Déesses en détresse

Je prends ceci en note rapi­de, qui m’a été souf­flé dans la journée à l’occasion d’un mini-con­cert de musique indi­enne pour les enfants : l’étonnante sim­i­lar­ité struc­turelle entre la querelle Titania/Obéron du Songe d’une nuit d’été de Shake­speare et celle entre Śiva et Pār­vatī qui pré­side à la nais­sance de Gaṇeśa telle qu’on la retrou­ve dans la tra­di­tion orale indi­enne[1] .Le tableau ci-dessous tente d’en retrac­er le détail[2] .
Il y aurait des tonnes à en dire : divers modes de phal­locratie, l’un inclu­ant la misog­y­nie, l’autre pas ; divers modes de rela­tion au divin ; divers reg­istres émo­tion­nels, les divinités occi­den­tales baro­ques ne déploy­ant pas vrai­ment la même gamme d’affects que les dieux indi­ens ; etc. Je passe même sur d’autres faits plus loin­tains :

  • Tita­nia (et toute la pièce de Shake­speare) comme Śiva sont asso­ciés à la lune ;
  • Obéron est une divinité cynégé­tique appar­en­té à Cer­nun­nos, et l’on se rap­pellera du pas­sage du Mahāb­hāra­ta où Śiva appa­raît à Arju­na sous forme d’un chas­seur — ce même Śiva-Pāśu­pati, maître des ani­maux (Pāśu) que l’on sait égale­ment, dans une forme très anci­enne, asso­cié à Cer­nun­nos[3] [4]
  • Je n’ai absol­u­ment pas la capac­ité à éla­bor­er sur tout cela pour l’instant — si même jamais. Je voulais juste en con­serv­er l’indication — telle­ment fla­grant que je serais fort sur­pris qu’on n’en ait dit aucun mot ailleurs — même s’il ma fal­lu un tiers pour le voir, mais ça, c’est la nature de mon esprit.

     
    Con­ver­gences
    Diver­gences
    Songe d’une Nuit d’été
    Nais­sance de Gane­sha
    Songe d’une Nuit d’été
    Nais­sance de Gane­sha
    Tita­nia a fait son page d’un fils d’une de ses ado­ra­trice indi­enne.Pâr­vatî se crée un fils qui puisse qui ne répon­dre qu’à elle.La moti­va­tion de Tita­nia est la fidél­ité à son ado­ra­trice.
    L’enfant est un page, d’abord, et un fils (adop­té) ensuite. Mais on sent Tita­nia y tenir comme à un fils.
    Ce page, changelin à l’origine de la querelle, sera tou­jours absent de l’histoire sinon par référence.
    La moti­va­tion de Pâr­vatî est la fierté blessée.
    L’enfant est un fils d’abord, directe­ment engen­dré de P?rvat?, un servi­teur ensuite. Mais le désir pre­mier de P?rvat? était bien d’avoir un servi­teur (tenu par devoir fil­ial, très puis­sant en monde indi­en).
    L’enfant est au cen­tre de l’histoire et y inter­vient active­ment.
    Obéron ne peut sup­port­er que Tita­nia garde ce page par dev­ers elles.Shi­va ne peut tolér­er que Pâr­vatî ait pu engen­dr­er sans son accord.La moti­va­tion d’Obéron est la jalousieLa moti­va­tion de Shi­va est (en pre­mière analyse) le main­tien de sa posi­tion.
    Obéron mène une guerre con­tre Tita­niaShi­va mène une guerre con­tre l’enfant de Pâr­vatî, qui se lit comme une guerre con­tre l’acte de Pâr­vatî.La guerre d’Obéron est secrète, et directe­ment dirigée con­tre Tita­nia La guerre de Shi­va est ouverte, et dou­ble­ment indi­recte­ment dirigée con­tre Pâr­vatî : dirigée con­tre son fils et con­tre l’inversion des places entre époux.
    La querelle de Tita­nia et Obéron trou­ble la nature, mod­i­fie les saisons, altère la qual­ité de l’air fait débor­der les fleuves.La colère de Pâr­vatî à la mort de son fils fait trem­bler les trois mon­des.C’est le désac­cord même entre les époux qui désacorde le monde.La colère seule de Pâr­vatî fait trem­bler les trois mon­des.
    Puck, suiv­ant les ordres d’Obéron, crée un mon­stre homme à tête d’âneVish­nu ramène à Shi­va une tête d’éléphant, qu’il colle sur le corps de l’enfant et qu’il ranime.L’hybride nait de l’imagination de Puck, qui n’a pas eu de con­signe claire à ce sujet (juste un voeux d’Obéron, que le réveil de Tita­nia fasse son regard se pos­er sur une créa­ture ani­male).
    La tête est col­lée sur un tiers à l’histoire, qui n’est pas le page .
    Vish­nu a une con­signe claire de la part de Shi­va et des instruc­tions pré­cis­es (même si la tête de l’éléphant n’est pas men­tion­née comme tell).
    La tête est col­lée sur l’enfant.
    Bot­tom (l’homme à la tête d’âne) retrou­ve son corps humain et revient par­mi les hommes.L’enfant ne retrou­vera pas sa tête humaine et restera par­mi les dieux.
    Obéron récupère le page.Shi­va adopte l’enfant.Le page n’est pas partagé avec Tita­nia.L’enfant est à la fois celui de Shi­va et Pâr­vatî.
    Les époux sont réc­on­cil­iésLes époux sont réc­on­cil­iésLa réc­on­cil­i­a­tion est une défaite de fac­to de Tita­nia, humil­iée dans le proces­sus.La réc­on­cil­i­a­tion est une con­cil­i­a­tion, et Pâr­vatî est glo­ri­fiée dans le proces­sus.


