Identité (notes à suivre…)

La sit­u­a­tion ne peut jamais être totale­ment investie, sauf à ce qu’on y soit totale­ment ou pas du tout : deux extrêmes qui définis­sent deux façons de con­sid­ér­er un dépasse­ment des cir­cuits d’identification selon lesquels nous nous recon­nais­sons tel ou tel au regard des uns et des autres — selon lesquels nous for­geons nos iden­tités.

Une iden­tité, dès lors que ce mot recou­vre la série des réc­its dont nous nous recon­nais­sons, que nous nous attribuons, voire que nous revendiquons, ce n’est pas grand chose d’autre qu’un fais­ceau d’habitudes acquis­es, plus ou moins har­monieuse­ment coor­don­nés. Une iden­tité, du coup et plus fon­da­men­tale­ment, c’est ce germe polaire d’où se syn­thé­tise l’unité de ces fais­ceaux, en tant qu’ils sont miens, en tant que je les revendique tels — reven­di­ca­tion qui peut pren­dre les formes sub­tiles, dès lors que je recon­nais cette main comme ma main, cette pen­sée comme ma pen­sée – l’emphase sur le pos­ses­sif indique un rap­port par­ti­c­uli­er qui s’instaure à cette main ou cette pen­sée, en tant qu’elle sont dites miennes, ce d’une façon d’ordinaire con­sid­érée comme triv­iale mais qui ne me sem­ble pour­tant pas aller de soi.

Dès lors que la sit­u­a­tion est investie par une iden­tité, elle échappe. Le pro­pre de toute iden­tité, dans le sens précédem­ment esquis­sé, est de découper le monde en “moi” et “pas-moi”. En ce sens, elle est rela­tion­nelle. Une con­ver­sa­tion en cours avec jsc sur ce sujet lais­sait appa­raître ceci (je glose, large­ment, à ma sauce) : une iden­tité s’assure d’elle-même (de son iden­tité) dans le rap­port d’identification qui la relie à autrui. Dit autrement, le fais­ceau des habi­tudes est con­solidé et syn­thétisé comme unité de mon iden­tité dans le rap­port con­sti­tu­ant à un autre, image sup­port ou mod­èle — papa, maman, pour les ima­go fon­da­men­tales, mais il en est d’autres.

En sit­u­a­tion, une iden­tité ne peut que se con­fron­ter à ce qui n’est pas elle : tôt, elle a pris pli de tout ramen­er à soi, pli essen­tiel de la vie de et en rela­tion dont elle a tiré son iden­ti­fi­ca­tion comme moi-même ! Con­fronta­tion, affron­te­ment, effron­terie : c’est le régime du con­flit, insé­para­ble du tri qui doit se faire entre moi et non-moi et reste soumis à l’approbation de l’instance iden­ti­fi­ca­trice : tat­soin ! autrui sous une forme ou une autre – ici, autrui peut n’être que la fidél­ité raide à une habi­tude.

Or. Or or or. La sit­u­a­tion est sou­ple. La sit­u­a­tion est diverse. La sit­u­a­tion n’est jamais deux fois la même – comme cer­tain fleuve, hér­a­clitéen. Cela, nous sommes en mesure de le recon­naître. Il nous est bien plus dif­fi­cile d’y accorder notre action : le plus sou­vent, c’est notre iden­tité, qui abor­de la sit­u­a­tion – je-ingénieur, je-philosophe, je-petit-poucet, prince-char­mant ou haut­bois-dor­mant. Blo­go­do plouf, dès lors, messieurs et dames de la com­pag­nie, sit­u­a­tion-la pati, sit­u­a­tion finie ! Sit­u­a­tion : c’est devenu réc­it d’identité, avalée par iden­tité, découpée en petits-morceaux hachés de viande à dévor­er par iden­tité vorace, moi d’un côté, pas-moi de l’autre. La sit­u­a­tion, là, ce n’est plus rien d’une sit­u­a­tion : c’est un bout de monde que je porte à la lutte, que je char­cute et met en case : ce qui me plaît, ce qui ne me plaît pas, moi, pas-moi. Tout ce qui n’entre pas dans ce sché­ma, je ne le vois plus. La sit­u­a­tion, là, en ce cas, n’est que très par­tielle­ment investie.

