Du kantele

Le kan­tele est un instru­ment finno-carélien, de la famille des cithares et dul­cimers.

Kantele

Le kan­tele (source)


Si le plus sim­ple est doté de cinq cordes et se joue sur les genoux, il en existe à 10 cordes et plus — il n’y en a fait pas d’autre lim­ites que la joua­bil­ité. Sans même par­ler de l’adaptation de l’instrument à la scène Métal, les kan­tele mod­ernes de 32 cordes sont de véri­ta­bles instru­ments de con­cert, avec étouf­foir, des changeurs de tonal­ité, fort loin de l’instrument pop­u­laire, qui, du fait de l’unicité de l’accord, est un instru­ment essen­tielle­ment tonal. En guise de démon­stra­tion, une impro­vi­sa­tion (un brin easy lis­ten­ing, mais fidèle à l’esprit de l’instrument) :

La sonorité, riche en har­moniques, se dou­ble facile­ment, je trou­ve, de cette charge d’immémorial pro­pre aux atmo­sphères nos­tal­giques. Tolkien le con­nais­sait très cer­taine­ment au moins de nom pour en avoir lu, dans le Kale­vala de Lön­nrot, le réc­it de la dou­ble inven­tion par Vänämöi­nen (ce même Vänämöi­nen qui put servir de mod­èles à Gan­dalf, Tom Bom­badil et dans une moin­dre mesure, Tree­beard). L’aurait-il enten­du, je me laisse aller à imag­in­er qu’il en aurait pos­si­ble­ment doté ses elfes.

On peut décou­vrir l’histoire (véridique, oh oui, ça tu peux me crois !) de la créa­tion du kan­tele dans la sec­onde par­tie de la geste du Sam­po, aux onze derniers chants du Kale­vala. Resti­tu­tion rapi­de :

Le Sam­po ! Per­du, aujourd’hui, l’ancien savoir sur cette corne d’abondance du Nord, ce grand moulin pour­voyeur de toutes richess­es, barat­te des désirs sans fin des hommes. C’est pour une sor­cière, oui, qu’il fut forgé, pour Louhi, celle-là qui règne sur Pohjo­la, loin dans les ter­res au Nord du Nord, où l’on s’en vient sou­vent trou­ver femme depuis le Kale­vala. Et c’est Ilmari­nen le fab­re qui l’a engen­dré pour elle, en échange d’une femme des­tinée à un autre — mais il n’est pas l’heure de ce chant-là, il te fau­dra atten­dre un peu avant de l’entendre. Pour l’heure, le Sam­po. Voilà. Il n’y en n’a jamais eu qu’un seul, et il est aujourd’hui per­du.

Au temps de notre his­toire, celle du kan­tele, tu n’oublies pas ?, le Sam­po tourne et moud et grince et coud et tresse, on ne sait, mais tout cela bel et bien. Et c’est à Pohjo­la qu’il fait la richesse de Louhi, et c’est à Pohjo­la qu’elle le garde pré­cieuse­ment, et jalouse­ment, tu pens­es !

Mais voilà que la pre­mière femme d’Ilmarinen s’en vient à mourir (et c’est là un autre champ de runes à moisson­ner, qui devra atten­dre la sai­son prop­ice). Le deuil passé, désireux de se remari­er, le forg­eron se rend à Pohjo­la quérir auprès de Louhi une épouse nou­velle. Mais, oh non, l’enchanteresse ne laisse pas ain­si fil­er les filles de son pays ! Il en revien­dra seul… mais les yeux pleins des mir­a­cles du Sam­po — mais nous, nous, com­ment savoir lesquels, on ne peut pas, ou plus — je te l’ai dit, le Sam­po, on savait, alors, mais aujourd’hui, on ne sait plus, on devine, on rêve, on en cap­ture un rythme, un vers, une nos­tal­gie dans le miel du kan­tele — on savait, oui — mais le kan­tele, il n’était pas encore là, non. C’est même pré­cisé­ment de cela qu’il s’agit, alors revenons, tu veux, en pays de Kale­va, où Ilmari­nen, revenu émer­veil­lé de Pohjo­la est passé de désir de femme à envie de Sam­po.

Dans l’espoir improb­a­ble d’obtenir de Louhi qu’elle lui en cède un temps l’usage, à lui, et aux habi­tants de Kelavala, le grand faiseur se prend d’organiser une expédi­tion vers les ter­res du Nord. Il s’entoure des grands bon­shommes du coin, héros de tous poils, les anciens sages dont les chants tressent dits et ques­tions — et les os du monde répon­dent — Lem­minkäi­nen le fol aven­tureux qui fut en Enfer du côté de Pohjo­la (pour, mais oui ! une his­toire de femme), qui y mou­rut et en fut sauvé par sa pro­pre mère ; et Vänämöi­nen, barde chenu, grand mage et plus, sans âge dès sa nais­sance dans les eaux des com­mence­ments.

