Trolls

Le troll est à l’origine une plus ou moins sym­pa­thique créa­ture des pays du Nord liée à un ter­ri­toire : un génie du ter­roir, donc. Pas for­cé­ment très intel­li­gent — lié au monde chthonien, il a plutôt le cerveau des choses qui poussent : lent et per­sévérant — il peut se mon­tr­er béné­fique ou malé­fique, en fonc­tion de l’histoire du lieu et de ceux qui sont mis sur son chemin. C’est l’avancée du chris­tian­isme qui en fera un être sys­té­ma­tique­ment asso­cié au dia­ble, par essence aus­si malveil­lante que stu­pide.

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Par exten­sion, le trol­lus ter­neten­sis syn. weben­sis est une créa­ture vivant dans les dessous maus­sades et boueux de la Ter­nette. Le Troll d’Internet est rarement intel­li­gent — il se fait même un bla­son de sa stu­pid­ité — et représente une fonc­tion de nui­sance suff­isam­ment notable pour qu’on ait sou­vent à pren­dre des dis­po­si­tions pré­cis­es et rad­i­cales à son encon­tre.

C’est que les trolls de ce genre se nour­ris­sent exclu­sive­ment de l’attention qu’on leur porte, en tant qu’ils se présen­tent comme vecteurs de désor­gan­i­sa­tion des com­mu­nautés virtuelles. Ils sont attirés par les regroupe­ments d’internautes : c’est là qu’ils trou­vent leur pitance. Forums et blogs leur sont des lieux de prédilec­tion, mais je sup­pose que les MMORG ont les leurs, ain­si que toute autre com­mu­nauté.

Leur orig­ine est con­fuse. On ne sait s’ils pré-exis­taient à la Ter­nette. Tou­jours est-il que les pre­miers forums — quand la noosphère était sous UNIX — ont eus leurs trolls. D’aucuns sup­posent qu’il s’agit de virus, local­isés dans les cerveaux humains et engen­drés par boot­strap lors de l’interaction entre l’humain et le monde virtuel. D’autres, plus auda­cieux, sug­gèrent qu’il faut y voir des entités internes au web, auto-organ­isée à par­tir des courants d?intentions engram­més dans les entrelacs de mes­sages échangés sur la Ter­nette : une forme de vie maligne émer­gente, d’autant plus vivace qu’on l’alimente en atten­tion — on objectera à ceux-là qu’on ne voit pas pourquoi ce type de mécan­isme ne devrait don­ner vie qu’à des entités maligne ; une réponse pour­rait être qu’on se dés­in­téresse assez vite, surtout dans la noosphère telle qu’elle est actuelle­ment con­sti­tuée, des formes de vie présen­tant des car­ac­tères plus débon­naires, j’y reviendrai.

Le troll ne survit donc que s’il peut désor­gan­is­er les principes autour lesquels une com­mu­nauté se retrou­ve : installer la zizanie, détourn­er les con­ver­sa­tions à son prof­it — jamais de façon con­struc­tive -, voire détourn­er les fonc­tion­nal­ités mis­es à dis­po­si­tion des inter­nautes de l’usage pour lesquelles elles ont été conçues, non pour pro­pos­er au béné­fice de tous un usage plus inven­tif, pour met­tre en dan­ger l’existence même des dites fonc­tion­nal­ités (le spam peut être une pro­duc­tion de troll — on dit aus­si : une merde ou une chi­ure), voire de la com­mu­nauté tout entière.

Tout troll se spé­cialise donc et tous ne sont pas aus­si nuis­i­bles les uns que les autres. Etant enten­du que plus les dégâts sont impor­tants, plus on par­le d’eux — ce point est essen­tiel : un troll n’est pas un hack­er qui se con­tenterait de la gloire ou d’un suc­cès d’estime lim­ité à quelques hap­py few -, plus le troll est con­tent et prospère. C’est hélas la propen­sion la plus spon­tanée de l’internaute moyen que d’entretenir cette forme de vie par­a­sitaire qu’est la vie du troll, que l’on croie pou­voir guérir le troll de ses con­cep­tions erronées ou le détourn­er de ses com­porte­ments nuis­i­bles, ou, pire, que l’on s’imagine le troll sérieux — c’est ce qui explique aus­si qu’il y ait si peu d’anges sur la Ter­nette, ain­si que je l’évoquais plus haut : on s’y intéresse trop aux trolls, ça fait fuir les elfes.

Par con­séquence se débar­rass­er d’un troll pren­dra plusieurs formes en fonc­tion des espèces de trolls.