Elle ne peut l’être totale­ment que lorsque s’apaise la lutte de l’identité pour son main­tien au sein de ses habi­tudes. Cess­er de lut­ter, cela demande à ce que le réseau des habi­tudes soit con­sid­érable­ment dis­tor­du – essen­tielle­ment : qu’on cesse de s’y accrocher. J’y vois au moins deux direc­tions : l’indo-européenne et l’indo-asiatique. L’indo-européenne renchérit sur le sens de l’identité : Soi (atman) védan­tique ou âme chré­ti­enne ; mais au point de la dilater la ren­dant égale à l’absolu – iden­tité du brah­man et de l’ītman, nais­sance du Christ en l’âme vidée de toute déter­mi­na­tion mondaine. L’indo-asiatique au con­traire gomme l’identité, la vide de tout sens, la rend homogène au flux de ce qui flue (et tout flue, loi de la copro­duc­tion con­di­tion­née du boud­dhisme, pratītyasamut­pā­da ou pan­ta rhei, hér­a­clitéen encore – mais la moitié d’Héraclite seule­ment, atten­tion) et par­le de vacuité (&347;&363;nyata). Le style au fond ne dif­fère que parce qu’il y a des iden­tités qui s’y enga­gent en quête non plus de l’identification de soi, mais de la réal­i­sa­tion de leur pro­pre nature – ce qui sig­ni­fie : ce qu’elles sont cha­cune réelle­ment et non plus en tant qu’identifiées par et dans le réseau des habi­tudes issues de la pres­sion d’autrui.

Ceci : qu’on puisse espér­er se détach­er de ce qui nous a con­sti­tué, est moins mys­térieux qu’il y paraît — parce que nous sommes capa­bles de nous ren­dre compte que tout flue ; et que nous savons voir aus­si par­fois à quel point les habi­tudes qui nous habil­lent nous con­traig­nent ; et que nous jouons à ces jeux de la faim dont la satiété n’est que trop fugace récom­pense.

La sit­u­a­tion ne peut alors être totale­ment investie que si rien de ce qu’elle présente n’est gom­mé. Et cela n’est pos­si­ble que si on (en tant qu’identité iden­ti­fié à ses réc­its pro­pres) n’est pas là ou que si on (en tant qu’identité iden­ti­fiée au tout du monde/de l’âme ou au rien du monde/de l’âme) est totale­ment présent à tout ce qui, là, flue. Bien sûr, en son essence, c’est très sim­ple – au sens où c’est nous, par­lants depuis des iden­tités divers­es, qui com­pliquons tout[1]

Je voudrais enfin con­clure sur trois choses – le présent post, fort théorique, sem­blant rompre mon récent et inédit élan biographique.

1. Ces sujets-là m’intéressent depuis tout petit – n’en aurais-je que depuis assez récem­ment la com­préhen­sion (intel­lectuelle) que j’expose ici. Il y a deux raisons à cela : cela promet des par­adis ailleurs que dans l’expérience ordi­naire, et j’ai détesté – et me suis détesté dans – l’expérience ordi­naire.

2. C’est en lien avec « l’Inde », dont je par­lerai peut-être un jour, au moins factuel­lle­ment (mais il n’y pas de sujet sur lequel je puisse me mon­tr­er plus pudique, à défaut d’être réservé quand à cette pudeur même), et dont la ren­con­tre ne me fut en apparence pas facil­itée par cette même recherche du par­adis ailleurs qu’ici main­tenant – dans la sit­u­a­tion, donc.

3. C’était rare, jusqu’ici, que les textes me vien­nent aus­si explicite­ment biographiques. Un peu comme si je pou­vais à présent don­ner cette iden­tité en partage. Non que je m’en dévête, non. Mais qu’elle soit plus flu­ide, peut-être, ou moins col­lante, et en tout cas plus facile à met­tre à dis­po­si­tion – moins coupable, aus­si, je crois, et de toute façon moins prob­lé­ma­tique, et mieux inté­grée à ma sil­hou­ette.

Notes

  1. Il n’y a rien d’original dans ce que je racon­te ici. C’est même tout à fait de la sec­onde main, je ne par­le pas depuis l’expérience de la sit­u­a­tion, mais de croy­ances (à par­tir des habi­tudes, donc) con­fortées par un milieu, des lec­tures, des cog­i­ta­tions, quelques agi­ta­tions, le sou­venir de choses qui me sont arrivées, l’espoir de choses qui pour­raient se pro­duire. ^

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Enter Captcha Here : *

Reload Image

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.