    NOTES

    1. Résumée ici ^
    2. L’extension word­press que j’utilise ne per­me­t­tant pas l’insertion des car­ac­tères uni­code, en l’absence d’accès aux dia­cri­tiques per­me­t­tant la tran­scrip­tion du devanā­garī, j’utilise les tran­scrip­tions usuels des noms indi­ens. ^
    3. La fil­i­a­tion vient du Ṛg Veda, où Pāśu­pati est une épithète de Rudra, qui sera ultérieure­ment appar­en­té à Śiva. C’est Rudra, divinité cynégé­tique, qui est asso­cié à Cer­nun­nos. Dans l’une des représen­ta­tions les plus anci­ennes, on voit Pāśu­pati en ascète médi­tant et cor­nu entouré d’animaux, image qui n’est pas sans rap­pel­er le Cer­nun­nos du chau­dron de Gun­de­strup. Dans l’iconographie tra­di­tion­nelle plus tar­dive, on retrou­ve sou­vent Śiva assis dans la pos­ture du médi­tant, le trait ani­malier de maître des créa­tures n’étant plus alors représen­té que rarement, par une gazelle émer­gent le plus sou­vent de son index et de son majeur ten­dus (dans des formes où il est enseignant de musique, Vinad­hara, je ne sais pas pourquoi). Par ailleurs, lors de l’épisode précédem­ment cité du Mahāb­hāra­ta où il se présente à lui sous forme de chas­seur, Śiva don­nera à Arju­na l’arme que ce dernier lui demandait : le pāśu­patās­tra, l’arme pāśu­pa­ta, par excel­lence asso­ciée à Śiva maître des ani­maux et donc de la chas­se. ^
    4. Une rapi­de recherche sur le net me mon­tre qu’une pro­duc­tion du Songe a effec­tué explicite­ment cette trans­po­si­tion, sans aller, il me sem­ble jusqu’à y percevoir un écho de la nais­sance de Gaṇeśa : en 1991, à Port­land, un met­teur en scène a fig­uré le cou­ple Obéron/Titania en Śiva/Pārvatī en tirant pré­texte de leur dis­pute pour le jeune garçon indi­en. ^

    After-danse

    Brève reprise de flow

    Explosantes dirigées raturent l’espace rangé aux déraisons acquis­es. Au Nord-bleu pulse le soleil déchas­sé des bal­lets atten­dus — on entend souf­fler le monde sous l’horizon. Terre accueil­lante jusque dans les guer­res gra­vides de nou­veautés après l’erre des charniers — une terre — la terre fuselée meu­ble chair aimante — une terre — vaste présent des fatigues et des accords rom­pus aux déséquili­bres — terre lovée pre­mière dans l’appui des spi­rales vers les lavis de l’aile sur papi­er ciel. On rêve dans les vibra­tions et la chute des corps extraits aux équinox­es. L’espace ne rem­plit rien. Le dict ne dit rien. Rien ne s’écrit. Voici l’homme — et il n’est point.