Trol­lus ter­neten­sis occa­sion­alis : troll occa­sion­nel ou de pas­sage, comme une affec­tion inopinée mais bénigne — on remar­quera que je penche pour l’explication virale (cf. ci-dessus) de l’origine du troll. Peut s’emparer de n’importe qui, et laiss­er plusieurs gross­es merdes, assez drôles par­fois, gênantes sur le moment. Ce troll se recon­naît à ce qu’on peut sou­vent dis­cuter sérieuse­ment avec lui pen­dant même sa phase active. Assez inof­fen­sif. Le con­sid­ér­er comme un mal néces­saire.

Trol­lus ter­neten­sis loquax : ou troll bavard. C’est un troll qui inter­vient sur les forums pour y dépos­er des com­men­taires sem­blant aller dans le sens de la dis­cus­sion, mais la rad­i­cal­isant de telle sorte qu’elle est vite détournée de son sens ini­tial. Pra­tique assez fréquem­ment l’insulte ou le pro­pos uni­latéral et non argu­men­té met­tant en jeu des lignes de pen­sée usuelle­ment très forte­ment dis­qual­i­fiées sur le forum où il inter­vient. Ce n’est un troll dan­gereux que si les par­tic­i­pants au forum entrent dans son jeu. Ignor­er ses inter­ven­tions le fait en général, dans un pre­mier temps, surenchérir dans l’excès, puis dis­paraître comme un mau­vais vent dès lors qu’il réalise ses inter­ven­tions n’avoir aucune prise.

Trol­lus ter­neten­sis spa­men­sis : ou troll spameur. Plus ennuyeux. C’est un troll qui chie large et gras. Inter­vient sur les forums, dans les boîtes-à-cour­riel, dans les chats, en insérant des extraits de textes n’ayant un rap­port plus ou moins loin­tain avec le sujet, dans des pro­por­tions con­sid­érables. Seules solu­tion : ban­nir le troll, sans relâche, et sans jamais men­tion­ner qu’on l’a ban­ni. Prob­lème : ce type de troll, comme cer­tains virus, con­naît un taux de muta­tion élevé : il peut revenir sous un autre nom. Ne pas se dés­espér­er et pour­suiv­re. Un appel aux webmestres peut être néces­saires.

Trol­lus ter­neten­sis sub­tilis : ou troll sub­til. Troll créant sur les forums des sujets, des pro­fils dans les sites, à seule fin d’y amen­er des inter­nautes plus ou moins cré­d­ules à réa­gir. Très dur à détecter du pre­mier coup ; il est très facile de s’y laiss­er pren­dre. Le com­bat­tre est aisé, il suf­fit d’ignorer son pro­fil ou ses sujets. Si ceux-ci passent la mesure — matériel illé­gal, par exem­ple — un appel aux webmestre est essen­tiel. Le grand dan­ger de ces trolls est quand ils vien­nent en groupe. Un groupe de troll, c’est en puis­sance une men­ace fas­ciste, ou un anar­chisme destruc­teur sans réel pro­jet — hop, loi de God­win.

Le troll n’est pas trop dif­fi­cile à com­bat­tre, mais une attaque de trolls peut fort bien vous pour­rir la vie, au point d’en quit­ter les lieux. Utilis­er des tac­tiques de troll pour com­bat­tre un troll est extrême­ment périlleux, je ne l’ai jamais, vu réus­sir. même con­tre un troll sub­til. Les webmestres ont un rôle essen­tiel à jouer dans cette affaire, con­sub­stantielle à l’existence des lieux qu’ils pro­posent aux inter­nautes, et d’autant plus que ces lieux sont libres d’accès. Ce sont eux qui pro­posent les out­ils pour lim­iter l’influence des trolls, ce sont eux qui, en dernier recours, peu­vent pren­dre des mesures d’exclusion plus sévères.

Cela dit, n’oublions pas : une société qui entend vivre sous l’égide de la lib­erté démoc­ra­tique tout en élim­i­nant les trolls est un non-sens. La lib­erté démoc­ra­tique, cela se con­quiert et se main­tient dans les con­sciences poli­tiques, sociales et éthiques, voire affec­tives de cha­cun. En ce sens, elle est frag­ile, et soumise par essence à l’émergence des trolls en son sein. C’est parce que le pou­voir en place refuse ce point qu’il souhaite met­tre en place les sys­tèmes de con­trôle qui lui per­me­t­traient de lim­iter l’influence des indésir­ables, en cela lib­er­ti­cide pour l’ensemble de la com­mu­nauté. Il est des trolls au pou­voirs de nui­sance bien plus impor­tants : trol­li politi­ci. La lutte con­tre toutes les trol­leries de l’existence est d’abord du devoir de cha­cun, bien avant d’être celui des autorités, quelles qu’elles soient. S’il n’y a pas d’ange sur la Ter­nette, et bien peu d’elfes, je pense que nous pou­vons aus­si nous l’imputer à nous-mêmes.

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