Fragments d’éros – Nope, pas de pornographie

Rem­plis­sez-moi ! C’est ain­si sou­vent qu’à vingt ans l’on désire. Rem­plis­sez-moi. Dîtes-moi, non, mon­trez-moi que je suis l’objet de votre désir. Prou­vez-le moi. Prou­vez-moi ! prou­ve-moi que tu peux être le dieu qui me don­nera à moi-même, la divinité qui me lais­sera enfin achev­er cette pénible con­struc­tion d’enfance et d’adolescence – c’est tout comme –, celui qui me com­plètera, accep­tant enfin sans restric­tion que je l’aime, absorbant avec bien­veil­lance et amour ces méga­tonnes d’amour que je ne parviens pas à dévers­er, qui n’ont jamais été reçues, ou si mal, et que j’ai besoin de dévers­er, oh,tant !, et d’offrir à nou­veau, et de voir accep­tées, pour me sen­tir entier, allez, laisse-toi aimer !

À vingt ans, oui, sou­vent, l’on désire ain­si. Longtemps après aus­si, par­fois.

À par­tir de 25 ans, lorsque l’influence de la pas­sion-JCh s’est faite un peu plus dis­crète, je me suis trou­vé con­fron­té, mas­sive­ment, à ce désir-là. C’est avec B. que je l’ai exploré. Com­plexe de Pyg­malion inver­sé[1] , je l’appelais alors : je voulais être la stat­ue que l’on mod­èle, je croy­ais vouloir appren­dre, je désir­ais accéder aux plus hautes sphères de la con­nais­sance et de la maîtrise. Mais au fond, je résis­tais ferme à toute espèce en mise en forme, n’étant de tout façon pas dans la con­di­tion pour réelle­ment appren­dre. Pour cela, il aurait fal­lu que je parvi­enne à m’oublier un peu moi-même.

Je me vivais de trop con­fuse et pénible façon pour cela ; à rechercher la clef de la toute-puis­sance, on se coupe du cœur de tout appren­tis­sage authen­tique : la pos­si­bil­ité de devenir autre. Non que je ne l’aie voulu ! C’était tout sim­ple­ment impos­si­ble, tant mes fonc­tion­nements men­taux et émo­tion­nels étaient coincés dans une dynamique de défense, qui avait pu avoir son rôle, jadis, mais n’était plus qu’une gêne alors même que les stim­uli qui l’avaient déclenchée avaient depuis longtemps dis­paru. Entre tant d’autres choses, je recon­nais à B. d’avoir sou­ple­ment résisté à cela durant trois longues et belles années. D’avoir con­tenu par­fois douloureuse­ment pour nous deux ma soif de signes d’amour et de ten­dresse – soif exigeante, traduite en deman­des per­ma­nentes, dont le prin­ci­pal résul­tat est en général d’obtenir le con­traire de l’objet req­uis — surtout avec ce zozo-là !

De mon côté, il m’aura fal­lu notre assez boulever­sante rup­ture pour com­mencer à saisir quelque chose de la pos­si­bil­ité d’une toute autre façon de ressen­tir les choses – j’avais 28 ans. C’est le point d’entrée d’une évo­lu­tion dont je n’ai pas encore achevé l’histoire, je pense. Elle se jalonne notam­ment d’une série d’essais psy­chothérapeu­tiques, qui n’ont abouti qu’en 2007 avec T., au terme d’une fort belle tranche – et « l’Inde » en dif­fi­cile toile de fond – pour enfin com­mencer à me sor­tir de la con­fu­sion émo­tion­nelle et affec­tive par­fois extrême de toutes ces années.

Désor­mais, je n’attends pas d’une rela­tion qu’elle s’inscrive dans le cadre du Pyg­malion, en un sens ou en l’autre – ce qui exclut tout lien du type éraste/éromène, tel qu’il fut au cen­tre de la for­ma­tion psy­cho-socio-poli­tique du jeune homme grec… ces choses-là demeu­rant cepen­dant claire­ment encore de l’ordre du matéri­au fan­tas­ma­tique. Je n’attends d’ailleurs pas d’une rela­tion amoureuse qu’elle comble toutes mes attentes, comme pour­rait le faire l’apparition d’un dieu, le Graal, l’Esprit Saint ou le retour dans le ven­tre et l’amour de ma mère – pour autant, mal­gré moi, quelque chose d’une telle envie se man­i­feste tou­jours dans le jeu des désirs, par temps de grande fatigue, ou de déprime, ou encore lorsque cer­taines choses d’enfance affleurent ; alors se fait évi­dente la qual­ité de cette énergie que l’on ren­con­tre dans le désir pas­sion­né pour un (ou une) autre, de con­quête de soi tout autant que d’égarement. Je le sais, désor­mais : les méan­dres de la rela­tion amoureuse font par­tie inté­grante de l’existence, et ne sont pas plus à rechercher qu’à rejeter. La ques­tion n’est pas de savoir si mes attentes seront comblées ou non, mais bien plutôt de con­tin­uer à me libér­er de la néces­sité d’avoir à m’inquiéter de leur comble­ment. Comme le reste, cela peut être util­isé pour grandir – ou se détru­ire. Je sais aus­si qu’on n’aime bien qu’à s’oublier soi – atten­tion : s’oublier, ça n’est pas se renier ou revendi­quer un sac­ri­fice, rien de plus égo­cen­tré que cette volon­té de sac­ri­fice revendiquée dans l’amour, sauf à la ren­dre aus­si extrême que celle d’une Simone Weil (la philosophe). Et que je ne sais pas encore vrai­ment bien aimer. Mais je ne m’en cul­pa­bilise pas. J’y reste atten­tif.

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  1. On pour­rait dire aus­si qu’il y va d’un aléa dans la for­ma­tion du nar­cis­sisme sec­ondaire. Berg­eret m’a beau­coup aidé à rec­oller quelque chose du savoir psy­ch­an­a­ly­tique sur mon pro­pre cas, toute détes­ta­tion de cette mal­hon­nêteté intel­lectuelle et morale insigne mise à part, qui lui laisse étay­er de façon cryp­to-catholique-rance les posi­tions vat­i­canes sur ce qu’il appelle le pré­con­scient génial de Freud – dans un dis­cours dont la struc­ture con­ceptuelle est éminem­ment plus théologique que psy­ch­an­a­ly­tique dès lors qu’on en arrive à ses jus­ti­fi­ca­tions ultimes. ^

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