Vers l’intérieur

Se tourn­er vers l’intérieur, ce n’est pas con­sid­ér­er ses états men­taux comme des objets dont on voudrait élu­cider les règles de trans­for­ma­tion ou régler mieux les enchaîne­ments selon une norme interne ou externe — soit encore selon l’ordre d’un désir, point obscur de l’opération d’appropriation de l’espace où pour­tant il sur­git (il y a là le jeu d’une régres­sion à l’infini : quel désir saura s’emparer de tous les désirs ?). Le développe­ment per­son­nel s’arrête à l’orée de cette forêt là et prend garde à n’y pas met­tre plus d’un pied — et encore.

Se tourn­er vers l’intérieur, ce n’est pas non plus — mais déjà plus, peut-être — devenir l’observateur sim­ple du flux de ce qui advient. Qui alors observerait l’observateur ? Que serait cette instance obser­vante séparée de l’observé ? Point sub­til sur lequel fleuris­sent les logiques non-duales.

Se tourn­er vers l’intérieur, c’est aban­don­ner le main­tien de la pose pour explor­er une série de pos­tures. Jouer le jeu de ce dont témoigne le témoin non-dual — être ce jeu, qui n’est pas que d’observation neu­tre ou uni­latérale. Se tourn­er vers l’intérieur, c’est accepter de per­dre con­trôle, pren­dre le risque de tout per­dre, cha­cune de ces his­toires de soi bâties pour les autres ou pour soi-même, la con­so­la­tion de son pro­pre souf­fle, les ras­sur­ants sché­ma d’asservissement autour desquels se con­stru­it notre con­fort.
Se tourn­er vers l’intérieur — c’est ter­ri­ble.

Pourquoi le voudrait-on ? Pourquoi affron­ter les démons de la dis­so­lu­tion ? L’hydre gar­di­enne de l’intégrité des struc­tures du rêve, force de la féroc­ité de l’ego ? Pourquoi rechercher l’effroyable — l’oblation de soi ?

Cela com­mence sou­vent avec un détestable goût de cen­dre que prend le rêve des hommes, tout tis­sé de com­pro­mis, de petits arrange­ments pous­siéreux et col­lants avec le désir et les morts qu’il engen­dre. Les délices de l’amour et de l’art n’offrent de réponse qu’éphémère, une rapi­de per­cée vers quelque espace plus vaste, lumineux, plein ou juste — vite recou­verte. Alors on espère en une lib­erté réelle — une paix sans trace de con­flit — une vérité sans con­tred­it — ou encore une joie sans tâche — autant de choses que de car­ac­tères et d’orients du désir. Tou­jours est-il, on le sent très net­te­ment, le fin mot de l’histoire n’a pas été dit — peut-être même ne peut-il pas être dit.

Alors on lit, on ren­con­tre, des hommes, des femmes, des théories, des vocab­u­laires et des syn­tax­es nou­velles, des expéri­ences par­fois. C’est un véri­ta­ble fouil­lis, sans nom et tra­ver­sé de plus de con­fu­sions qu’il n’y en eut jamais aupar­a­vant. Spir­i­tu­al­ité, éveil, réal­i­sa­tion, maître, dis­ci­ple, Christ, s?dhan?, pra­tique, prière, non-dual­ité, apophatisme, non-agir, satori, sid­dhi, nirv??a, kénose, etc. On teste des choses, on cherche une direc­tion, des direc­tives, un mod­èle à suiv­re qui con­vi­enne.

[su_spoiler title=“Bio”]J’ai fait ce tra­jet un peu à l’envers — j’ai com­mencé par les théories avant de bien com­pren­dre la cen­dre du monde — celle-ci m’est venue d’une longue pra­tique de la névrose, d’un par­cours inten­sif de l’encyclopédie entre autres philosophique des savoirs et des atti­tudes, et peut-être de l’incompréhension crois­sante des con­tra­dic­tions de mes con­tem­po­rains, qui dis­ent rechercher la paix en cul­ti­vant jusque dans le quo­ti­di­en les arts de la guerre.

Je n’ai pas échap­pé à la con­fu­sion, un temps. Il a fal­lu, il me faut, digér­er tout mon passé, quand bien même aurais-je eu — et, aus­si propédeu­tique cela soit-il, c’est une béné­dic­tion dont je ne mesure pas la portée — les armes pour ne pas me per­dre dans le fouil­lis des néo-machins et des pseu­dos-trucs.[/su_spoiler]

Et puis… on ne sait plus. Il sem­ble ne rester plus qu’un seul mou­ve­ment qui vaille, un seul dont on pressent qu’il pour­rait délivr­er la vasti­tude des nœuds dont s’est fab­riqué ce pau­vre cœur ; un mou­ve­ment dont on craint la dureté ; un mou­ve­ment d’oblation dédié à l’intérieur, d’abandon de soi, d’abandon au goût de tout ce qui s’en vient et de nous use.

Devenir le vent — servi­teur de la terre et du ciel.

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