Histoire de Ganesha — 1. La famille

C’était un cou­ple idéal. Leurs amours avaient duré quelques jours, ou plusieurs mil­liers, ou dizaines de mil­liers, ou cen­taine peut-être, sans doute, il est dif­fi­cile de le dire, les dieux en avaient per­du le compte et on n’avait pas que ça à faire, de mesur­er le temps, alors que de leur étreinte devait naître le sauveur des mon­des qu’on attendait depuis quelque temps déjà — et pour tout dire, depuis que le démon Taraka­sura issu des champs inférieurs avait pris le con­trôle des trois mon­des, ce qui n’est pas gênant en soit, sinon pour les dieux qui n’aiment guère être mis à la porte de leur par­adis privé. De cette union qui eût pu s’inachever dans l’indéfinie renais­sance des mon­des devait naître, tout de même, un fils, tout-plein-de-noms, comme il est d’usage, le plus célèbre étant sans doute Skan­da, mais aus­si Kart­tikeya, Murukan ou encore Shan­mukha, dont les prérog­a­tives sur la guerre furent pré­co­ces, puisque c’est lui qui rétablit l’ordre des choses à un fort jeune âge en défaisant cer­tain vilain démon de façon pas-du-tout non-vio­lente pour replac­er les dieux sur leur trônes.

Mais l’histoire d’aujourd’hui ne par­le pas de cet éter­nel et fougueux ado­les­cent, mais il faut juste bien planter le décor, donc la famille. C’est du petit dernier qu’il s’agit, le chou­chou à sa maman, la prunelle de ses yeux, et qui n’a pas été très aimé de son papa quand il était petit — il faut dire que ce n’était pas son papa, comme on ver­ra, parce que lit­térale­ment, à l’époque, il n’en avait pas du tout. Alors évidem­ment, ça n’a pas tou­jours été facile, et du coup, c’est le corps qui trinque. Mais com­mençons par le com­mence­ment.

Le papa n’est pas un garçon très rigo­lo. Il fut longtemps per­du dans une ascèse en laque­lle il con­suma l’amour lui-même ; et puis il fut comme fou et par­tit errer une calotte crâni­enne col­lée dans la paume de la main. Il fut mar­ié, jadis, mais sa pre­mière femme, out­ré du manque de respect que les siens mon­traient à son époux, préféra s’immoler par le feu pour renaître dans une famille qui le respecterait à sa juste valeur. Longtemps, il est resté dans la détes­ta­tion de l’amour inutile. Tout cou­vert des cen­dres que l’on trou­ve sur les champs cré­ma­toires, son corps émacié était le refuge du ser­pent. Sur ses hanch­es, la peau du tigre, en ses nattes un fleuve — l’eau en jail­lit en per­ma­nence, éper­due de pureté — et dans son lourd chignon, la lune s’est per­due. Qu’avait-il besoin d’une épouse ?! Sem­blable à un dieu, dieu lui-même, au-dessus de tous les autres non dans le com­man­de­ment mais dans le détache­ment et la puis­sance, tout du monde excel­lant dans les tran­si­tion et les achève­ment : Shi­va, iné­galé.

shiva

Et puis : une femme, la seule qui sut gag­n­er son cœur, à force de péni­tences aus­si sévères que les siennes, plus encore sans doute, une femme dont l’âme d’airain ne dévia pas d’un pouce de son image pen­dant plusieurs saisons — quelques mil­liers, peut-être, nul n’a comp­té. Fille de roi, Par­vatî sut aban­don­ner palais, soieries, servi­teurs, con­fort, richess­es pour les pentes arides des forêts himalayennes et le ser­vice de Celui à qui elle se dédi­ait, formes et noms. Mais l’histoire de la séduc­tion de Shi­va n’entre qu’incidemment dans cette his­toire, qui com­mence alors que le petit Kar­tikkeya a depuis longtemps fait ses pre­mières dents sur Taraka­sura.

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