Mon lien à autrui (rambles)

De mon enfance, j’ai appris deux choses, en matière de com­pé­tences sociales. 

Me lier aux autre au point d’en oubli­er les lignes spon­tanées de mes pro­pres désirs. M’isoler des autres pour retrou­ver quelque chose de ces lignes, défor­mées, mécon­naiss­able, peu à peu trans­for­mé, en ces grands champs réac­tion­nels, qui car­ac­térisent encore aujourd’hui ma façon dif­fi­cile de m’engager envers toute chose.

Je reste, peut-être un peu moins du fait d’années de thérapies cor­porelles notam­ment, très forte­ment dépen­dant de l’appui sur autrui — que ce soit pour y trou­ver sup­ports ou pour m’en dis­tanci­er de façon à retrou­ver quelque chose d’un équili­bre interne. Cette oscil­la­tion per­ma­nente, épuisante, ne me per­met jamais de savoir exacte­ment, avec cer­ti­tude, quelle est la forme de ma spon­tanéité — qu’on l’entende de façon psy­chologique, comme ce qui jail­lit d’un appui interne, ou de façon plus « spir­ituelle », comme ce qui se man­i­feste du feu, du vent, du souf­fle (for­mu­la­tion qui ne man­i­feste que mon ignorance).

On insiste jamais assez sur la dif­fi­culté d’une édu­ca­tion à l’occidentale, mas­sive­ment ori­en­tée sur la con­struc­tion des appuis externes. Cela peut sem­bler para­dox­al, du fait de l’insistance sur l’identité, l’individualité, la spé­ci­ficité pro­pre de cha­cun. Cela dit, à y regarder de plus près, il m’apparaît que, du fait notam­ment de son ori­en­ta­tion sur les réal­i­sa­tions effec­tives et effi­caces, l’homme occi­den­tal est entière­ment assigné à se con­stru­ire sur des critères extérieurs. Ce point est peut-être récent, son actu­al­i­sa­tion sociale datant prob­a­ble­ment du XIXe siè­cle, aurait-il sa source dans l’histoire plus anci­enne de l’Occident. Île nous reste à décou­vrir, si toute­fois le temps peut nous en être don­né, une forme d’organisation qui serait à la fois respectueuse de la con­struc­tion interne des indi­vidus (elle est aujourd’hui surtout respectueuse de leur con­struc­tion externe) et à même de favoris­er la libre man­i­fes­ta­tion créa­tive de cette intéri­or­ité dans l’espace com­mun. Il me sem­ble que nous n’avons tou­jours pas digéré la pos­si­bil­ité de la moder­nité, en temps qu’historiquement, elle s’est con­sti­tuée en oppo­si­tion à ce qu’on appelle encore la tra­di­tion.

Bien enten­du, il n’y a de rap­port qu’indirect entre ma façon de rester exces­sive­ment dépen­dant et méfi­ant d’autrui et la struc­ture d’ensemble de con­sti­tu­tion de l’épistémê occi­den­tale. Il me sem­ble néan­moins que, dans une autre con­trée du monde, la con­for­ma­tion de mon psy­chisme, sans y chang­er grand-chose, aurait pu avoir une expres­sion sociale moins prob­lé­ma­tique (je pense par exem­ple aux pays d’Asie). Il ne s’agit pas, bien évidem­ment, de trans­planter l’Asie en Occi­dent ! L’Occident est l’Occident, et il nous faut bien nous en accom­mod­er. Ailleurs, ce sont d’autres ques­tions et d’autres prob­lèmes qui se font jour. Nos inté­gra­tions sociales sont signes de ce qu’est l’Occident. Ce qui n’interdit pas de ten­ter de répon­dre à ses ques­tions pro­pres — et ce d’autant moins que l’Occident reste ce vaste mou­ve­ment de dépasse­ment de ses pro­pres fron­tières et d’intégration pro­gres­sive de ses marges perçues.

En atten­dant, je dois me coltin­er cette inté­gra­tion psy­cho-sociale­ment prob­lé­ma­tique — elle est sociale­ment fort priv­ilégiée, au demeu­rant. La plainte pour­rait paraître illégitime, si ce n’est qu’elle ne con­cerne pas les con­di­tions d’actualisation effec­tive de telle ou telle forme sociale, mais bien les pos­si­bil­ités d’insertion heureuse dans les con­di­tions matérielles qui sont les nôtres (*). 

