Entre-soi du minoritaire ?

En réponse à T. Lhôte :

(29/06/14) (…) Il y a dans la sphère homo­sex­uelle le développe­ment d’un her­métisme ou de tra­vers ini­ti­a­tiques, qui empêcheront tou­jours l’acceptation et l’accueil de tous. Cela va beau­coup plus loin que l’exclusion des sex­u­al­ités alter, qui n’est franche­ment pas his­torique­ment prou­vée sur la longueur des civil­i­sa­tions. Il y a une envie de pra­ti­quer l’entre soi et de crain­dre une con­t­a­m­i­na­tion des hétéro­sex­uels, qui n’est pas une peur physique, mais une peur intel­lectuelle et spir­ituelle. (…)

(30/06/14)Sur l’hermétisme homo, dis­ons que je sens plus les choses d’après mon expéri­ence, que j’écoute les billevesées à la radio ou à la télé.
Toulouse, milieu des années 80, boite homo et une boite de spec­ta­cles trans. J’y allais sou­vent car beau­coup de mes potes et copines s’y don­naient ren­dez-vous. De plus, il y avait l’avantage de pou­voir danser sur du Clo­clo. Mais je le répète, à l’instinct la dis­tinc­tion était faite de suite. on était soit dedans (la com­mu­nauté) soit à l’extérieur.

Il y eut pire, une de mes amies eut l’idée de m’emmener dans un bar de la com­mu­nauté les­bi­enne. Pour pass­er le temps un bout d’après-midi, comme le font les étu­di­ants devant un dou­ble café ou un grand crème. Je suis ren­tré avec les regards de haine et de méfi­ance sur moi, et repar­ti avec les mêmes regards de méfi­ance et de haine comme des poignards dans le dos. Regards qui se tradui­saient, par un silence gêné autour de nous.

C’est bizarre, j’étais plutôt athée à l’époque, avec une édu­ca­tion pater­nelle très libérale qui m’enjoignait de ne pas juger au grand jamais les affaires privées de cha­cun.
J’étais en plus un fer­vent lecteur de Niet­zsche, à cette époque.que j’ai du relire au moins cinq fois depuis. Je ne vois donc pas où je pou­vais gên­er dans des lieux publics, où je pou­vais faire “déplacé”, il n me sem­ble être resté poli et ouvert d’esprit, mais bon c’est “sûre­ment une mau­vaise inter­pré­ta­tion de ma part, ou de mau­vais­es expéri­ences avec des gens pas-cool-qui-ne-représen­tent-pas-leur_­com­mu­nauté..

A l’époque, j’étais plutôt bon pub­lic, mais franche­ment, j’ai com­pris que je n’étais pas du même monde dans le regard de cer­tains de mes frères et sœurs.

Après vous me dites que c’est car­i­cat­ur­al. Je ne le crois pas, La façon de s’habiller, les couleurs, les sym­bol­es que l’on porte, les con­ver­sa­tions pleines de sous-enten­dus… Peut-être est-ce aus­si lié au monde de la nuit, ou au plaisir de se dis­tinguer parce qu’on aurait accès à des bribes de vérités cachées. Tout ceci était bien réel;
Mais peut-être que la vie d’un étu­di­ant des années 80 dans une grande ville de province était une car­i­ca­ture.

Si c’est le cas, la car­i­ca­ture ne me gêne pas. Tant que ce n’est pas dans les livres et la pen­sée “main­stream” qu’elle s’exprime ;-)

En lim­i­naire à ma réponse, ja pars du principe, Thier­ry, que vous êtes de bonne foi et four­nissez sur le sujet une infor­ma­tion suff­isante, à savoir que votre infor­ma­tion sur la ques­tion est essen­tielle­ment due à votre fréquen­ta­tion, dans les années 80, des nuits gays. 

Il sera égale­ment ici enten­du que je ne suis pas un spé­cial­iste de ces sujets, m’y serais-je par ailleurs intéressé depuis 28 ans (j’ai décou­vert mon homo­sex­u­al­ité à 16 ans, et j’en ai aujourd’hui 44 — mais je n’ai fréquen­té que très mar­ginale­ment le “monde de la nuit”. Call me a nerd :) ). Ce que j’expose ne reflète donc qu’un point de vue — certes, je l’espère, suff­isam­ment argu­men­té – et je prie les lecteurs mieux infor­més de me cor­riger là où j’erre. Je serai un peu long, excusez m’en, cela appelle le partage de pas mal d’informations.