    Je m’en suis allé

    Ecrit à l’occasion de mon dernier mes­sage d’absence en août 2017, et très légère­ment cor­rigé. Peu de poésie — mais des vers : un ron­deau presque-par­fait.

    Je m’en suis allé loin de ma nais­sance
    Offrir aux jardins du temps arrêté 
    Un très ancien rêve, embras­ant l’été
    D’un frémisse­ment étour­di d’enfance.

    Aux villes meur­tries jadis déporté,
    J’ai fui le som­meil dans l’extravagance
    De songes raidis d’intranquillité -
    Et m’en suis allé loin de ma nais­sance…

    J’ai cueil­li mon ombre aux cieux de l’absence
    — Mon ombre de sang et d’azur bruité -
    Et j’en ai porté la pétale immense
    Jusques aux jardins du temps arrêté.

    Là, dans le cœur nu de toute imma­nence,
    Elle a refleuri d’une éter­nité,
    Éclairant au creux de sa déhis­cence
    Un très ancien rêve embras­ant l’été.

    L’éclair a roulé sa surabon­dance
    Et le réel chu dans l’illimité
    Oh, lumière ! Oh, feu ! Monde en sa nudité !
    Oh ! frémisse­ment étour­di d’enfance !

    ……

    Le ciel a repris sa polar­ité,
    Les villes lassées, leur indif­férence.
    “Sans pourquoi, la rose ; pour qui, sa beauté ?”
    Dois-tu qué­man­der ? Après sa fra­grance,
    Je m’en suis allé.

    Image : Paul Klee, spi­ralför­mige Blu­men (détail), 1926, Aquarelle et Plume.

    La Tortue Rouge — M. Dudok de Wit

    Je con­nais­sais Dudok de Wit par son ironique et gen­ti­ment zen Le moine et le pois­son et par Père et fille, petit bijou qui me laisse assez sys­té­ma­tique­ment en larmes. Avec La tortue rouge, il nous offre un poème, pré­cis et sim­ple, romance sans paroles tra­ver­sée de l’odeur des vagues, du bruisse­ment des bam­bous, des grandes ailes assignées au sans fond bleu du ciel, et à ce qui s’en vient du temps lorsqu’un dieu vous requiert, lune après lune, depuis l’île sous les tem­pêtes, à l’ici lent des choses. Comme d’un haïku, l’on pour­rait y trou­ver mille métaphores ; comme d’un haïku, cela se jus­ti­fierait ; comme d’un haïku, l’on man­querait alors l’essentiel, je crois — le silence.

    L’histoire tiendrait en quelques pages, une dizaine peut-être, moins sans doute. Mais le poème néces­site bien son heure vingt pour dépli­er ses rythmes. L’émotion ne s’en vient qu’à le suiv­re, il me sem­ble. Espér­er ici une morale, ou les péripéties habituelles de la nar­ra­tion, c’est se con­damn­er à la décep­tion. La pré­ci­sion d’un geste, l’économie d’un mou­ve­ment pour trans­met­tre un mes­sage, l’écrasante beauté du ciel suff­isent (je n’aurai guère regret­té qu’une étrange, fugace, émou­vante mais inex­plic­a­ble valse, encore trop bavarde à mon goût, dernier reste de ten­sion démon­stra­tive dans un film qui réus­sit ailleurs par­faite­ment à en faire l’économie). Les per­son­nages sont en leur fond rapi­de­ment sans prob­lèmes. Ils n’ont pas de masques et finis­sent par n’être qu’exactement ce qu’ils sont — dit autrement : ils ne se revendiquent d’aucune iden­tité.

    Il faut pou­voir se couler dans ce rythme-là, celui d’une vie sans autre his­toire que celle tis­sée par la nature envi­ron­nante et les sur­sauts des désirs, dis­sipés tou­jours plus fine­ment par la grande paix de qui suit les rythmes de ce qui s’en vient. Les éton­nantes gri­sailles noc­turne, les explo­sions du jour, l’incroyable des ciels, le vent, la vague, l’arbre, les mou­ve­ments de la vie ani­male, tout con­court à étein­dre l’envie d’un “et après ?”. Les choses passent, se passent, sans rai­son, ni pourquoi. Et la fin me cueille avec une émo­tion que je ne peux retenir, qui m’habite encore, ultime vers qui me boule­verse de sim­plic­ité et prob­a­ble­ment entre en réso­nance avec une chose qui peut-être n’est que mienne, que je ne com­prends pas bien, et que je ne saurais donc vous faire mieux partager que ce que j’en viens d’écrire.

