vre si soumis à cela même que j’ai tant méprisé. Jusque dans les réc­its que je pen­sais plus intimes — parce qu’ils s’alimentent aus­si a l’intimité d’un vécu. Et quand, avec per­sis­tance en ce moment, je me demande ce que je vaux — je tourne encore autour de des frus­tra­tions et désirs d’être quelqu’un au regard de X, plutôt qu’au ser­vice d’une con­nais­sance et de sa trans­mis­sion dés­in­téressée, plutôt que d’explorer la détente et le jeu. 

Mon per­fec­tion­nisme me donne envie de tout repren­dre à 0. Mais une vie n’est pas une chose que l’on peut refaire. Va fal­loir que je fasse quelque chose de ce nou­veau réc­it, une fois encore un brin dys­pho­rique. Pan­ta poli­ti­ka, et donc rhei pas des mass­es (dans le jeu des mots, à la fois le plaisir de nouer des points du labyrinthe — et l’impression que je me donne d’appartenir à l’entre-soi de ceux qui savent les décrypter — désir ancien — alors que je n’ai nulle exper­tise, pas plus en grec qu’ailleurs, juste le savoir des nav­i­ga­tions trans­vers­es dans la masse du su : j’innove mal et j’invente dif­fi­cile­ment. Je suis sûr que je force le trait et que cer­tains s’étonneraient de me décou­vrir cette dureté de regard — c’est une habi­tude anci­enne : je ne me juge pas de façon amène.)

J’aimerais bien pass­er au tra­vers de tout cela. C’est fatigant.

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