Un bout de bio

Depuis tout petit, je suis un affamé de con­tacts. Mais j’ai tout blo­qué. Cela s’est fait rapi­de­ment, je pense. Dans l’enfance déjà – trop tôt trop sage, enfant sans prob­lème, sco­lar­ité de comète, ami­tiés rares, sauf par­mi les livres, dans un isole­ment douloureux autant qu’indispensable.

Je n’ai jamais été un vrai grand frère, ou trop rarement. Mon frère en a souf­fert, plus sans doute que je ne parviens à me l’imaginer aujourd’hui. Univers clos sur une soif tou­jours plus grande de savoir, et la peur sou­vent panique des autres – les autres : bolides de désirs insa­tiables, impos­si­ble à lire et con­tenter – le savoir : ce qui me don­nerait accès à la maîtrise de leur vitesse. J’ai rem­placé les ivress­es des accéléra­tions physiques par celles des jeux de l’esprit : mon­des imag­i­naires, con­tes, mytholo­gies, sci­ence-fic­tion, objets improb­a­bles des sci­ences physiques, math­é­ma­tiques, ou biologiques, con­nais­sances des dis­cours adultes à l’âge des con­ner­ies et du foot. Cul­tiv­er l’ailleurs, les mots et les images de l’ailleurs, fut la grande affaire de mon enfance ; je n’ai jamais aimé le sport et moins encore le ver­tige des grands manèges, tout ce qui demande trop au corps.

J’ai longtemps été pétri­fié par les autres. Quelques amis et amies avant mes 10 ans. Par la suite, j’ai surtout fréquen­té les filles – fort sen­ti­ment de faute de mieux. A l’âge où l’on pelote ses pre­miers bour­geons de poitrines, je n’avais d’yeux que pour l’énergie pleine d’insensibilité et d’héroïsme crâne des garçons. Dieux, que ces corps me fascinèrent, solaires, bru­taux, inac­ces­si­bles ! Ce n’est que très longtemps après, récem­ment en fait, que j’ai pris con­science de ce qu’ils véhic­u­laient de mon pro­pre corps à moi, de l’image désirée de ce corps que j’ai tant détesté, enveloppe mal­in­gre et voûtée que je trou­vais sans beauté, trop fémi­nine – on m’a sou­vent pris, et tar­di­ve­ment, pour une petite fille ; je ne me suis jamais sen­ti petite fille, au demeu­rant ; tout cela, mal­gré l’habitude et du fait de l’habitude, était sub­tile­ment blessant – et qui n’attirerait jamais per­son­ne.

On occulte vite. J’ai un peu de mal aujourd’hui à bien me sou­venir de mes sen­sa­tions dans ce grand esseule­ment, tra­ver­sé de quelques ami­tiés ful­gu­rantes ou étranges, avec des filles et de rares garçons. Et des livres en pagailles. Je tombais amoureux – mais je n’avais pas de nom pour ce sen­ti­ment-là – de per­son­nages de romans, pre­mières effu­sions sen­ti­men­tales sur des héros de Bib­lio­thèque Verte. Vers les 12–13 ans, con­va­in­cu de ma grandeur d’âme – hyper­sen­si­ble, en fait –, je me suis aus­si un temps vécu sur le mode angélique, si pur dans un monde si rude, puis, comme par des­tin, détaché des choses du sexe et de l’amour – alors que je suis une foutue pile de sen­su­al­ité.

Mon enfance, et mon ado­les­cence, c’est en bonne par­tie une ten­ta­tive glob­ale­ment réussie de détourne­ment vers les univers intérieurs des éner­gies dont se nour­ris­sent les appétits d’exploration du monde et de ren­con­tre des autres. Stratégie robuste­ment névro­tique, qui ne devint payante que vers 17 ans, quand j’entrai en Ter­mi­nale – péri­ode à laque­lle le con­tenu de ma tête se mit à intéress­er les copains de classe.

L’histoire qui suit, tou­jours en cours, est celle du ravaudage de ma sen­si­bil­ité, un assez long chemin pour retrou­ver le con­tact avec les autres, avec mon corps aus­si – trou­ver la pos­si­bil­ité de l’habiter de façon pais­i­ble et joyeuse. J’ai été longtemps comme étranger aux autres. Cela été bien plus déter­mi­nant que cette homo­sex­u­al­ité décou­verte à 17 ans comme la pre­mière foudre, et dont j’ai pu penser – le sou­venir en est très net, sous le préau d’Albert Vinçon, à Saint-Nazaire, vers mes 12 ans – Pourvu que ce truc là ne me tombe pas dessus, en plus du reste, à un âge où je n’avais con­science d’aucun désir par­ti­c­uli­er en ce sens, mais où tapette ne m’était pas une insulte incon­nue…

D’où, aujourd’hui encore, ma fas­ci­na­tion pour vous autres, vivants bien plus que, plus jeune, je ne l’ai été, et bien plus divers que mes grands sché­mas n’ont jamais pu vous réduire – réduire pour ten­ter de maîtris­er la peur, le désir, le chemin vers un corps de mou­ve­ment et de jouis­sance. Je me laisse encore pren­dre au piège du spec­ta­teur. Ca crée en moi, ces frag­ments de vie que vous offrez – textes, pho­tos, etc. – un sen­ti­ment d’ouverture tout à fait arti­fi­ciel par rap­port à la sit­u­a­tion – nous ne nous con­nais­sons ni d’Abel ni de Caïn – mais à la fois un abîme et une évi­dence. C’est très physique — la sen­sa­tion est local­isé dans le plexus, comme si la cage tho­racique cher­chait plus large. C’est sans doute comme cela que l’on tombe amoureux sans réelle­ment bien con­naître l’autre – pas de panique, aujourd’hui, je ne peux plus être pris (que je crois :o) ) au piège de l’at first sight : j’en ai foutrement souf­fert des con­séquences de 17 à 25 ans à peu près, et depuis : totale­ment vac­ciné ! Il y a de quelque chose d’infini dans ce sen­ti­ment d’ouverture. Je le sais, depuis que je suis tout petit. J’ai juste la sen­sa­tion d’avoir dû faire un putain de détour pour seule­ment m’en ren­dre compte. Main­tenant, je voudrais bien m’ouvrir pour de bon à la con­nais­sance qu’il y a dans cet infi­ni-là.

(note de 2014 : ini­tiale­ment pub­lié sur GA. L’adresse était aux lecteurs du Jour­nal des Inscrits.)

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Enter Captcha Here : *

Reload Image

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.