Le Labyrinthe de Pan

Atten­tion : Cet arti­cle con­tient suff­isam­ment d’élément sur le film dont il traite pour être con­sid­éré comme un spoil­er.

L’Espagne de 1944 donne le cadre, et le ton. Ofe­lia (Ivana Baque­ro), huit ans, entre­tient une pas­sion pour les con­tes de fées. Son père est décédé et sa mère (Adri­ana Gil), s’essaie à refaire sa vie avec l’homme dont elle est enceinte, Vidal, cap­i­taine de l’armée fran­quiste (Ser­gi Lopez) dont l’énergie bru­tale est con­sacrée toute à l’écrasement du maquis en bor­dure duquel il a pris gar­ni­son. Ofe­lia, nou­velle­ment arrivée, décou­vre der­rière la mai­son, étrange ter­rain de rêve, un labyrinthe dont le por­tail s’orne d’une tête de faune, archi­tec­ture présente en ces lieux d’antique mémoire comme elle l’apprend rapi­de­ment. Très vite alors, mon­des et vio­lences s’entrelacent à mesure que s’intensifie avec la guerre la dureté de « ce que l’homme fait à l’homme »[1] , du coeur mag­ique du labyrinthe, sour­dent par la voix d’un vieux Faune les épreuves que la petite fille devra traverser, 

Je passe très vite sur les per­for­mances des acteurs, fort con­va­in­cantes dans l’ensemble — seule par­fois Ivana Baque­ro paraît avoir du mal à trou­ver le chemin de son per­son­nage, par­ti­c­ulière­ment d’ailleurs dans cer­taines des scènes où elle devait jouer devant écran bleu : il est clair alors qu’elle ne sait pas ce qu’elle voit et ne ressent pas ce que son per­son­nage devrait ressen­tir. Je désire surtout dégager une inter­pré­ta­tion d’ensemble à l’éclat mat ce scé­nario entretis­sé de noirceur et vio­lence. Les per­son­nages y sont pris dans un étau se resser­rant avec tou­jours plus de cru­auté et arrachant peu à peu aux vivants toute pos­si­bil­ité de sim­ple­ment con­tin­uer. Ce que ressen­tent les adultes est passé au crible de notre regard et au fil­tre réson­nant de celui d’une fil­lette rêveuse de huit ans plongée dans ces événe­ments — out­re un fugace bébé, c’est le seul enfant du récit.

Tout comme par deux fois Alice — à laque­lle on l’a beau­coup com­parée -, Ofe­lia passe dans un monde miroir de la logique des adultes. Mais là où le pays des mer­veilles et l’autre côté du miroir don­nent à la pre­mière les clefs de l’irrationnelle ratio­nal­ité de la pen­sée, des absur­des règles de bien­séance et de préséance et des occu­pa­tions quo­ti­di­ennes, pour la sec­onde, le labyrinthe du grand faune est d’emblée con­t­a­m­iné par l’horreur qui détrempe le monde des hommes. Les rêver­ies d’Ofelia ne peu­vent acquérir cette valeur apotropaïque et con­struc­tive qu’ont ses songes pour Alice. S’il y va bien dans les deux cas d’une ini­ti­a­tion, c’est au monde des hommes pour l’héroïne de Car­roll, à l’outre-monde chthonien du roy­aume dont elle serait princesse pour celle de Del Toro — on se sou­vient que tra­di­tion­nelle­ment, le peu­ple de dessous la terre, elfes ou nains des légen­des, est étroite­ment appar­en­té aux morts.

Les épreuves aux­quelles Ofélia se voit soumise dou­blent sym­bol­ique­ment celles qu’elle doit affron­ter au quo­ti­di­en — arrache­ment à sa ville pour une cam­pagne reculée, à la mémoire de son père pour la tutelle d’un homme cru­el à la pater­nité au mieux nom­i­nale, con­fronta­tion à la soli­tude et à l’égoïsme des adultes, à la hideur de leur univers sans magie — “Les fées, ça n’existe pas ! “, sans ten­dresse ni espoir, à leur sadisme (cer­taines scènes sont dif­fi­cile­ment souten­ables), à la souf­france et à la mort. Comme un cra­paud assas­sine un arbre en étouf­fant ses racines, Vidal affame une région alors qu’il se gave en com­pag­nie des nota­bles — le par­al­lèle entre les deux est ren­for­cé par celui des clefs) ; et l’Eglise-croquemitaine — oh ce Christ-évèque au corps de momie trébuchante, sèche et putré­fiée ! — laisse aux hommes faire aux corps de leurs prochains ce que bon leur sem­ble, puisque Dieu s’est déjà occupé des âmes.

