De l’autre côté du désastre ?

L’Occident a brûlé son mod­èle. Une crois­sance crim­inelle et sotte détru­it la planète, le pro­grès n’a su enseign­er les ver­tus néces­saires à son déploiement, l’économie dis­paraît sous la finance — inévitable dès lors que l’on ajoute à une logique d’appropriation un axiome de con­vert­ibil­ité en droit de toute chose et de toute valeur dans l’unique unité compt­able -, les axi­olo­gies ne savent où don­ner du principe, et l’on remet son espace de con­fort à un chaos de plaisirs rapi­des ou de sotéri­olo­gies de super­marchés, l’inefficacité du poli­tique, sans grande con­séquence en péri­ode faste, crie son incom­pé­tence à se mon­tr­er à hau­teur des prob­lèmes qui s’annoncent, la mon­tée des solu­tions cathar­tiques inutiles et nuis­i­bles ancrent cette idée que la peur trou­vera son apaise­ment dans la haine, le biais con­joint à l’optimisme nous rend myopes aux désas­tres à venir, et j’ai trop sou­vent l’impression que nous sommes sur les flancs du vol­can à nous bat­tre, qui pour la pos­ses­sion d’un champ, qui pour la façon de l’ensemencer, quand demain la nuée ardente qui s’annonce dans les gron­de­ments et les vapeurs de soufre l’aura recou­vert de son tapis de mort.
Via Apia

Voilà le mème. Il est puis­sant. Son emprise s’étend peu à peu chez les pes­simistes — chez les opti­mistes, on artic­ulera plutôt nos for­mi­da­bles avancées tech­nologiques, nos décou­vertes dévoilant tou­jours un peu plus l’étonnante com­plex­ité de l’univers, nos capac­ité à résoudre les prob­lèmes, les schèmes émer­gents de la coopéra­tion — “récent” avatar de la trans­po­si­tion du dar­win­isme aux sci­ences morales et sociales -, …

Je trou­ve à l’optimisme quelque chose d’intensément biaisé, la nature des offens­es faites à la biosphère ne per­me­t­tant pas de rat­tach­er cette péri­ode de l’histoire à une plus anci­enne, là où, en revanche, il serait pos­si­ble de le faire, ne con­sid­ér­erait-on que la crise des valeurs et de l’économie.

Pour autant, m’engouffrer alors comme je le fais dans les courants puis­sants de ce mème, con­tribuer à sa prop­a­ga­tion et oeu­vr­er de fac­to à son ren­force­ment, témoigne d’un autre type de biais, com­plaisam­ment nos­tal­gique et sans doute un brin réac­tion­naire. C’était mieux avant — avant où l’on pou­vait espér­er des lende­mains qui chantent : c’est la com­plainte réac­tion­naire du pro­gres­siste déçu.

Au fond, il s’agit de faire le deuil. C’est tou­jours déchi­rant, au moins au début. Deuil de quoi ? De ce qu’il est pos­si­ble de pos­séder quoi que ce soit de ce monde. Son passé, son présent, son avenir. Ce que j’ai sera retiré. D’une façon ou d’une autre. Les temps nous don­nent l’opportunité de l’apprendre avant l’heure. C’est le deuil de mon immor­tal­ité, oui. Ce que je crois m’est enlevé — le réel est broyeur des croy­ances. Le savoir ne pro­tège de rien, toute philoso­phie, tout dis­cours peut être fait point d’appui pour la haine, l’homme aime la guerre, pré­tendrait-il le con­traire. Ce que je pos­sède m’est enlevé — me sera enlevé par la pre­mière révo­lu­tion, dès que fail­lis­sent les tri­bunaux, dès que s’effondrent les sol­i­dar­ités. Autant dire que de droit, je ne pos­sède rien. La per­son­ne est bien un masque, si on lui donne pour syn­onyme le sujet pos­sesseur de soi. 

Je déplore l’état du monde — je pleure la perte des illu­sions — la crainte des tumultes (plus que la perte de mes biens, celle de la cav­erne où je peux me retir­er) — la dis­so­lu­tion lente de mes espaces de con­fort, qui furent tou­jours frag­iles, sous les coups de la souf­france et de la laideur morale, con­tre lesquels ils furent pro­tégés de hautes murailles de savoir et de patience. Je pleure sur moi-même, dans le semi-refus encore de ce que rien de tout cela ne pou­vait avoir de per­ma­nence, ne pou­vait être autre chose qu’un rêve tran­si­toire, men­songer comme toute essence que l’on s’essaierait à pla­quer sur les choses, un rêve comme tout autre, ayant à charge de restrein­dre le cours pos­si­ble du temps de façon à le forcer en une forme néces­saire — mais les rêves n’ont pas de néces­sité, and our lit­tle life is round­ed with a sleep.

Je suis déjà mort. Ce monde est déjà mort. Tout est déjà dés­ap­pro­prié, n’a jamais été pos­sédé, sinon par décret arbi­traire et habi­tudes anci­ennes. Il n’y a nul droit, sinon de con­ven­tion. Per­son­ne ne pos­sède rien qui ne puisse lui être repris. Per­son­ne ne pos­sède per­son­ne, pas même soi-même. Croire le con­traire, c’est ouvrir la porte à la pos­si­bil­ité de toute souf­france. Apho­rismes échap­pant aux fic­tions du poli­tiques et de la morale ordi­naire — il ne s’agit pas de cela, il s’agit d’éthique : non pas de vivre-bien-ensem­ble, mais de vivre plutôt que d’être mort.

Tout peut être retiré. 

Sauf cela en quoi les choses se retirent.

Alors peut-on pleur­er pour ce monde. Non pour la perte que l’on éprou­ve ou les lam­beaux de rêve aux­quels on s’attache. Pour le refuge que l’on offre, un temps, ce faisant, immense et vide et silen­cieux enfin.

Bénis, ceux qui nous offrent ces larmes, chemins d’oblation en ces temps de désastre.

Miro - Bleu II

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