Ils embar­quent. Nav­i­ga­tion d’abord sans his­toire. Ils sont accordés aux chemins d’eaux, ces gail­lards-là. Mais au sor­tir de rapi­des, leur bateau s’échoue sur le dos d’un bro­chet — gros gros gros bro­chet, du genre à te couper la jambe en deux, s’il en venait à l’attraper. Vänämöi­nen lui porte le coup de grâce.

Vänämöinen kills the fish

Vänä­moï­nen et le bro­chet (source)

L’on fait cuire les darnes, on les mange, on se régale. De sa mâchoire inférieure, le vieux chanteur encore, Vänämöi­nen, con­stru­it le kan­tele — ses cordes ? Ce seront les crins de l’étalon infer­nal jadis domp­té par Lem­minkäi­nen (en Enfer, tu te sou­viens ?), tirés entre les dents du bro­chet, qui ser­vent de chevilles.

       What was the kantele’s bel­ly from?
       ’twas from the big pike’s jaw­bone
       What the kantele’s pegs from -
       They were made from the pike’s teeth.
       What the kantele’s strings from? -
       From the hair of Hisii’s geld­ing.

       (source)

L’instrument nou­veau, nul ne parvient à en jouer. Seul le faiseur de runes, Vänämöi­nen le chantre, en sait la maîtrise. A qui l’entend, les larmes s’en vien­nent — et le charme en attire en grand nom­bre, hommes et bêtes dans le temps arrêté où Väi­no le vieux chante le pre­mier chant du kan­tele.

Le voy­age, à nou­veau. Vers le Nord. L’on nav­igue sans plus d’encombre, et l’on arrive bien­tôt à Pohjo­la. Louhi accueille, Louhi reçoit les hommes du Sud, mais Louhi, oh non — non, non, non -, Louhi ne cédera pas le Sam­po, jamais, pas même un peu. Que faire alors ? Vänämöi­nen, c’était cou­ru, ni une, ni deux, au kan­tele endort tout Pohjo­la, l’hôtesse et tous ses gens et tous ses gardes. Les trois gail­lards s’emparent bien vite du Sam­po ! Bien vite ils pren­nent la fuite par la mer, les trois voleurs de l’abondance ! C’est qu’ils craig­nent, avec rai­son encore !, la colère et les pou­voir de Louhi, dont les chants pren­nent des chemins étranges à ceux de Kale­va ! Et bien vite la tem­pête les rat­trape, que sus­cite la femme mau­vaise, ses esprits revenus, Louhi, puis­sante sor­cière de Pohjo­la ! Leur bateau plie et tangue et ploie, tou­sse et volte sous la charge des eau du dessus, du dessous et du milieu ! Mais il tient les eaux et son bois ne se sépare ni ne résigne au calme des noyés. Nul ne périt. Le bois sauve les hommes. Mais le kan­tele échappe à Väi­no, passe par dessus bord et se perd dans les flots. Las, il y sera bien­tôt rejoint par le Sam­po ! Louhi, vient elle-même livr­er bataille aux fuyards, aigle mon­strueux, ser­res toutes dehors, bec acéré, sol­datesque en ses plumes — et le chari­vari qu’elle fait pré­cip­ite le Sam­po dans l’onde !

Il y était. Il n’y est plus.

Vanamoinen et le sampo

La défense du Sam­po — Akseli Gallen-Kalele, 1896 (source)
On peut voir le kan­tele tomber à l’eau en bas à gauche — dans la ver­sion de Lön­nrot, il avait déjà dis­paru lors de l’attaque de Louhi. Il n’est plus présent dans la ver­sion de 1826 de cette oeu­vre, présente en fresque dans l’entrée du musée Nation­al d’Helsinki.

Le Sam­po per­du, la sor­cière aban­donne la par­tie — à quoi bon ? Elle s’en retourne à Pohjo­la, trou­ver nou­velles richess­es dans le Nord déserté. De la corne d’abondance, du moulin à mer­veilles, de la forge à ce-que-tu-voudras, on ne retrou­ve que quelques débris au long du rivage — mais du kan­tele, nulle trace. Vänämöi­nen en fab­rique alors un sec­ond. En bois de bouleau cette fois, sa table — et ses cordes, quelques fins cheveux d’une jeune fille. Il joue, le barde, à nou­veau. Son jeu rav­it encore. Plus et bien plus que le pre­mier.

Vänämöinen playing the Kantele-2

Vänämöi­nen jouant du Kan­tele (source)

Bien, bien plus tard, au temps venu du Christ, Vänämöi­nen se retire. S’il prédit son retour — il ne laisse der­rière lui que le kan­tele. Jusqu’à ce jour.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Enter Captcha Here : *

Reload Image

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.