De même qu’Alice finit tou­jours par se sor­tir de ses rêver­ies, Ofe­lia trou­ve le chemin un jour per­du par son âme et rejoint le pays d’en-dessous, où elle retrou­ve père et mère. Dit de plus abrupte façon : elle meurt. Car c’est bien à cela que sont con­fron­tés les per­son­nages : la mort d’une petite fille de huit durant la guerre d’Espagne. C’est à nous seuls qu’est don­né un plus vaste con­texte, à nous seuls que le réal­isa­teur voudrait faire croire aux con­tes de fées. Selon un procédé exacte­ment symétrique du réc­it fan­tas­tique, qui fait de l’inhabituel un réc­it rap­porté dans une sit­u­a­tion très ordi­naire, c’est ici l’histoire de notre monde qui est insérée dans un con­texte d’emblée fan­tas­tique, réc­it-cadre mis en place par la voix off du nar­ra­teur. Et ces deux mon­des s’opposent, je le dis­ais plus haut, comme celui des vivants à celui des morts. Dès la séquence d’ouverture, on entre chez les hommes après être passé dans un monde de cat­a­combes, mais dans le temps inver­sé de l’agonie d’Ofelia. Le film ouvre sur sa fin en un temps rétro­grade qui nous ren­voie vers le temps des hommes et de l’histoire. Une princesse s’échappera ? elle est déjà rev­enue. Le temps de dessous n’est pas celui du dessus. Et c’est pourquoi, sans doute, le « pas­sage » est-il signé de l’oubli, soit encore de la mort (l’on sait que les morts chez Pla­ton s’en vont boire au Léthé) : il n’est pas de co-exis­tence pos­si­ble entre les deux mon­des, sauf en ces nexus que sont les por­tails, et où par­lent la voix des faunes : des labyrinthes, nécessairement.

Cela dit, pour nous spec­ta­teur, la vision qu’a Ofe­lia de son entrée au roy­aume est stricte­ment lim­itée au temps de son ago­nie et s’achève en un nimbe de lumière qui mar­que sa mort dans le monde d’ici. Ce point peut s’interpréter diverse­ment : après tout, ceci n’était-il qu’un rêve, celui d’une fil­lette frag­ile emportée par l’histoire ? Ou bien la vision d’avant la mort n’est-elle qu’un avant-goût du roy­aume, le seuil ultime ? En ce dernier cas, le nar­ra­teur exprimerait la pen­sée de l’auteur : il faut croire aux con­tes de fées, cer­taines passent par­mi nous et, pour qui sait lire, il est des fleurs pour témoign­er de leur pas­sage. Mais dans le cas con­traire, si Ofe­lia ne fut jamais qu’une petite fille ? Il n’y aurait pas eu de pas­sage, pas de vic­toire sur la mort, juste les efforts déjoués d’une enfant pour échap­per à un réel plus ter­ri­fi­ant que les ter­reurs trou­vées aux con­tes de fées.

Je crois que ces deux inter­pré­ta­tions ne sont pas con­tra­dic­toires. Ofe­lia ne fut que cela : une fil­lette tuée par l’histoire. Mais aus­si, dans un non-monde, séparé du nôtre par l’anéantissement de la mort et l’inversion du temps, une âme de princesse décédée con­naî­tra quelque avatar dans un espace hor­ri­ble dont elle s’échappa jadis… Les logiques inver­sées auraient, du fait de l’impossibilité d’un réel pas­sage d’un espace à l’autre, refer­mé le film sur une ter­ri­fi­ante dés­espérance, n’était cette fleur adv­enue à l’arbre libéré, indi­quant qu’un con­tact avait bien été trou­vé, au-delà de l’horreur et de la mort. Peut-être alors que le mas­sacre de l’innocence en fixe le sou­venir et la pos­si­bil­ité d’espérer. En vérité, quelque chose de chris­tique s’attache à cette Alice-là — mais je sur-glose possiblement.

Reproche de sa vio­lence a été fait à ce film : pas assez de poésie, d’enchantement, d’apaisement, voire de fan­tas­tique ; mais c’est reproche adressé au fond au désir du spec­ta­teur, non au film lui-même. Après tout, c’est bien un film sur l’espoir ; mais qui le mon­tre mince comme une fleur nou­velle après le plus implaca­ble des oura­gans et que détru­irait toute autre tem­pête. L’espoir est douloureux, incer­tain quant à l’avènement des mon­des qu’il promeut, tant est mas­sive la bru­tal­ité des hommes ; qu’il relève de l’absurde, c’est bien cela que ten­terait de cacher tout réc­it lénifi­ant chan­tant jamais la gloire héroïque de l’innocence tombée. Del Toro ne nous laisse pas tomber pas dans ce pathos-là, mais des­sine le lieu de l’impossible pos­si­bil­ité de l’innocence là-même où les dis­posi­tifs de l’horreur sem­blaient l’interdire.

El Laber­in­to del Fauno — Le Labyrinthe de Pan
Réal­isé par Guiller­mo Del Toro
Avec Ivana Baque­ro, Ser­gi Lopez, Adri­ana Gil
Film mex­i­cain, espag­nol, américain
Sor­tie : 1er novem­bre 2006
Durée : 1h 52

NOTES

  1. pour repren­dre son titre à un bel ouvrage de Myr­i­am Revault d’Allones ^

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