J.-Ch.

Le mot homo­sex­uel est entré dans ma vie, j’avais 16 ans.
Je m’en sou­viens plutôt bien, ce qui est plutôt rare – ma mémoire des événe­ments est déplorable, inverse­ment pro­por­tion­nelle à celles de machins très éloignés de la vie de tous les jours, en fait.

C’était l’été. Juin avait trans­for­mé les cours de langue en grands goûters de fin d’année, pour le plus grand plaisir d’à peu près tout le monde, pro­fesseurs y com­pris. J’étais amoureux de lui. Ca fai­sait un an, oui, que ça durait. Grande gueule aux cheveux en rogne, la tronche mobile de ceux qui souri­ent aus­si vite qu’ils s’emportent, et une sen­si­bil­ité bien plan­quée — mais ça, on a rarement pu me le cacher :o)

J’en étais amoureux, voui. Mais je ne le savais pas. Ca m’était tombé dessus comme une fièvre indé­cise, en Sec­onde, je crois, je ne sais plus trop. À l’époque, c’était juste une atti­rance vague, mon regard aiman­té, une envie de rester dans son sil­lage. J’étais telle­ment esseulé, et per­suadé que ça ne pour­rait pas chang­er, que je lais­sais ce sen­ti­ment se noy­er dans tous les autres, sans lui accorder d’importance – c’était à peu près du même ordre que ce que j’éprouvais au col­lège en regar­dant les mecs courir et se bat­tre dans les cours de récré : fasci­nants et totale­ment inac­ces­si­bles. À cette époque, j’avais déjà une sex­u­al­ité mas­tur­ba­toire assez intense, mais aucun fan­tasme explicite­ment homo. Notre his­toire sco­laire com­mune nous a rap­prochés. Je partageais la tête de classe avec un petit groupe, dont il fai­sait par­tie. Pre­mier groupe où je me retrou­vais inté­gré.

Dès la 1èS, nous nous étions rap­prochés, tis­sage d’une ami­tié à mes yeux totale­ment improb­a­ble mais dont je me lais­sais gris­er. Je n’avais pas vrai­ment de désir physique, et aucune idée de la nature du sen­ti­ment qui me pous­sait vers lui : ami­tié pla­tonique, je me dis­ais, inno­cem­ment, vrai­ment. Je crois que je l’ai rac­com­pa­g­né chez lui pra­tique­ment tous les soirs, peu s’en faut. Je me sou­viens de ces con­ver­sa­tions qui pou­vaient s’éterniser au pas de sa porte. Je me sou­viens aus­si de ces silences, si longs, dont je n’ai jamais com­pris pourquoi il les fai­saient dur­er, alors qu’il lui aurait suf­fit d’un “ben, bon­soir !” pour ren­tr­er chez lui. Je me sou­viens de cette fin d’après-midi, au pas de sa porte, où je lui fis une déc­la­ra­tion d’amitié. Je me sou­viens qu’il accep­ta, et com­ment je volais, à vélo, en ren­trant à la mai­son le cœur plus large que toute poitrine. Je me sou­viens de ces après-midi chez moi, malade d’un télé­phone qui ne son­nait pas, qui son­nait par­fois. Je me sou­viens recueil­lant avec fierté — il se con­fi­ait à moi ! — l’évolution de ses his­toires amoureuses. Je me sou­viens aus­si que j’aurais bien aimé une acco­lade de lui, juste ça, repos­er dans ses bras – mais ce n’était pas un tac­tile, plutôt un garçon pudique, jusqu’à ses sen­ti­ments.

Et puis je me sou­viens de cette petite note que je lui lais­sais pen­dant un de ces fameux goûters de salle de classe, en juin 1986, lui deman­dant en sub­stance de pass­er un peu plus de temps avec moi, que c’est pas parce qu’il avait une copine qu’il fal­lait me nég­liger. Et jusque là, je me sen­tais totale­ment légitime. Un ami qui cause à son ami. Ce n’est que lorsqu’un copain com­mun est venu me deman­der Mais qu’est-ce que t’as dit à JC, il est furax ! Il est par­ti dans le couloir flan­quer des coups de pied dans le mur !?, ce n’est que là, pré­cisé­ment, que je me suis dit quelque chose ne va pas, que je me suis dit c’est de la jalousie que je lui fais, que je me suis dit c’est pas de l’amitié, c’est de l’amour, et que j’ai vu que lui l’avait com­pris, bien avant moi, depuis je sais pas quand. Je suis ren­tré à la mai­son. Je l’ai pas atten­du. Je suis ren­tré tout seul. Foudroyé. Tout trou­vait sa place. Les engoue­ments. Les dés­espoirs. La tristesse. Le plaisir de son con­tact. Les jours passés à penser à lui.