La com­plex­ité de ma posi­tion tient à ce que l’Occident exige encore l’autonomie des « sujets » qu’il est cen­sé con­stru­ire. Je ne dis­pose pas de cette autonomie-là, au sens où, je crois, je ne la com­prend pas émo­tion­nelle­ment, sans compter qu’elle ne me fait pas envie. Ce monde de « sujet » autonome, con­struc­teurs de leur pro­pre iden­tité, sous le regard jugeant du reste de l’homme, regard dont l’objet est de déter­min­er le statut, et de façon plus générale, les droits d’accès aux dif­férentes ressources, ce monde me trou­ble pro­fondé­ment. Il lui manque le fer­ment d’une équité fon­da­men­tale, à l’égard de cha­cun des actants — juges, indi­vidus, ressources, com­mu­nautés. C’est un lieu qui ne peut qu’engendrer, à toutes échelles, fon­da­men­tale­ment, la guerre — sous toutes ses formes : débat, con­tro­verse, dis­pute, éris­tique poli­tique, con­cur­rence, pres­sions sociales divers­es, pres­sion sur l’environnement, con­flit armé, etc. Aucun de ces points n’est entière­ment pro­pre à l’Occident. C’est pos­si­ble­ment leur général­i­sa­tion qui l’est. Le refus du quiétisme et la dif­fi­culté à inté­gr­er dans les mod­èles économiques la ques­tion de la coopéra­tion me sem­blent à cet égard significatifs. 

Cela dit, il y va prob­a­ble­ment quelque chose de l’espèce humaine. Le guer­ri­er est une fig­ure que je passe, il me sem­ble, trop de pas­sion à excom­mu­nier. Nous sommes des chas­seurs-cueilleurs, qui avons pos­si­ble­ment cessé bien trop mas­sive­ment et de chas­s­er, et de te lire.

(*) Elles sont par­fois économiques, au sens où la dis­par­ité des con­di­tions économiques, la struc­ture de la con­som­ma­tion et la pres­sion des class­es sociales priv­ilégiées, ren­dent extrême­ment dif­fi­cile la mise en forme d’un espace de désir et de rela­tions apaisées. 

Cela dit, s’il est bien un point de la vul­gate marx­iste avec lequel je suis en pro­fond désac­cord, c’est celui qui déter­min­erait l’infrastructure économique comme con­di­tion néces­saire du bon­heur et de la lib­erté intérieure. Je crois très pro­fondé­ment que ces sujet ne sont pas liés par des rela­tions de dépen­dance aus­si sim­plistes — non qu’il ne faille, impéra­tive­ment, s’occuper des ques­tions économiques, mais que me sem­ble fon­da­men­tale­ment viciée l’idée que la réso­lu­tion des dites ques­tions doive servir de plate-forme néces­saire à la réso­lu­tion des prob­lèmes de l’homme en général : les liens de causal­ité sont beau­coup plus com­plexe que cela et l’importance de tel ou tel fac­teur dépen­dra de l’état du monde au moment de l’analyse. aujourd’hui, il me sem­ble, avec d’autres, que le prob­lème économique, au sens large, écologique, gravis­sime, que tra­verse la planète ne peut être résolue par une sim­ple ques­tion infra­struc­turelle, mais doit pren­dre en compte l’ordre de nos désirs ; celui-ci n’est pas, de façon exclu­sive, régi par les modes de la pro­duc­tion. Il faudrait sans doute relire Marx dans cette direc­tion, de façon à sor­tir des sim­pli­fi­ca­tion out­ran­cière de telle ou telle vul­gate marx­isante — tra­vail qui ne relève pas néces­saire­ment de celui du mil­i­tant, qui a d’autres con­traintes que celle de cette forme de vérité. Il me sem­ble notam­ment que l’analyse des divers­es formes de reli­giosité ne peut être réduite à une sim­ple ques­tion d’addiction. C’est là encore une façon non cri­tique d’être pris dans l’héritage oppo­si­tion­nel de l’Occident en tant qu’héritier de la rup­ture des Lumières — et donc, pour me la jouer dialec­tique, de n’avoir pas encore dépassé le moment de la rupture.

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