Je vous sais gré de l’exposition des cir­con­stances au cours desquelles votre avis s’est forgé sur l’homosexualité. Il me sem­ble cepen­dant que ce dernier, pour ne pas se dépar­tir de votre volon­té d’être en mesure de capter au mieux la diver­sité des “ter­rains” pro­pre à ce champ, gag­n­erait à rester assor­ti d’un cer­tain nom­bre de pré­cau­tions. Vous les évo­quez, mais, il me sem­ble, n’en tenez pas suff­isam­ment compte dans la façon dont vous portez vos con­clu­sions.

S’il est vrai que votre décou­verte de “la vie homo­sex­uelle” date des année 80, il con­vient de la met­tre en per­spec­tive d’au moins deux choses.

D’une part, et vous le notez fort bien, vos ren­con­tres se font dans le monde de la nuit. L’objet des telles soirées n’est pas unique­ment danser sur du Clo­clo. C’est aus­si trou­ver un parte­naire — et la drague gay est aus­si explicite que la drague hétéro. Vous n’étiez pas un parte­naire poten­tiel — n’en man­i­festiez prob­a­ble­ment pas les sig­naux. Il est inévitable que cela vous isole. Il en irait de même en milieu hétéro. Si vous deviez juger de “l’hétérosexualité” comme vous jugez de “l’homosexualité” sur la seule don­née de ce qui se passe dans le monde du diver­tisse­ment et des ivress­es noc­turnes, je gage qu’un obser­va­teur plus aver­ti ris­querait de trou­ver car­i­cat­u­rale votre présen­ta­tion des rap­ports homme-femme. 

Pre­mier point non nég­lige­able, donc : il y a un fort biais de recrute­ment qui s’attache à vos con­clu­sion. Tout au plus pou­vez-vous infér­er que, dans les lieux où vous les ren­con­triez, les per­son­nes homo­sex­uelles (ou qui s’identifiaient comme telles) avaient avec vous tel type de com­porte­ment, qui, selon vos obser­va­tions, présen­taient des dif­férences mar­quées d’avec les com­porte­ments que vous repériez chez d’autres — une forme d’entre soi fait d’allusions et d’hyper-visibilité, par exem­ple, ou d’inclusion/exclusion. Vous en inférez cepen­dant quelque chose sur la nature de l’homosexualité. Je ne pense pas qu’une telle con­clu­sion soit pos­si­ble sur les seules don­nées que vous nous exposez — et je ne pense pas qu’elle soit cor­recte au vu des don­nées dont je dis­pose de mon côté, ni mon exis­tence quo­ti­di­enne, ni celle de bien des gens que je con­nais et côtoie ne présen­tant le moin­dre degré de ressem­blance avec ce que vous induisez de vos obser­va­tions (ce “peur intel­lectuelle et spir­ituelle” sonne de bien cocasse façon, je vous le promets).

De la ques­tion des causal­ités relèvera donc mon sec­ond point : pourquoi, dans le monde que vous côtoyiez alors, étiez-vous en mesure de faire les obser­va­tions que vous avez faites, et que je ne remets pas en cause. Il me sem­ble que le biais soci­ologique lié au recrute­ment est ici dou­ble – le monde de la nuit, certes, mais aus­si les années 80 qui n’ont, pour la soci­olo­gie des per­son­nes homo­sex­uelles, pas la même teneur que celle des années 60 ou 2000.