    Il en va ain­si des con­tes, qu’ils dépen­dent bien moins de leur let­tre que de la voix du con­teur, qui nous habite encore très loin du dernier yékrak reten­ti.

    Ini­tiale­ment posté sur Sen­s­Cri­tique

    L’idée du maître

    Laiss­er fil­er l’idée du maître. Alors, peut-être, le dis­ci­ple. Les tiers seuls voudront nom­mer.

    (Je cherche mon coeur, encore et encore, dans les décom­bres d’anciennes frayeurs. Per­me­ts-moi d’oublier ce que j’ai mal appris de Toi.)

    Image : Odilon Redon, Sacred Heart, 1910, Pas­tel sur papi­er, 60 x 46,5 cm. Domaine pub­lic. Source

    Hantises

    Tenir son rôle sans y suc­comber. Mais me perds et me tords aux courants des désirs ambiants. Marées bru­tales — romans, philoso­phie, jour­naux, théories, croy­ances — actu­al­ités du rêve — toutes les piles du sens.

    … — ignor­er le brouha­ha des réc­its-sol­lici­teurs — brûler les bib­lio­thèques-néma­todes — puis suiv­re les tracées de fièvres vers l’eau fraîche, soli­taire plus que le ciel, et plus vaste.

    D’après FB — 01/05/16

    James Ensor, L’Entrée du Christ à Brux­elles, 1888, huile sur toile, 431 x 253 cm, source.

    Just so stories

    Nous,
    tress­es en l’écheveau sans repos de nos réc­its, ivres des vins de pos­si­bles vérités dont les grandes suées lais­sent signes aux sables du ciel
    nous, fils des nuits his­toriées de nous-mêmes s’allant dévi­dant à l’erre des heures iden­ti­taires, nous ramassés
    aux bouloches dens­es de colères, dans les pous­sières, ô inten­sités jusques aux nerfs inat­ten­dus, d’incompréhensions rejetées encore, et encore, sous le tapis d’infini com­men­taire — ô, com­bi­en de con­tes de joies et de mis­ères, et toutes les dif­frac­tions de l’attente
    nous, serait-ce, ô mer­veille, pour y dress­er la néga­tion d’une iden­tité, croy­ants, en la litanie des com­ment, en les adju­ra­tions du droit, la légitim­ité sou­veraine de la puis­sance et la thau­maturgie des savants, dont le doigt sus­cite les hori­zons féconds de toutes lunes — sauf en tel inter­stice oublié de n’être pas habité
    ombres dénom­brées dans les mon­des carénés d’imageries mirac­uleuses, nous que nul dire n’assume, nul sens dans l’efflorescence folle des nar­ra­tions, straté­gies de l’enclos fût-ce dans les éblouisse­ments
    nous rien, tout, un, autre, selon

    nous

    sweet seals of jol­ly sil­ly-hence — we-salien­cy — we-sil­hence
    just so sto­ries

    Sur FB, ce jour.

    Illus­tra­tion : Hierony­mus Bosch, Le Jardin des délices (extrait), 1500–1505, Musées du Pra­do,
    Source : Wiki­me­dia Com­mons

    Pouème de Noyel

    Une vari­ante (bien mièvre par endroit…) d’un précé­dent. Envoyé en accom­pa­g­ne­ment du tra­di­tion­nel mes­sage d’absence pro.

    L’eau placide, là-bas, polit sa pâle écume,
    Dédi­cace son front à l’azur enchan­té
    Et fixe au plein des cieux d’un décem­bre sans brume
    Le séjour du soleil par l’instant arrêté.

    Du goé­land songeur, le vol emmail­loté
    D’espace fait frémir des grands roseaux la plume ;
    Coulant, le sable chante à la paroi posthume
    des falais­es de grès un péan déporté.

    Un grand noc­turne accouche, à l’heure où les vol­umes
    Du jardin se déploient en leurs intim­ités,
    De Noëls silen­cieux et de songes d’agrumes,

    Une promesse enfin de toutes satiétés…
    Au mitan du foy­er vocalisent les grumes.
    C’est sai­son de cadeaux et de som­meils ouatés.

    Tempête-cerveau

    Bouts de per­son­nal­ité affolés s’emparent de mon rap­port aux autres.