Je suis resté bien une heure assis dans un fau­teuil du salon, à regarder le planch­er et mes idées qui se réor­gan­i­saient enfin. C’est alors que le mot est entré dans mon exis­tence. A ce moment-là. Homo­sex­uel. Ca ne m’a pas fait mal, ça m’a juste anéan­ti et aus­si, quoique plus secrète­ment, ça m’a excité – c’était ça en plus du reste, mais ça, c’était quelque chose, quelque chose de dif­férent, de pas banal, et dont je pou­vais me pré­val­oir, alba­tros mal­mené par les marins : une vraie orig­i­nal­ité.

J’avais quand même aus­si assez lu pour savoir que cer­taines amours ado­les­centes peu­vent suiv­re cette voie, puis évoluer vers un choix d’objet plus con­forme aux attentes sociales. Mes par­ents n’avaient pas de malveil­lance – ni non plus de bien­veil­lance par­ti­c­ulière – envers ça. Ca ne les con­cer­nait sim­ple­ment pas — ils avaient juste aver­tis leurs enfants de pren­dre garde aux vieux Messieurs qui ne rêvent que sodomie sur chair fraîche (si, si, z’avaient dit ça, pas dans ces ter­mes-là, mais l’esprit y était , y peut met­tre son zizi dans ton der­rière et ça fait pas du bien !!). Pas de cli­mat appuyé d’homophobie. Et par ailleurs, de façon réitérée, la promesse qu’ils seraient là en cas de coup dur – promesse tenue. Je ne leur ai de toute façon pas par­lé de tout ça tout de suite. J’ai atten­du de voir com­ment évolueraient ces euh amours ado­les­centes.

Il y eut les grandes vacances. Plutôt mal­heureuses. Puis la ren­trée. Je le retrou­vais. Nous étions tou­jours amis. Je savais désor­mais ce qui m’animait, ce fut plus facile d’en con­trôler les débor­de­ments émo­tion­nels. Il n’en fut pas ques­tion, d’ailleurs. Mais cela ne me ren­dit pas heureux pour autant. Je me mis à explor­er mes fan­tasmes, décou­vrant tou­jours un peu plus à quel point ils pou­vaient me pouss­er vers un corps de garçon, et vers le sien. Je me sou­viens de ce Nou­v­el An passé à dormir le nez dans un de ses pulls — il avait une odeur cor­porelle qui imprég­nait tous ses vête­ments et qui me rendait fou. Je me sou­viens de ce voy­age sco­laire en Hol­lande, où je m’enivrais de cul­ture pour oubli­er à quel point j’étais mal­heureux, mal­heureux, mal­heureux, comme on peut l’être à 17 ans paumés quand le type qu’on aime vous accom­pa­gne… avec sa copine. Je me sou­viens que j’écoutais le Te Deum de Berlioz, en boucle. Et Sting, Dream of the Blue Tur­tle, qu’il m’avait fait décou­vrir, tout comme Depeche Mode, et quelques autres, alors que je n’écoutais que du clas­sique. Je me sou­viens de nos longues prom­e­nades le long du Chemin des Douaniers et sur la plage, à débrouiller ses dif­fi­cultés psy­chologiques, avec ses par­ents, ses amies — j’étais une excel­lente oreille, au fond. Et il y eut un soir, et un matin. Mais ce n’était tou­jours pas bon.

Bac­calau­réat, vacances, puis his­toires diver­gentes. Il m’a fal­lu 8 ans, jusqu’à 25 ans en gros, pour me sor­tir, non, pas JC de la peau, mais de la souf­france que son pas­sage avait lais­sée. Il m’a été totale­ment impos­si­ble de tomber amoureux pen­dant tout ce temps-là. Non qu’il n’y ait eu des aven­tures, à par­tir de 19 ans. Toutes furent de cour­tes durées, sou­vent expédi­tives. J’ai largué, mal­gré moi, tous ceux qui m’ont abor­dés : une rela­tion qui s’annonçait durable me fai­sait très rapi­de­ment tomber en désamour, au point de ne plus sup­port­er le corps de l’autre à mes côtés. Et je ne savais pas anticiper ça. Je croy­ais tou­jours que ça passerait, que ce n’était pas le bon. Répéti­tions sur répéti­tions. Juste le fan­tôme de JC : la douleur et l’inaccompli. Je ne l’ai com­pris que lorsque les choses ont com­mencé à cica­tris­er. Et alors j’ai ren­con­tré B.

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