Il faudrait, à mon sens, replac­er vos obser­va­tions dans le con­texte de ces années-là. La dépé­nal­i­sa­tion de l’homosexualité date de 1981. Elle est alors récente, et fait suite au mil­i­tan­tisme flam­boy­ant des années 70. Du fait du refus de l’écrasante majorité des par­tis poli­tiques de con­sid­ér­er le sujet comme défend­able, voire respectable, les droits des homos ne sont alors portés que par des mou­vances d’extrême-gauche à dis­cours révo­lu­tion­naire, avec un accent mis sur une occu­pa­tion de l’espace pub­lic (sor­tie rad­i­cale du plac­ard) par une vis­i­bil­ité sou­vent… cor­r­us­cante — les “folles du FHAR” en porte-dra­peaux. En même temps que la société civile se restruc­turait de façon pour le moins élec­trique, on demandait à sor­tir de l’ère “Mir­guet” (du nom de ce député qui avait fait porter, en 1960, l’homosexualité au rang de “fléau social”, au même titre que l’alcoolisme et la pros­ti­tu­tion — http://fr.wikipedia.org/wiki/Amendement_Mirguet) : les actions bien plus dis­crètes et respecta­bles des années antérieures (Arcadie — http://fr.wikipedia.org/wiki/Arcadie_(groupe)) n’ayant, aux yeux de cer­tains, mené à rien (et surtout pas à un change­ment lég­is­latif), ce sont des actions plus rad­i­cale­ment mil­i­tantes qui sont désor­mais val­orisées sur le mod­èle d’un mou­ve­ment né aux Etats-Unis (émeutes du Stonewall, pre­mières Gay Prides, etc.). Nous en sommes là lorsqu’en 1981, François Mit­ter­rand, fidèle à ses promess­es de cam­pagne, abroge les lois crim­i­nal­isant l’homosexualité (je vous la faits courte). 

Ce que vous observez d’un entre-soi de la nuit dans les années 1980 pour­rait, dès lors, il me sem­ble, s’interpréter

  • au titre de l’évolution des nuits homo, pas­sant pro­gres­sive­ment d’une cathar­sis (pro­pre à créer des entre-soi : codes, exubérance, diver­gences à la norme) de la dis­cré­tion sociale imposée à l’exubérance d’une recon­nais­sance au moins mod­érée ;
  • mais aus­si, et à mon sens surtout, au sens d’une soci­olo­gie con­stru­ite sur le mode du secret (la France est le seul pays européen à ne pas crim­i­nalis­er les rela­tions homo­sex­uelles, du moins avant Vichy – cf. le bouquin de Flo­rence Tam­agne, His­toire de l’homosexualité en Europe (Berlin, Lon­dres, Paris, 1919–1939) et, de fac­to, sur la con­struc­tion d’un entre-soi du fait même de la répro­ba­tion sociale voire du dan­ger de toute acti­va­tion du stig­mate (sur ce point, le bouquin de Goff­mann, quoique assez ancien, Stig­mate reste pour moi une référence – et prob­a­ble­ment Fou­cault bien sûr, mais je ne suis pas encore assez fam­i­li­er de son œuvre).

Lors des mou­ve­ments d’émancipation des minorités, il est inévitable que vien­nent au jour les struc­tures psy­cho-soci­ologiques de méfi­ance, de défi­ance, de rancœur, accu­mulées au fil des années en con­séquences (non exclu­sives) des struc­tures d’oppression sur les groupes minorés. Les places dans le jeu social ont été forte­ment mar­quées, et l’on ne peut espér­er (ni à mon sens exiger) à cette occa­sion que ceux et celles qui ont subi l’imposition du stig­mate et de ses con­séquences qu’ils et elles pren­nent d’emblée une posi­tion mesurée : cela reviendrait à exiger de qui on a rav­ager la zone de con­fort qu’il.elle soit assez gentil.le de bien vouloir ne pas trop bous­culer la nôtre – mais cette bous­cu­lade, sou­vent assez bénigne au regard des années ou siè­cles de meur­tris­sures, me sem­ble inévitable. Le fait est qu’on ne peut décem­ment exiger la sain­teté de l’opprimé pour com­mencer à con­sid­ér­er que sa lutte est juste.