    Sen­sa­tion d’échec et de vie séparée baig­nant dans énergie féroce et stérile.

    Je sais com­pren­dre et reli­er. Je sais me com­pren­dre, pas me reli­er. Impres­sion tenace : la vraie vie est ailleurs — celle-ci est inadéquate — j’y suis — inadéquat — I do not belong.


    Un jour après — tra­ver­sée du miroir.

    Toute cette struc­ture : ordon­née à la plainte — plainte surgie de l’idéal — et l’idéal… je ne sais, s’il jail­lit d’abord de la peur, ou si la peur s’y joint, pour faire du K. Dans l’idéal : ten­sion vers une forme de per­fec­tion — l’idée d’une chose à régler avant de pou­voir en user. Même anti­enne, tou­jours — qui me pour­rit mes rêves-labyrinthes d’inextricables d’actions gigognes repous­sant à jamais la chose : je ne serai pas prêt, pas con­forme, pas adéquat, il y aura quelque chose à mod­i­fi­er, à répar­er peut-être, je serai étrange, trop, éloigné trop des autres, incom­préhen­si­ble.

    Bull­shit!. Un écho, juste, de cette très vieille ten­dance à moins ceci, plus cela — com­para­i­son — peur — au com­mence­ment.

    Je viens de voir la pos­si­bil­ité de faire quelque chose sans que ce soit dédié — à un dieu tutélaire en échange de pro­tec­tion, de recon­nais­sance ou d’acceptation.

    Main­tenant, qu’est-ce exacte­ment ce que je veux, quand je ne veux pas vers autrui ?

    In the dark

    Volens nol­lens, j’avais l’habitude d’inscrire cha­cun de mes actes dans le cadre d’un but à attein­dre.

    Le bon­heur, le plaisir, la jus­tice, la vérité, la paix. Ces gros mots-syn­thès­es à deux têtes — l’une tournée vers les jus­ti­fi­ca­tions qu’on donne à autrui dans les inces­santes com­mu­ni­ca­tions et négo­ci­a­tions de place qu’on échange avec lui ; l’autre, vers ce plus-gros-que-tout-objet qui appelle au cœur de chaque désir, et que l’on voudrait devenir, ou pos­séder, ou ren­con­tr­er.

    Il n’y a pas de but.

    J’agis pour rien. Par réflexe. Les mots sont esclaves des mécan­ismes de l’échange et des trains de spikes issus des neu­rones miroirs.
    Je suis une machine dans une machine et faite de machines.

    Ce n’est pas trop dire : c’est là un réc­it qui peut résis­ter à la dis­so­lu­tion des autres. S’il n’y a pas de but, c’est que tout est machine.

    Mais cela recon­duit un but — un désir de savoir en sur­plomb, de com­pren­dre pour écarter ou con­trôler sans avoir à s’aventurer. Cela est encore une machine, qui se dit machine. Cela ne résout pas la ten­sion. La ten­sion issue du désir d’avenir, alors même qu’aucun but, donc aucun sens, n’appartient à ce qui se joue dans le présent.

    Le ciel est bleu. Mes mains courent sur le clavier. Par­fois, je bande. Le par­quet est plus frais sous mes pieds que la tran­spi­ra­tion des tapis. Et quelque chose ne veut pas que cela s’arrête à cela. Mais je ne vois pas ce qu’il pour­rait y avoir d’autre. Dieu est un mot et je n’ai que faire des réc­its — je sais trop com­ment ils fonc­tion­nent.

    Je me prends à croire que je pour­rais trou­ver réso­lu­tion vers un côté moins exploré de ma per­son­nal­ité — flux émo­tion­nels, rap­port à autrui (autrui, ce truc si effrayant et si bizarre). Cela sta­bilis­erait sans doute. Je crois qu’autrui n’est pas du côté des machines — et en un sens, c’est le cas, par­fois. Mais je ne cherche pas un boyfriend. Je cherche un soul mate. Mon envie de com­mu­nion s’est inten­si­fiée avec les derniers mois, dirait-on.

    Tu crois que cela suf­fi­ra ? La ques­tion porte sa pro­pre réponse…

    Image : Pierre Soulages — Out­renoir. Source.

    Là, sous la sauvegarde des rochers, dans la plénitude du vent, je demanderais à la nuit véritable de disposer de mon sommeil pour accroître ton bonheur. Et tous les fruits t’appartiendraient.