C’est en ce sens qu’il me sem­ble qu’on ne peut légiti­ment pré­ten­dre à se dégager par la seule bonne volon­té de sa pro­pre posi­tion soci­ologique et his­torique. Il est inévitable qu’on ait à subir un rejet, plus ou moins mar­qué en fonc­tion des indi­vidus, dès lors qu’on peut être perçu comme sym­bole de l’oppresseur – en par­faite symétrie de cette ten­dance du dom­i­nant à con­stituer en arché­type la car­i­ca­ture de ce qu’on ne con­naît pas ou mal : je ne dis pas que je trou­ve ça bien, juste que c’est inévitable. Il faut donc par­fois en pass­er par des moments désagréables pour se faire accepter dans un groupe quand on représente pour cer­tains de ses mem­bres un des respon­s­ables de la classe oppres­sive : non seule­ment, on n’a pas partagé la con­struc­tion iden­ti­taire issue des dif­fi­cultés à devenir qui sociale­ment et psy­chologique­ment, l’on est, mais qui a con­tribué à ces dif­fi­cultés, fût-ce pas­sive­ment. Il y va à la fois d’une stratégie pos­si­ble de lutte (on ne fraie pas avec l’ennemi du jour, de façon à ne pas se diluer dans ses caté­gories, et surtout à rester fort devant ceux qui manient encore la vio­lence oppres­sive) et d’un trait psy­chologique stan­dard : on ne se débar­rasse pas d’une méfi­ance ou d’une envie de revanche du jour au lende­main.

Tout cela crée, par­fois à juste titre la sen­sa­tion que les minori­taires cul­tivent un entre-soi, voire un esprit de ghet­to. Mais c’est surtout un moyen de con­serv­er une forme de pou­voir sur son exis­tence en sit­u­a­tion de mino­ra­tion sociale, voire de repren­dre le pou­voir sur les agents de cette mino­ra­tion. En ce sec­ond sens, reprocher leur entre-soi aux minorés au titre de leur manque d’inclusivité – revient à leur faire reproche de ce que qu’on leur a infligé – la non-inclu­sion. C’est encore une pos­ture de majori­taire. Je ne pré­tends pas qu’il ne faille pas faire le con­stat de cette non-inclu­siv­ité d’aujourd’hui. Mais c’est un sim­ple con­stat qui appelle non pas une répro­ba­tion, mais une com­préhen­sion de la sit­u­a­tion et des pos­si­bil­ités qu’elle offre d’une évo­lu­tion vers plus d’inclusivité à terme.

Pour con­clure ce que vous dénon­cez d’un “tra­vers ini­ti­a­tique” peut à mon sens être lu comme un mélange entre

  • le monde de la nuit (et de l’entre-soi) gay et les­bi­enne des année 80, con­sti­tué bien moins sur une (à démon­tr­er) « essence » de l’homosexualité que sur des straté­gies socio-his­toriques de répons­es à l’oppression ;
  • la nature très par­ti­c­ulière des années 80 dans le cours des luttes pro­gres­sives des per­son­nes homo­sex­uelles pour la recon­nais­sance.

Ce temps est désor­mais der­rière nous. La vis­i­bil­ité gay et les­bi­enne est aujourd’hui fort dif­férente de ce qu’elle était dans les années 80. Deux choses sont passées par là : Inter­net et surtout, aupar­a­vant, le VIH-SIDA, qui a don­né à ce mou­ve­ment une accéléra­tion imprévue autant que, le dire est faible, hélas trag­ique. La demande est aujourd’hui à la nor­mal­ité. Les codes de l’entre-soi sont moins pra­tiqués, du fait de plus grandes pos­si­bil­ité de vis­i­bil­ité et des mod­i­fi­ca­tions et diver­si­fi­ca­tions de la socia­bil­i­sa­tion des jeunes homos et les­bi­ennes – quand ça se passe bien, ce qui est loin d’être encore le cas. Un signe par­mi d’autres en Occi­dent : les quartiers gays améri­cains se dilu­ent dans leur envi­ron­nement. Ici en France, pour la plu­part des homo­sex­uels et les­bi­ennes que je con­nais, détecter dans leur mode de social­i­sa­tion ce que vous appelez un “tra­vers ini­ti­a­tique” relèverait d’un fan­tasme ou de la dis­tor­sion du don­née. L’aspiration est aujourd’hui très large­ment à la nor­mal­ité – et c’est une vic­toire des mod­èles con­ser­va­teurs de la société. 

Il me sem­ble alors, et j’espère que vous pour­rez me l’accorder, qu’essentialiser ce qui relève d’une soci­olo­gie des minorités en lutte ou en fête pose de sérieux prob­lèmes épisté­mologiques — et pos­si­ble­ment, moraux. Mais peut-être étiez-vous déjà con­scient de tout cela et suis-je à côté de la plaque. N’hésitez pas à rec­ti­fi­er, en tant que de besoin.

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